Du VIII au XIV siècle, l'apport
des savants musulmans s'est manifesté de manière éblouissante dans le domaine
artistique et particulièrement en architecture.
L '« islam des lumières »n'est pas une fiction:
le Coran n'a pas étouffé la connaissance. Les rares allusions à l'image du
monde -la cosmologie - que l'on y trouve n'ont entravéni l'investigation ni
les hypothèses scientifiques. Que dit, en termes poétiques, le texte prophétique
de Muhammad ? « C'est Lui qui a établi le Soleil » (10, 5). « C'est Lui qui a
formé les sept cieux superposés. Tu ne trouveras aucune imperfection dans la
création du Miséricordieux. Nous avons orné de flambeaux le ciel de ce monde »
(67, 3-5). Ces bribes de connaissance,dont le Coran se fait l'écho, sont des
reflets de la mécanique céleste qu'ont élaborée, mille ans auparavant, les
philosophes grecs, avec leurs « sphères homocentriques » et
leurs « luminaires».
Rien là qui puisse brider la recherche. L'islam ne se confond donc pas
ipsofacto avec un quelconque fondamentalisme, ni avec un obscurantisme.
Dès les débuts de l'hégire, au VIIe
siècle, lors de la conquête arabe,la curiosité scientifique, la recherche
philosophique, une certaine tolérance religieuse et la créativité artistique -
qui s'exprime dès la Coupole du Rocher, à Jérusalem - sont les prémices de la
civilisation islamique. Les empires des Omeyyades de Damas et des Abbassides de
Bagdad -sans parler du califat de Cordoue ou des Fatimides du Caire -
s'illustrent par l'essor des mathématiques et de la cosmologie, par
l'épanouissement des bibliothèques et par un respect du livre scientifique : on
recourt à la coopération entre penseurs et savants de diverses confessions pour traduire
les manuscrits grecs. Car les conquérants arabes sont avides d'assimiler le
savoir des vieilles cultures qu'ils ont soumises et d'en assumer la pérennité.
Il en va de-même pour le legs, trop souvent méconnu,
des techniques. On renoue avec les mécaniciens hellénistiques pour donner à
leurs inventions des développements nouveaux : horloges,sextants et astrolabes sont des
instruments de mesure qui améliorent les observations des astronomes et des
géographes ; les techniques hydrauliques -pompes, moulins, siphons - permettent
d'adapter l'environnement et enrichissent la société, tant agricole qu'urbaine.
De tout cela, un exposé tardif figure dans le grand livre que le savant persan
Al-Jazari (mort en 1206) a consacré aux inventions et aux machines. Une même absence
de préjugés se retrouve dans les arts, où s'affirme une continuité évidente
avec les héritages byzantin et sassanide.
L’acquiescement à la science
L'essor de la pensée et de la science arabes se mesure
par opposition à l'effondrement des valeurs scientifiques et philosophiques des
premiers siècles chrétiens, où la foi nouvelle censure les auteurs et les
philosophes de l'Antiquité, considérés comme suspects; le monde byzantin est
empêtré dans les querelles théologiques sur la nature du Christ, l'éradication
des hérésies, les invasions slaves et les affrontements avec les Perses. Les
lumières que connaît l'islam se mesurent aussi par opposition aux pratiques de
macération des anachorètes et des ermites de la primitive Eglise. Car l'islam
classique - en lutte également contre ses «déviationnismes » - éprouve une soif
de connaissance et une volonté d'apprendre qui traduisent une totale ouverture
au monde. Alors que l'Aufklärung ne s'affirme en Occident qu'au XVIIIe
siècle, par un antagonisme radical face à l'Eglise, les lumières de l'islam ne
sont pas nécessairement agnostiques.
