Abu Hamid Al-Ghazali et son oeuvre » Paix et Amour entre les peuples

 Abu Hamid Al-Ghazali et son oeuvre

23/7/2007

ABU  HAMID AL – GHAZALI

par Ebrahim Moosa

 

 Dans la galaxie des figures d'intellectuels musulmans, un nom se distingue très nettement, celui d'Al-Gha­zali.Demandez à un paysan de l'île Sulawesi, en Indonésie, à un habitant de Bamako,au Mali, et à des musulmans d'horizons très différents... Presque tous pourront vous parler d'Al-Ghazali !

Abu Hamidal-Ghazali est né vers l'année 1058 à Tus, près de la ville moderne de Mashad(Meched), au nord-est de l'Iran, quelque sept ans avant la bataille de Hastings(octobre 1066), qui marque la conquête de l'Angleterre par les Normands.Étudiant, il se dis­tingue rapidement par un vorace appétit intellectuel pour le droit, la morale, la théologie, la philosophie, la logique et le mysticisme.Pourtant, alors qu'il a acquis une réelle renommée intellectuelle, il abandonne une prestigieuse chaire: de professeur à l'université Nizamiyya de Bagdad pour se consacrer à la vie spirituelle. Il quitte bientôt Bagdad et se met à voyager durant de nombreuses années en Syrie, en Palestine et en Arabie. De cette expérience émerge un discours musulman rajeuni, où intuitions, expériences et raison se mêlent sans effort, un récit saisissant de moralité qu'il livre avec éloquence dans son livre   « la Revivification des sciences religieuses ». C'est cette transformation personnelle qui l'inscrit dans une trajectoire extraordinaire, conférant à son héritage une longévité sans précédent depuis sa mort en 1111.

              Un des grands enseignements qu'Al-Ghazali a laissé à la postérité est le fait d'identifier l'être humain,spé­cialement l'être influencé par le discours de la reli­gion, comme étant le produit de savoirs hétérogènes, et d'affirmer qu'il ne peut véritablement franchir les étapes de sa réalisation qu'à partir du moment où

il accède à différents types de connaissance. La pensée d'AI­Ghazali se situe ainsi à l'intersection de courants intellectuels et spirituels infiniment variés. Dans « Erreur et Délivrance », il privilégie la métaphore spatiale du seuil, le dihliz, décrit comme un espace fructueux de transformation. Cette idée de seuil se révèle particulièrement attirante pour ceux qui, de nos jours, cherchent à vivre un cosmopolitisme toujours ancré dans la tradition. « Dihliz » est un mot persan qui a été arabisé et qui désigne le lieu situé entre la porte donnant sur l'extérieur et la maison elle-même. Le choix de ce terme traduit d'ailleurs bien les propres oscillations d'Al-Ghazali entre ses identités perse et arabe.Le « dihliz » se présente comme un espace liminaire, située à l'intérieur par rapport à la rue, mais à l'extérieur du point de vue de la maison, autrement dit à l'intérieur et à l'extérieur en même temps. Pour Al-Ghazali, le «dihliz»constitue une sorte d'espace thérapeutique pour nos moi complexes, où les antino­mies,les polarités et les différences apparentes peuvent se révé­ler particulièrement fécondes. C'est cette pensée en dialogue avec le monde qui permet à AI-Ghazali de mettre en valeur un nouveau type de discours islamique,centré à la fois sur l'héritage du prophète Muhammad et sur la révélation du Coran, l'un n'étant pas limité par l'autre.

Rien d'étonnant à ce qu'on ait cherché à réduire la portée de sa pensée, à dénoncer son amateurisme, à lui faire grief de se contre­dire souvent et de mener la réflexion vers des apories. Le célèbre Ibn Rushd (Averroès) - et d'autres qui lui ont emboîté le pas - l'a même accusé d'être opposé à la raison. Les idéologues arabes modernes émettent souvent des critiques similaires, rejetant de façon blessante sur AI-Ghazali la responsabilité du fait que la civilisation musulmane légitime toujours le mysticisme et les idées surnatu­relles. Il y a quelque chose d'odieux et d'indécent dans un tel rai­sonnement. Si Al-Ghazali est réellement responsable de la régres­sion de la civilisationarabo-musulmane, alors on peut s'étonner cyniquement du peu d'effort qu'il y aurait à fournir pour que cette civilisation retrouve la première place, dès lors qu'un seul homme a pu, à lui seul, causer tant de tort ! Pressés de le condamner, ses détracteurs modernes ont oublié d'envisager que l'ouverture pré­conisée par AI-Ghazali a permis aux cultures arabe et musulmane d'accomplir des progrès extraordinaires en science, littérature, phi­losophie. Sans lui, il serait impossible de concevoir l'existence d'un Ibn Arabi, dont les écrits, comme ceuxdu poète perse Rumi, irradient toujours d'une extraordinaire intensité.

