Quand les sciences éclairent les arts » Paix et Amour entre les peuples

 Quand les sciences éclairent les arts

23/7/2007

QUAND LES SCIENCES ECLAIRENT LES ARTS

Du VIII au XIV siècle, l'apport des savants musulmans s'est manifesté de manière éblouissante dans le domaine artistique et particulièrement en architecture.

 L '« islam des lumières »n'est pas une fiction: le Coran n'a pas étouffé la connaissance. Les rares allusions à l'image du monde -la cosmologie - que l'on y trouve n'ont entravéni l'investi­gation ni les hypothèses scientifiques. Que dit, en termes poétiques, le texte prophé­tique de Muhammad ? « C'est Lui qui a éta­bli le Soleil » (10, 5). « C'est Lui qui a formé les sept cieux superposés. Tu ne trouveras aucune imperfection dans la création du Miséricordieux. Nous avons orné de flam­beaux le ciel de ce monde » (67, 3-5). Ces bribes de connaissance,dont le Coran se fait l'écho, sont des reflets de la mécanique céleste qu'ont élaborée, mille ans aupa­ravant, les philosophes grecs, avec leurs « sphères homocentriques » et leurs          « lumi­naires». Rien là qui puisse brider la recher­che. L'islam ne se confond donc pas ipsofacto avec un quelconque fondamentalisme, ni avec un obscurantisme.

Dès les débuts de l'hégire, au VIIe siècle, lors de la conquête arabe,la curiosité scien­tifique, la recherche philosophique, une certaine tolérance religieuse et la créativité artistique - qui s'exprime dès la Coupole du Rocher, à Jérusalem - sont les prémices de la civilisation islamique. Les empires des Omeyyades de Damas et des Abbassides de Bagdad -sans parler du califat de Cordoue ou des Fatimides du Caire - s'illustrent par l'essor des mathématiques et de la cosmolo­gie, par l'épanouissement des bibliothèques et par un respect du livre scientifique : on recourt à la coopération entre penseurs et savants de diverses confessions pour tra­duire les manuscrits grecs. Car les conqué­rants arabes sont avides d'assimiler le savoir des vieilles cultures qu'ils ont soumises et d'en assumer la pérennité.

Il en va de-même pour le legs, trop sou­vent méconnu, des techniques. On renoue avec les mécaniciens hellénistiques pour donner à leurs inventions des développements nouveaux : horloges,sextants et astro­labes sont des instruments de mesure qui améliorent les observations des astronomes et des géographes ; les techniques hydrauli­ques -pompes, moulins, siphons - permet­tent d'adapter l'environnement et enrichis­sent la société, tant agricole qu'urbaine. De tout cela, un exposé tardif figure dans le grand livre que le savant persan Al-Jazari (mort en 1206) a consacré aux inventions et aux machines. Une même absence de pré­jugés se retrouve dans les arts, où s'affirme une continuité évidente avec les héritages byzantin et sassanide.

 Lacquiescement à la science

L'essor de la pensée et de la science arabes se mesure par opposition à l'effondrement des valeurs scientifiques et philosophiques des premiers siècles chrétiens, où la foi nou­velle censure les auteurs et les philosophes de l'Antiquité, considérés comme suspects; le monde byzantin est empêtré dans les que­relles théologiques sur la nature du Christ, l'éradication des hérésies, les invasions sla­ves et les affrontements avec les Perses. Les lumières que connaît l'islam se mesurent aussi par opposition aux pratiques de macé­ration des anachorètes et des ermites de la primitive Eglise. Car l'islam classique - en lutte également contre ses «déviationnis­mes » - éprouve une soif de connaissance et une volonté d'apprendre qui traduisent une totale ouverture au monde. Alors que l'Aufklärung ne s'affirme en Occident qu'au XVIIIe siècle, par un antagonisme radical face à l'Eglise, les lumières de l'islam ne sont pas nécessairement agnostiques.