Les premiers califes - tel Al-Mansur, calife de 754 à
775 - n'ont de cesse de trouver, de faire copier et d'étudier les
manuscrits grecs, dont il existe parfois des versions en syriaque. Ils en dotent
les bibliothèques de leur « maison de la Sagesse» -comme Al-Mamun, calife de 813
à 833 -, où travaillent des scientifiques et des copistes musulmans,
chrétiens et juifs. Ceux-ci ne se bornent pas à sauver des oeuvres en
perdition, mais tendent vers un approfondissement des connaissances. On
considère trop souvent l'apport du monde islamique à la haute époque comme un
simple conservatoire des textes classiques (Aristote, Platon, Plotin, Euclide,
Ptolémée, Archimède,Héron...) dont bénéficiera l'Occident avant l'an mille.
Mais la science arabe ne se contente pas d'être un relais qui fait le lien entre
la pensée grecque et le monde médiéval chrétien. Les chercheurs en terre d'islam
ont poursuivi la démarche des savants antiques: mathématiques, algèbre, physique,
optique, musique,médecine, géographie, astronomie, cosmologie connaissent, au
temps des Omevvades et des Abbassides (VIIe - XIIIe
siècle), une formidable avancée. Les savants et les mathématiciens développent
l'algèbre et dotent la recherche d'instruments mécaniques qui améliorent
l'observation du ciel,dépassant tout ce qu'avait connu l'Antiquité.
Parler de « science arabe », c'est
reconnaître que la langue arabe est le véhicule privilégié de la recherche
scientifique en terre d'islam. Cette expression est pourtant abusive, en ce sens
qu'une part importante des savants musulmans ne sont pas des Arabes, mais bien
des Persans. Dès la conquête d'Alexandre - il a été l'élève d'Aristote, ne
l'oublions pas - et sous la dynastie des Séleucides,qui précède celles des
Parthes et des Sassanides, la culture grecque a ensemencé la pensée en Perse.
Les écrits grecs n'ont pas attendu l'islam pour circuler dans l'aire iranienne
antéislamique. Dès le IVesiècle, les souverains sassanides, qui
firent plus d'une fois trembler Rome en capturant ses légions et même ses
empereurs - Valérien et Philippe l'Arabe-, connaissent les travaux
scientifiques des Alexandrins. Ils font fusionner les courants grec et indien. Car la Perse
forme un lien organique avec l'Inde, d'où est issue la numération décimale avec
le zéro. Ainsi, une longue tradition de diffusion de la pensée grecque remonte
à l'Iran hellénistique. Le rôle de la Perse est capital dans les développements
de la science antique. Au côté d'une multitude de savants arabes - ou arabisés
-, les Persans, dès le VIIIesiècle, sont les auteurs
de découvertes capitales. Dans la philosophie iranienne, Henry Corbin
pour ranommer « platonicien de Perse » le courant de la pensée médiévale que
conduit Sohrawardi (XIIe siècle).
Aprèsl'effondrement des
Sassanides devant les troupes arabes à Nihawand en 642, les premiers signes de
la « renaissance » de l'Iran aux IXe et Xe siècles
s'accompagnent d'une série de productions scientifiques géniales. Leur foyer se
situe dans la partie septentrionale de l'Iran (Khurasan, Azerbaïdjan,Khorezm
et Transoxiane), où s'était réfugiée l'intelligentsia perse à la suite de
l'invasion musulmane. Héritier de Diophante et de ses « Arithmétiques »,
le grand mathématicien Al-Khuwarizmi (780-850), originaire, comme son nom l'indique,
de l'ancienne Choresmia d'Alexandre, sur le cours inférieur del 'Amou-Daria,
est le fondateur de l'algèbre moderne. Il propose la solution des équations à
plusieurs inconnues, maîtrise le calcul des racines carrées et introduit
l'usage du zéro, venu d'Inde. En Transoxiane, Al-Farabi (870-950)commente les
textes d'Aristote et de Platon. Son oeuvre influence Ibn Sina
(980-1037), originaire dela région de Boukhara ; connu sous le nom d'Avicenne
en Occident, il est célèbre pour ses traités de médecine, qui s'appuient sur l'oeuvre de Galien.Astronome et
mathématicien, Al-Biruni(973-1050), qui vécut à Ghazna, en
Afghanistan, opère la synthèse des sources persanes, indiennes et arabes. Quant
à Omar Khayyam (1047-1122), originaire de Nishapur, au Khurasan, il n'est pas
seulement poète, mais joue un rôle éminent en tant qu'astronome et
mathématicien. Enfin, Nasir al-Din al-Tusi (1201-1274), né à Tus, capitale du
Khurasan, est l'astronome qui, afin de mieux observer le ciel, dirige la
construction de l'observatoire de Maragha, en Azerbaïdjan,commandé par
l'ilkhan Hulagu ; il se consacre en outre à la traduction, tant en arabe qu'en
persan, des auteurs antiques. Certes, en regard de ces Persans, il existe une
foule de savants arabes qu'il n'est guère possible de citer ici. Il fallait
cependant nuancer l'expression « science arabe » en soulignant la
part importante prise par les élites intellectuelles iraniennes, dès l'aube
des lumières, dans le monde islamique c'est donc de « science arabo-persane »
que l'on devrait parler.