Les penseurs contemporains, musulmans ou issus d'autres traditions confessionnelles, auraient pourtant intérêt à considé­rer l'apport spécifique d'Al-Ghazali, notamment dans le domaine de l'éthique. A la différence des juristes-     théologiens de son temps,il fonde son interprétation du fïgh (science de la jurisprudence) sur l'attache­ment à une conduite morale qui se traduit par l'en­gagement constant  et entier de l'être. II les accuse de saboter l'édifice de la religion elle-même, d'être, comme les pharisiens de l'Evangile, plus intéressés par le pouvoir et par l'argent, et de réduire l'éthique à une science juridique au lieu de chercher à l’éclairer par la grâce divine. Ainsi les vues d'AI­-Ghazali ne sont-elles pas sans trouver un écho dans les travaux du philosophe contemporain Alain Badiou analysant la question de la grâce chez saint Paul.

Al-Ghazali a agi à la manière du prophète Abraham qui, sur l'ordre de Dieu, quitte sa maison en Chaldée pour partir voyager dans les pays environnants. Réalisant le besoin d'atteindre une maturité mentale et spirituelle, il est devenu un exilé et un étranger (gharib) tourné vers la contemplation,pratique qu'il a naturel­-lement puisée dans l'esprit prophétique et ascétique de l'islam. Si les puissants qui dirigent les nations modernes prenaient un peu au sérieux les avis et critiques des exilés de ce monde, eux et leurs sociétés pourraient mûrir et prospérer de mille façons !

 

par Ebrahim Moosa

(Traduit de l'anglais par Hada Tamerni.)

 

 

Ebrahim Moosa, Sud-Africain, est chercheur et profes­seur associé au département des religions de l'Université Duke, à. Durham (Caroline du Nord, États


2° Partie

Universalité et actualité du message des grands porte-paroles de la sagesse en Islam
L'exemple de l'œuvre écrite de Ghazâlî

article de Tayeb Chouiref paru le vendredi 12 janvier 2007 sur www.oumma.com

Même si les problèmes spécifiques à chaque époque appellent des réponses renouvelées et adaptées, il n'en est pas moins vrai qu'il est possible - et parfois plus que souhaitable - de s'inspirer de la manière dont les grands esprits du passé ont pu aborder et résoudre les difficultés auxquelles, eux et leurs contemporains, furent confrontés. En un mot, il s'agit de remarquer que la sagesse est intemporelle, pour peu qu'on ne la confonde pas avec les formes particulières qu'elle a pu prendre face à un problème donné.

Les grands porte-parole de la sagesse en Islam ont su conjuguer l'exigence d'authenticité dans leur cheminement intérieur avec le souci de l'équilibre et de l'harmonie dans la société. A ce titre, le cas de Ghazâlî est particulièrement remarquable.

AbûHâmid al-Ghazalî (1058-1111) a vécu à une époque marquée par le déclin du Califat abbaside et ce sont les sultans Seljoukides, appuyés par de puissants vizirs, qui exerçaient le pouvoir effectif. Dans notre précédent article du 28septembre 2006 présentant le film d'Ovidio Salazar Al-Ghazâlî, l'Alchimiste du bonheur, nous avons attiré l'attention sur le fait que ce film montre bien à quel point le questionnement de Ghazâlî sur son époque troublée politiquement et socialement a eu un impact décisif sur son œuvre écrite pendant et après sa retraite spirituelle, c'est à dire entre 1095 et 1105.C'est le cas de son œuvre maîtresse qui s'intitule Ihyâ' ‘ulûm al-dîn : La Revivification des sciences de la Religion.

Le titre de cet ouvrage aux dimensions impressionnantes est particulièrement significatif : pour Ghazâlî, c'est par un redressement intellectuel (1) quel'on pourra sortir des difficultés de tous ordres dont souffre la communauté musulmane. C'est parce que la compréhension de ce qu'est la réalité de l'Islam est trop rare que toutes sortes de dérives et de fanatismes deviennent possibles. On sait que Ghazâlî a beaucoup lutté contre l'obscurantisme sous toutes ses formes et en particulier contre le sectarisme des bâtinites qui n'hésitaient pas à recourir à l'assassinat pour faire triompher leurs idées.

