Ibn Rochd - Averroes » Paix et Amour entre les peuples

 Ibn Rochd - Averroes

23/7/2007

AVERROES  -  IBN  ROCHD

par Dominique Urvoy

 

Au VIIe siècle de l'hégire (XIIe s.) surgit dans l’islam occi­dental un mouvement de réforme, l'almohadisme, qui aboutit à la constitution d'un empire regroupant la quasi-totalité du Maghreb et de l'Espagne musul­mane. Il est dirigé surtout contre le risque que court la religion de se voir réduite à une collection de points de détail pratiques. Par ailleurs, son fondateur, Ibn Tumart, a nettement dis­tingué le domaine du droit, où seule intervient l'autorité divine, de celui de la théologie, où règne la raison. Les autorités de l'empire sont donc favorables à la fois à une redéfinition des termes du fiqh (droit musulman) et à une expression rationnelle de la foi.

Ibn Rushd - dont nous avons fait Averroès - adhère d'enthou­siasme à ce programme. Appartenant à une lignée de cadis, il se plonge dans la discipline de la méthodologie du droit en réalisant un compendium du traité écrit en la matière par le célèbre théo­logien Al-Ghazali ; puis il élabore sa grande synthèse, où il classe les problèmes concernant les principaux sujets du droit de façon à mettre en évidence l'ordre des principes et des conséquences, et les solutions apportées par les diverses écoles juridiques en fonction de leur valeur démonstrative. Parallèlement, il se lance dans l'étude des sciences et de leur couronnement, la philosophie ; après une série d'introductions aux diverses branches de celle-ci et une première synthèse médicale, il rédige des com­mentaires d'Aristote - le « premier maître » - et une ver­sion pédagogique de son traité de médecine. L’ensemble aura de l'écho surtout en Occident, où il servira de sup­port à un mouvement de pensée naturaliste, qu'Ernest Renon nomme « averroïsme » et qui est un jalon important dans la formation du rationalisme moderne. D'où l'idée, soutenue par certains, de la possibilité pour l'islam d'un retour à Averroès qui initierait un « islam des lumières ».

La difficulté vient précisément de ce qu'Averroès n'a pas eu d'héritier au sein de l'islam et que ce n'est qu'au XXe siècle qu'on s'y est réclamé de lui. On peut invoquer des facteurs occasionnels pour expliquer cette éclipse. Mandaté par le régime, qui le récom­pense jusqu'à lui décerner les titres de cadi suprême et de méde­cin privé du sultan, Averroès subit les contrecoups de la politique. Au moment où le pouvoir musulman est en difficulté, il doit céder aux adversaires du savant. Après une brève période de disgrâce. Averroès finit sa vie dans une semi-réclusion dorée auprès du sul­tan, loin de sa patrie. Presque tous les chroniqueurs se sont effor­cés de réduire cet épisode à une erreur, soulignant les aspects très classiques de son cursus intellectuel. Ce sont seulement Renan et ses disciples qui y ont vu au contraire la marque de l'impossibilité de concilier philosophie et religion.

La tendance actuelle est plutôt une sorte d'intermédiaire entre les deux : retrouver un Averroès musulman convaincu, et précisé­ment pour cela en butte aux excès des sectaires. Supprimez ceux-ci - c'est-à-dire les fondamentalistes actuels - et la voie est libre pour que se lève une foule d'Averroès. C'est l'idée sous-jacente au film de Youssef Chahine « le Destin ». Nous y est donnée pour Averroès l'image d'un homme qui est l'idéal proposé par la fin du XXe siècle : bon vivant aimant les réjouissances, juge faisant preuve de compréhension envers les fautifs, esprit large fréquentant des juifs, etc.  Or tout cela est parfaitement gratuit. Les témoignages par­lent seulement de son zèle pour l'étude, de son aisance en toute compagnie et de son plaisir à parler en public. Quant à son attitude comme juge, le seul indice qui nous soit parvenu est une anecdote qui soulignerait plutôt sa sévérité. Et si l'on se rapporte à ses écrits, les rares fois où il propose son avis personnel ne témoignent pas de ce que nous appellerions aujourd'hui de la largeur d'esprit. Seule l'intéresse la rigueur déductive dans l'établissement du ver­dict, et encore cette rigueur est-elle d'ordre religieux et non logique. Quant à sa fréquentation supposée des juifs, s'il y en a vraiment eu dans son entourage à l'époque de sa splendeur, combien ses ennemis se seraient précipités à le souligner !

Une autre confusion vient de ce que, après sa mort, l'œuvre  du penseur cordouan n'a eu d'audience que dans le judaïsme de Catalogne-Occitanie et dans les universités de la chrétienté euro­péenne. On a voulu voir alors en lui la synthèse possible des trois monothéismes ; on en a fait aussi le parangon de l'indifférentisme religieux. Ces deux solutions sont fausses. C'est son rationalisme qui a internationalisé Averroès, lequel ne manifeste pas dans ses écrits une connaissance particulière des autres religions, et encore moins de la sympathie pour elles. Ce qui s'est diffusé de son œuvre  est précisément ce qui était rationa­lisable, à savoir la science et la philosophie. L'œuvre  théo­logique se limite à montrer l'harmonie entre le livre sacré bien interprété et un texte aristotélicien que l'on a restitué dans sa véritable portée. Or cette partie n'a été connue que tardivement et partiellement. Ce que l'on appelle l'« averroïsme moderne » n'est que la réduction de l'ensemble de l'œuvre  au seul  « Livre du discours décisif » et de celui-ci à la seule formule qu'il est légitime, voire obligatoire, d'envisager rationnellement : la révélation. Pour ce qui est du droit en revanche, Averroès touche très vite ses limites. On peut le constater dès le titre de son grand ouvrage en la matière : tous les autres titres ont une allure technique qui se manifeste par la brièveté, voire la séche­resse. Seul ce traité de droit parte un titre à l'arabe, à rallonges et avec assonances.Par ailleurs, içi, l'auteur est parfois amené à faire subrepticement des raisonnements dont il dénonce la faus­seté dans ses traités logiques.

On doit admirer Averroès pour ce qu'il a réalisé. Il n'en demeure pas moins un homme du XIIe siècle, dont .les recettes ne sont pas transposables.

 

 

par Dominique Urvoy

 

 

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