Les véritables lumières trouvent
leur expression chez les savants musulmans dans l'élaboration d'une authentique
pensée scientifique. II en résulte une démarche rationnelle et une recherche
de logique qui se traduisent, en art,par une géométrisation des formes. En
architecture, l'inventivité, l'innovation bénéficient de ces avancées
mathématiques. Elles attestent que l'islam ne se borne pas à hériter, mais
favorise l'apparition de formes et d'espaces originaux. Dans l'édification des
mosquées, citons les principaux apports : la salle de prières hypostyle
barlongue - qui se distingue tant de l'hypostyle pharaonique que du télestérion
grec ou de l'apadana achéménide -, l'iwan - et son corollaire, la cour à quatre
iwans -, la voûte en berceau brisé, l'arc à profil persan (à double foyer), la
structure alvéolaire à grandes stalactites,la coupole à double coque, le
minaret, etc.
L'architecture s'enrichit, à cet
égard, des apports de la technologie alliée à la géométrie spatiale : dômes
sphérique, outrepassé ou bulbeux reposant sur des trompes ou sur des pendentifs,
pour lesquels les solutions expriment le souci des créateurs de concevoir une
formulation géométrique rigoureuse. Celle-ci s'applique au problème consistant
à .passer du plan carré au cercle formant la base d'une coupole : au début, le
recours à des trompes d'angle apporte une solution satisfaisante, mais non
homogène. En revanche, la formule des pendentifs, dont la surface interne
(intrados) est un triangle sphérique concave, fournit un énoncé rationnel. Il
est évident que les traités grecs et arabes sur la sphère et les coniques ont
conduit à des solutions qui correspondent à un concept idéal de la spatialité
exprimée géométriquement ainsi qu'à une mathématisation du raisonnement.
Neuf siècles de créativité
Parmi d'autres progrès, la céramique architecturale
polychrome - les arts du feu profitent du voisinage chinois - autorise
l'élaboration de surfaces revêtues d'une faïence éclatante dont les sources
remontent à Babylone et à Suse. Car rien n'est trop beau pourle message de Muhammad,
qui s'affirme en une graphie monumentale recouvrant les volumes construits.
Ici, les techniques de cuisson, de pigmentation, de glaçure reflètent les
progrès de la chimie. Une production quasi industrielle est mise en oeuvre dans les édifices
que pare un décor de mosaïques ou de milliers de kashis (carreaux).