C'est ainsi que le protecteur et ami de Ghazâlî, le vizir Nizâm al-Mulk fut assassiné par un jeune bâtinite en 1092. Cet événement, douloureusement vécu par Ghazâlî,a certainement aiguisé la conscience qu'il pouvait avoir des dangers de l'ignorance et du fanatisme qu'elle peut engendrer.

Mais qu'est-ce que le redressement intellectuel que Ghazâlî appelle de ses vœux.

La réponse est dans l'Ihyâ' lui-même qui s'ouvre par un chapitre intitulé Kitâbal-‘ilm, le Livre de la science.(2) Ghazâlî y expose ce qu'il faut entendre par science et ce qu'est la connaissance véritable. Mais cela présuppose de clarifier dans un premier temps ce qu'il faut entendre par‘‘intellect'' (‘aql). Ghazâlî expose les confusions largement répandues sur la notion d'intellect en faisant remarquer qu'elles sont inévitables dès lors que l'on ignore ce que sont l'homme et les facultés de connaissance dont il est doté :

«Sache qu'il y a divergence en ce qui concerne la définition de l'intellect et de sa réalité. La plupart des gens sont surpris de voir attribuer à ce terme des significations différentes. C'est là la cause de leurs divergences. »

De fait, on peut entendre le terme intellect en plusieurs sens. C'est, en effet,une faculté pluridimensionnelle qui permet la connaissance depuis le traitement des données des sens jusqu'à la connaissance transcendante des vérités spirituelles et métaphysiques. C'est évidemment cette dernière connaissance qui intéresse le plus Ghazâlî :

«On désigne par le mot ‘aql la connaissance des choses dans leur réalité véritable ; en d'autres termes c'est une catégorie de la connaissance dont le siège est dans le cœur. Ce mot désigne ce par quoi s'opère la compréhension dans le domaine des sciences de la religion. »

Qu'est-ce que le cœur de l'homme dont Ghazâlî nous dit qu'il est le siège de la connaissance véritable ? On sait que le Coran insiste en de nombreux versets sur le cœur comme organe de saisie et de compréhension du message divin : «Ce ne sont pas leurs yeux mais leurs cœurs qui sont aveugles. » (Sourate22, v.46) « Il y a dans tout cela un rappel pour celui qui possède un cœur[capable de saisir]… » (Sourate 50, v.37) Ghazâlî expose en détail ce que désigne le cœur au sens spirituel :

«Le cœur est un élément subtil, à la fois divin et spirituel (latîfarabbâniyya rûhiyya), qui s'accorde avec le cœur physique. Cet élément subtil représente la réalité de l'homme ; c'est en lui que l'homme comprend, sait,connaît… »

Cela nous permet de comprendre que le dépassement de la raison s'opère par un accès au cœur. Cet accès ouvre la voie à la réalisation de la certitude intérieure et c'est précisément en cela que consiste la voie soufie.

L'élément central de l'enseignement de Ghazâlî dans le Livre de la science estdonc ce que l'on pourrait appeler une anthropologie spirituelle. Selon cette perspective, c'est parce que l'homme ignore qu'il possède une faculté de connaissance universelle et supérieure à la raison discursive qu'il cherche à réduire la religion à ce que cette dernière peut saisir. Dès lors, on assiste à un appauvrissement, à un rejet de tout ce qui dépasse le simple savoir rationnel, et il en résulte un dogmatisme théologique auquel Ghazâlî n'a cessé de s'opposer.

A partir de là, Ghazâlî va organiser son message autour de trois axes : mettre en garde contre le juridisme stérile, dénoncer les dérives des ‘‘théologiens sans scrupule'' (‘ulamâ' al-sû') et mettre l'accent sur l'intériorité et la spiritualité à travers l'affirmation que la voie soufie constitue l'essence du message du Coran et du Prophète. Concernant le juridisme stérile Ghazâlî fait remarquer que le terme fiqh - qui a fini par prendre le sens de Droit ou de jurisprudence - a perdu son sens coranique et originel :

«Ce terme a été appauvri et a été réduit à la connaissance des cas juridiquesparticuliers, des fatwas, des points de détail, de l'excès de verbiage, de lacollecte minutieuse des avis dans ce domaine, de telle sorte que celui qui estle plus érudit et le plus préoccupé par ces choses sera appelé ‘‘le plus versédans le fiqh''. Pourtant, ce terme désignait dans les premierstemps de l'Islam la science de la voie menant à la vie éternelle et laconnaissance détaillée des maladies de l'âme… »