Les premiers califes - tel Al-Mansur, calife de 754 à 775 - n'ont de cesse de trouver, de faire copier et d'étudier les manuscrits grecs, dont il existe parfois des versions en syriaque. Ils en dotent les bibliothèques de leur « maison de la Sagesse» -comme Al-Mamun, calife de 813 à 833 -, où travail­lent des scientifiques et des copistes musul­mans, chrétiens et juifs. Ceux-ci ne se bor­nent pas à sauver des oeuvres en perdition, mais tendent vers un approfondissement des connaissances. On considère trop souvent l'apport du monde islamique à la haute époque comme un simple conservatoire des textes classiques (Aristote, Platon, Plotin, Euclide, Ptolémée, Archimède,Héron...) dont bénéficiera l'Occident avant l'an mille. Mais la science arabe ne se contente pas d'être un relais qui fait le lien entre la pensée grecque et le monde médiéval chrétien. Les chercheurs en terre d'islam ont poursuivi la démarche des savants antiques: mathé­matiques, algèbre, physique, optique, musi­que,médecine, géographie, astronomie, cos­mologie connaissent, au temps des Omevva­des et des Abbassides (VIIe - XIIIe siècle), une formidable avancée. Les savants et les mathé­maticiens développent l'algèbre et dotent la recherche d'instruments mécaniques qui améliorent l'observation du ciel,dépassant tout ce qu'avait connu l'Antiquité.

Parler de « science arabe », c'est recon­naître que la langue arabe est le véhicule privilégié de la recherche scientifique en terre d'islam. Cette expression est pourtant abusive, en ce sens qu'une part importante des savants musulmans ne sont pas des Ara­bes, mais bien des Persans. Dès la conquête d'Alexandre - il a été l'élève d'Aristote, ne l'oublions pas - et sous la dynastie des Séleu­cides,qui précède celles des Parthes et des Sassanides, la culture grecque a ensemencé la pensée en Perse. Les écrits grecs n'ont pas attendu l'islam pour circuler dans l'aire iranienne antéislamique. Dès le IVesiècle, les souverains sassanides, qui firent plus d'une fois trembler Rome en capturant ses légions et même ses empereurs - Valérien et Philippe l'Arabe-, connaissent les tra­vaux scientifiques des Alexandrins. Ils font fusionner les courants grec et indien. Car la Perse forme un lien organique avec l'Inde, d'où est issue la numération décimale avec le zéro. Ainsi, une longue tradition de diffusion de la pen­sée grecque remonte à l'Iran hel­lénistique. Le rôle de la Perse est capital dans les développements de la science antique. Au côté d'une multitude de savants ara­bes - ou arabisés -, les Persans, dès le  VIIIesiècle, sont les auteurs de découvertes capitales. Dans la philosophie iranienne, Henry Corbin pour ranommer « platonicien de Perse » le courant de la pensée médiévale que conduit Sohrawardi (XIIe siècle).

Aprèsl'effondrement des Sassanides de­vant les troupes arabes à Nihawand en 642, les premiers signes de la « renaissance » de l'Iran aux IXe et  Xe siècles s'accompagnent d'une série de productions scientifiques géniales. Leur foyer se situe dans la partie septentrionale de l'Iran (Khurasan, Azerbaïd­jan,Khorezm et Transoxiane), où s'était réfu­giée l'intelligentsia perse à la suite de l'inva­sion musulmane. Héritier de Diophante et de ses « Arithmétiques », le grand mathématicien Al-Khuwarizmi (780-850), originaire, comme son nom l'indique, de l'ancienne Choresmia d'Alexandre, sur le cours infé­rieur del 'Amou-Daria, est le fondateur de l'algèbre moderne. Il propose la solution des équations à plusieurs inconnues, maî­trise le calcul des racines carrées et intro­duit l'usage du zéro, venu d'Inde. En Tran­soxiane, Al-Farabi (870-950)commente les textes d'Aristote et de Platon. Son oeuvre  in­fluence Ibn Sina (980-1037), originaire dela région de Boukhara ; connu sous le nom d'Avicenne en Occident, il est célèbre pour ses traités de médecine, qui s'appuient sur l'oeuvre de Galien.Astronome et mathématicien,   Al-Biruni(973-1050), qui vécut à Ghazna, en Afghanistan, opère la syn­thèse des sources persanes, indiennes et arabes. Quant à Omar Khayyam (1047-1122), originaire de Nishapur, au Khurasan, il n'est pas seule­ment poète, mais joue un rôle éminent en tant qu'astronome et mathématicien. Enfin, Nasir al-Din al-Tusi (1201-1274), né à Tus, capitale du Khurasan, est l'astronome qui, afin de mieux observer le ciel, dirige la construction de l'observatoire de Maragha, en Azerbaïd­jan,commandé par l'ilkhan Hulagu ; il se consacre en outre à la traduction, tant en arabe qu'en persan, des auteurs antiques. Certes, en regard de ces Persans, il existe une foule de savants arabes qu'il n'est guère possible de citer ici. Il fallait cependant nuancer l'expression « science arabe » en soulignant la part importante prise par les élites intellectuelles iraniennes, dès l'aube des lumières, dans le monde islamique c'est donc de « science arabo-persane » que l'on devrait parler.