Dans l'art de bâtir, comme en
sciences, plusieurs périodes relèvent d'une même ouverture d'esprit et marquent
les étapes d'une évolution qui revêt des visages divers. Ces périodes fastes,
qui coïncident avec les phases d'apogée, sont les suivantes 1) le temps des
Omeyyades de Cordoue ( IXe - Xesiècle), avec la Grande
Mosquée aux six cents colonnes et les merveilles du palais de la médina
Az-Zahara ; 2) celui des Abbassides de Bagdad, avec son urbanisme grandiose et
ses palais à plan orthogonal, dotés d'automates conçus pour la cour des califes
; 3) l'âge des Fatimides du Caire, dont l'effervescence de la pensée fait de la
capitale égyptienne le centre du monde du Xe au XIIe
siècle ; 4) le règne desTimurides de Transoxiane ( XIVe - XVe
siècle), avec ses vastes mosquées et le célèbre observatoire d'Ulug Beg ; 5)
l'avènement de Soliman le Législateur ( XVIe siècle), dont la mosquée
Suleymaniyé se réfère à la basilique Sainte Sophie de Justinien, transfigurée
afin de mieux souligner une filiation impériale byzantino-ottomane, en perfectionnant la science d'Anthémios de Tralles et
d'Isidore de Milet ; 6) enfin, la dynastie chiite des Safavides de Perse, avec
l'urbanisme du chah Abbas Ier à Ispahan et la Mosquée royale, ou
mosquée de l'Imam (XVIIe siècle), laquelle fourmille de symboles qui
reflètent une sémiologie étourdissante...
En tout, neuf siècles de
créativité intense et de renouvellement du langage des formes que sous-tend,
principalement du VIIIe au XVIesiècle, une quête
scientifique inlassable et fertile. Dans le domaine des arts- et spécialement
de l'architecture, expression de la puissance des souverains,califes ou
sultans, et de leur engagement à promouvoir la foi - l'héritage
des Romano-Byzantins et des Sassanides est considérable. Sur ces bases, et
grâce à l'essor des sciences arabo-persanes, l'islam se dote d'espaces originaux
et de technologies inédites, favorisant la réalisation de monuments
grandioses. Ceux-ci s'inscrivent souvent dans un urbanisme aux proportions
colossales, à l'instar d'un empire qui s'étend de l'Atlantique jusqu'à l'Asie
Centrale et à l'Inde, pour atteindre les frontières de la Chine.
L'architecture, signe manifeste et
symbolique du pouvoir, jouit donc des faveurs des musulmans, tant pour la
gloire des souverains que pour l'affirmation del'islam. Trois exemples
éminents permettent de saisir le renouvellement du langage architectural que
propose l'art islamique. A Cordoue, le plan du dôme de la Grande Mosquée, fondé
sur un schéma à deux carrés entrelacés décalés de 45 degrés, révèle la
mathématisation de l'architecture, en un temps où les sciences andalouses sont à
leur apogée et nourrissent les réflexions d'un Gerbert d'Aurillac, le futur pape
Sylvestre II. A Istanbul, on soulignera le paradoxe de l'oeuvre de Sinan : l'architectede
génie doit édifier la mosquée du sultan Soliman. Il a déjà réalisé la Shézadé,
qui est parfaite, mais qui n'a pas l'heur de plaire au souverain.Celui-ci,
fût-ce au prix d'un recul formel, veut que le monument de son règne soit chargé
d'un contenu emblématique: il exige que Sinan s'inspire de lamillénaire
Sainte-Sophie pour en fournir une version repensée, transfigurée.Toute
l'opération se fonde sur un allégement des structures, un rigoureux traitement
des parois qui soulignent les articulations. A Ispahan enfin, à l'instar de la
doctrine alide - la « gnose de l'islam » -, la mosquée du souverain,dédiée au
Mahdi, douzième et dernier imam des chiites duodécimains, se charge de toute
une sémiologie destinée à exalter la mystique des « platoniciens de Perse ».
Les lumières - qui ne sont pas en conflit avec la doctrine de l'islam-
éclairent la pensée et montrent les bénéfices que peut tirer l'art
d'un enrichissement de la science et de la connaissance.
par Henri Stierlin (historien de l'art et
del'architecture) .
Il a notamment publié « Soliman et
l'architecture ottomane »(Payot, 1985) ; « l'Art de l'islam en Orient
-d'Ispahan au Taj Mahal » (Gründ,2002). Dernier ouvrage paru : « l'Architecture
de l'islam - Au service de la foi et du pouvoir » (« Découvertes »/ Gallimard,
2003).