Ghazâlî poursuit son argumentation en soulignant que dans le Coran le terme fiqh désignela compréhension intérieure que reçoit celui dont le cœur est éveillé. Il citele verset suivant qui emploie un verbe tiré de la racine f-q-h : « Ils ontdes cœurs avec lesquels ils ne comprennent (yafqahûn) rien. » (Sourate59, v.13) Selon l'analyse de l'auteur de l'Ihyâ', ce sont les
‘‘théologiens sans scrupule'' qui sont responsables de ce dramatiqueinfléchissement et de l'appauvrissement de la signification du terme fiqh.On comprend dès lors qu'il mit tant d'énergie à les dénoncer : « Unthéologien qui se limite à controverser et à faire l'apologie de son dogme sanscheminer vers l'Au-delà ni purifier son cœur ne saurait faire partie desvéritables savants en religion… La théologie scolastique (‘ilm al-kalâm)ne peut faire parvenir à la connaissance de Dieu, de Ses Qualités et de SesActes, ni à tout ce que nous désigné par l'expression ‘‘science pardévoilement''. Au contraire, la théologie scolastique est un voile jeté surcette connaissance. On ne peut parvenir à Dieu que par l'effort spirituel (al-mujâhada)car Dieu en a fait un préambule à la guidance : ‘‘Ceux qui auront combattu enNous, Nous les guiderons assurément sur Nos chemins. En vérité, Dieu est avecceux qui pratiquent la vertu spirituelle.'' (Sourate XXIX, v. 69) »

Nousavons dit précédemment que le troisième axe du message de Ghazâlî dans lechapitre intitulé Kitâb al-‘ilm est l'insistance sur la voie soufie. Ilfaut préciser que Ghazâlî avait étudié les enseignements soufis dès sajeunesse. Toutefois, ce n'est qu'après son départ de Bagdad qu'il en découvrittoute l'ampleur et la profondeur, quand il prit la décision de vivreintérieurement cette voie et de ne pas se contenter d'une connaissance livresqueet théorique. C'est en effet grâce à ce cheminement initiatique qu'il put avoiraccès à la connaissance transcendante. Cette connaissance a comme origine, nousdit-il, la ‘‘source de la lumière prophétique'' :

«Je suis resté en retraite dix ans : j'eus, durant cette période, le dévoilementde choses innombrables. Il me suffira de déclarer que les Soufis cheminent dansla seule Voie qui mène à Dieu le Très-Haut : leur chemin est le meilleur deschemins et leur voie la meilleure des voies. Ils se comportent de la manière laplus pure…

Leursactions comme leur repos, intérieurement comme extérieurement, sont tirés de lasource de la lumière prophétique ; il n'y a point d'autre lumière à la surfacede la terre pour s'éclairer. »

Lapensée dans le monde musulman a été durablement marquée par l'œuvre ghazaliennemais, à faire le bilan des maux dont l'Islam souffre aujourd'hui, il ne semblepas que les richesses qu'elle peut lui apporter soient épuisées. Et c'est bien le moins que l'on puisse dire.

Finalement,le grand message de Ghazâlî dans sa Revivification est l'affirmation de la dignité de l'homme qui fut gratifié d'un intellect capable non seulementd'analyse logique et de pensée rationnelle mais aussi - et surtout - deconnaissance spirituelle et transcendante. Cette disposition spirituelle est présente en chacun d'entre nous - et c'est ce que l'on appelle la ‘‘natureoriginelle'' (al-fitra) - mais elle est voilée, étouffée par les tendances égocentriques inhérentes à la conscience individuelle. Il ne s'agit pas seulement de se défaire des défauts comme la jalousie ou l'avarice :l'individualité, en tant que telle, produit ce voile qu'est l'ego. S'engager dans la voie spirituelle c'est précisément recevoir les moyens intellectuels etpratiques, par la doctrine et les moyens de grâce, de dépasser l'illusion égocentrique, de s'en libérer et d'atteindre l'éveil intérieur.

La dernière phrase du Kitâb al-‘ilm sera aussi celle de notre présent article : « En résumé, celui dont l'œil du cœur n'est pas ouvert ne perçoit de la religion que l'écorce et l'apparence, non le fond et la réalité. »
____________________________

(1)On sait que c'est cette expression qu'employait René Guénon (m. 1951) pourdésigner l'apport qu'il souhaitait que l'Orient traditionnel apportât à l'Occident moderne ayant, par excès de matérialisme et de positivisme, perdu de vue ce que peut être une véritable doctrine métaphysique.
(2)Nous avons publié une traduction partielle de ce long chapitre en 2000 sous le titre : Le Livre de la science, éd. La Ruche.
(3) Ihyâ', I, p.84
(4)Ihyâ', III, p.3
(5) Idem.
(6)Ihyâ', I, p. 23.
(7)Passagede son autobiographie : al-Munqidh min al-dalâl.

 

 

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