Les véritables lumières trou­vent leur expression chez les savants musulmans dans l'éla­boration d'une authentique pen­sée scientifique. II en résulte une démarche rationnelle et une re­cherche de logique qui se tra­duisent, en art,par une géomé­trisation des formes. En archi­tecture, l'inventivité, l'innova­tion bénéficient de ces avancées mathématiques. Elles attestent que l'islam ne se borne pas à hériter, mais favorise l'apparition de formes et d'espaces originaux. Dans l'édification des mosquées, citons les principaux apports : la salle de prières hypostyle barlongue - qui se distingue tant de l'hypostyle pharaonique que du télestérion grec ou de l'apadana achéménide -, l'iwan - et son corollaire, la cour à quatre iwans -, la voûte en berceau brisé, l'arc à profil persan (à double foyer), la structure alvéolaire à grandes stalactites,la coupole à double coque, le minaret, etc.

L'architecture s'enrichit, à cet égard, des apports de la technologie alliée à la géomé­trie spatiale : dômes sphérique, outrepassé ou bulbeux reposant sur des trompes ou sur des pendentifs, pour lesquels les solu­tions expriment le souci des créateurs de concevoir une formulation géométrique ri­goureuse. Celle-ci s'applique au problème consistant à .passer du plan carré au cercle formant la base d'une coupole : au début, le recours à des trompes d'angle apporte une solution satisfaisante, mais non homogène. En revanche, la formule des pendentifs, dont la surface interne (intrados) est un triangle sphérique concave, fournit un énoncé ra­tionnel. Il est évident que les traités grecs et arabes sur la sphère et les coniques ont conduit à des solutions qui correspondent à un concept idéal de la spatialité expri­mée géométriquement ainsi qu'à une mathé­matisation du raisonnement.

Neuf siècles de créativité

Parmi d'autres progrès, la céramique ar­chitecturale polychrome - les arts du feu profitent du voisinage chinois - autorise l'élaboration de surfaces revêtues d'une faïence éclatante dont les sources remon­tent à Babylone et à Suse. Car rien n'est trop beau pourle message de Mu­hammad, qui s'affirme en une graphie monumentale recou­vrant les volumes construits. Ici, les techniques de cuisson, de pigmentation, de glaçure reflètent les progrès de la chi­mie. Une production quasi in­dustrielle est mise en oeuvre  dans les édifices que pare un décor de mosaïques ou de mil­liers de kashis (carreaux).

Dans l'art de bâtir, comme en sciences, plusieurs périodes relèvent d'une même ouverture d'esprit et marquent les étapes d'une évolution qui revêt des visages divers. Ces périodes fastes, qui coïncident avec les phases d'apogée, sont les suivantes 1) le temps des Omeyyades de Cordoue ( IXe - Xesiècle), avec la Grande Mosquée aux six cents colonnes et les merveilles du palais de la médina Az-Zahara ; 2) celui des Abbas­sides de Bagdad, avec son urbanisme gran­diose et ses palais à plan orthogonal, dotés d'automates conçus pour la cour des califes ; 3) l'âge des Fatimides du Caire, dont l'ef­fervescence de la pensée fait de la capitale égyptienne le centre du monde du Xe  au XIIe siècle ; 4) le règne desTimurides de Tran­soxiane ( XIVe - XVe siècle), avec ses vastes mos­quées et le célèbre observatoire d'Ulug Beg ; 5) l'avènement de Soliman le Législateur ( XVIe siècle), dont la mosquée Suleymaniyé se réfère à la basilique Sainte ­Sophie de Justinien, transfigu­rée afin de mieux souligner une filiation impériale byzantino-­ottomane, en perfectionnant la science d'Anthémios de Tralles et d'Isidore de Milet ; 6) enfin, la dynastie chiite des Safavides de Perse, avec l'urbanisme du chah Abbas Ier à Ispahan et la Mosquée royale, ou mosquée de l'Imam (XVIIe siècle), laquelle fourmille de symboles qui reflètent une sémiologie étourdissante...

En tout, neuf siècles de créativité intense et de renouvellement du langage des formes que sous-tend, principalement du VIIIe au XVIesiècle, une quête scientifique inlassable et fertile. Dans le domaine des arts- et spé­cialement de l'architecture, expression de la puissance des souverains,califes ou sultans, et de leur engagement à promouvoir la foi - l'héritage des Romano-Byzantins et des Sas­sanides est considérable. Sur ces bases, et grâce à l'essor des sciences arabo-persanes, l'islam se dote d'espaces originaux et de technologies inédites, favorisant la réali­sation de monuments grandioses. Ceux-ci s'inscrivent souvent dans un urbanisme aux proportions colossales, à l'instar d'un empire qui s'étend de l'Atlantique jusqu'à l'Asie Centrale et à l'Inde, pour atteindre les frontières de la Chine.

L'architecture, signe manifeste et symbo­lique du pouvoir, jouit donc des faveurs des musulmans, tant pour la gloire des souve­rains que pour l'affirmation del'islam. Trois exemples éminents permettent de saisir le renouvellement du langage architectural que propose l'art islamique. A Cordoue, le plan du dôme de la Grande Mosquée, fondé sur un schéma à deux carrés entrelacés décalés de 45 degrés, révèle la mathématisation de l'architecture, en un temps où les sciences andalouses sont à leur apogée et nourrissent les réflexions d'un Gerbert d'Aurillac, le futur pape Sylvestre II. A Istanbul, on souli­gnera le paradoxe de l'oeuvre  de Sinan : l'ar­chitectede génie doit édifier la mosquée du sultan Soliman. Il a déjà réalisé la Shézadé, qui est parfaite, mais qui n'a pas l'heur de plaire au souverain.Celui-ci, fût-ce au prix d'un recul formel, veut que le monument de son règne soit chargé d'un contenu emblématique: il exige que Sinan s'inspire de lamillénaire Sainte-Sophie pour en fournir une version repensée, transfigurée.Toute l'opération se fonde sur un allégement des structures, un rigoureux traitement des pa­rois qui soulignent les articu­lations. A Ispahan enfin, à l'instar de la doctrine alide - la « gnose de l'islam » -, la mosquée du souverain,dédiée au Mahdi, douzième et dernier imam des chiites duo­décimains, se charge de toute une sémiolo­gie destinée à exalter la mystique des « pla­toniciens de Perse ». Les lumières - qui ne sont pas en conflit avec la doctrine de l'is­lam- éclairent la pensée et montrent les bé­néfices que peut tirer l'art d'un enrichisse­ment de la science et de la connaissance.

 par Henri Stierlin (historien de l'art et del'architecture) .

 Il a notamment  publié « Soliman et l'architecture ottomane »(Payot, 1985) ; « l'Art de l'islam en Orient -d'Ispahan au Taj Mahal » (Gründ,2002). Dernier ouvrage paru : « l'Ar­chitecture de l'islam - Au service de la foi et du pouvoir » (« Découvertes »/ Gallimard, 2003).

 

 

 

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