L’apport de l’islam dans l’élaboration de l’identité religieuse et spirituelle de l’Europe a été de toute évidence estompé
en Occident, comme l’a été celui de la civilisation arabo-islamique en général. L’Europe n’est pas seulement la fille de la culture gréco-latine et du
judéo-christianisme, comme on voudrait parfois nous le faire croire. Il y a
donc un travail de mémoire à effectuer sur « l’héritage oublié » de l’islam [1], notamment. En réalité, ce
travail a été engagé depuis quelques décennies ; il doit être entrepris
non dans un esprit de revendication religieuse, communautariste ou autre, mais
d’ouverture scientifique
et culturelle. Rappelons au préalable que la présence matérielle de l’islam sur notre continent est à la fois
ancienne et profonde. S’il est bien connu que l’Espagne est restée en partie musulmane pendant près de huit
siècles, on sait moins que ce fut également le cas en Sicile durant quatre
siècles - Palerme comptait trois cents mosquées au Xe siècle - et dans une
moindre mesure en Italie du Sud. Dans ces régions, les feux de la culture
arabo-islamique ne se sont pas éteints après le départ des Arabes, mais ont
continué à briller durant plusieurs siècles. Par ailleurs, l’Europe orientale a une grande
expérience de l’islam puisque celui-ci, conduit par l’expansion ottomane, s’est implanté dans les Balkans depuis la
fin du XIVe siècle. La Russie
a connu l’islam dès le XIe
siècle, mais cela nous entraînerait vers une Europe qui s’étendrait jusqu’à l’Oural...
L’apport religieux de l’islam à l’Europe médiévale porte d’abord sur la théologie et la philosophie. Des savants musulmans
comme Avicenne, Ghazâlî et Averroès, mais aussi les mu‘tazilites, ont profondément marqué la
pensée médiévale latine. La question de la compatibilité ou de l’opposition entre la pensée grecque et
le dogme religieux a rapidement suscité un grand débat au sein de l’islam. Ces thèmes furent bientôt
discutés par des théologiens "européens", juifs comme Maïmonide, et
chrétiens comme Saint Thomas d’Aquin. L’influence de la pensée musulmane sur la scolastique chrétienne
donna naissance à deux courants, l’avicennisme latin et l’averroïsme latin. C’est par les
traductions en langue arabe, rappelons-le, que l’Occident découvrit la philosophie grecque, en particulier
Aristote, Platon et Plotin. Les savants musulmans ne firent pas seulement oeuvre
de médiation culturelle ; ils apportèrent également leur propre génie
scientifique, spirituel et humaniste. Au XIIIe siècle, l’empereur Frédéric II, en proie à des
inquiétudes métaphysiques, trouva réponse à ses Questions philosophiques auprès
d’un soufi de Ceuta, Ibn
Sab‘în. Les savants et
hommes de lettres européens - latins, germaniques ou slaves - se mirent à l’école de la pensée de l’islam, en assimilant également certains
modèles religieux. On sait maintenant que la Divine Comédie de
Dante doit beaucoup au Livre de l’Échelle de Mahomet, qui a diffusé en Italie une version populaire
du récit de l’Ascension du Prophète.
L’islam a aussi fécondé l’Europe médiévale dans les domaines de la spiritualité et de la
mystique. Si Râbi‘a, sainte d’Irak, n’a sans doute laissé qu’une légende dorée à la cour de Saint
Louis, le soufisme a nourri la doctrine spirituelle d’ordres croisés tels que les Templiers.
Depuis les travaux du prêtre espagnol Asin Palacios, au début du XXe siècle, on
admet également que le soufisme maghrébin a influencé, par l’intermédiaire de spirituels juifs, des
mystiques espagnols comme Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila. Des chercheurs occidentaux - et
non musulmans - ont même avancé que les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola seraient redevables
aux méthodes initiatiques des soufis. Le « Grand Maître » de la
spiritualité islamique, Ibn ‘Arabî (m. 1240), n’est-il pas né en Espagne ? S’il s’est établi par la suite en Orient, à
Damas, il revient dans l’Occident contemporain grâce au rayonnement qu’y trouve son enseignement
universaliste. Au-delà des influences ou des emprunts, on peut constater que
juifs, musulmans et chrétiens ont souvent vécu en symbiose dans les territoires
lisières évoqués plus haut, et qui étaient passés sous domination musulmane. Si
al-Andalus reste l’archétype - parfois idéalisé - de cette coexistence pacifique et
fructueuse entre les trois religions, l’Asie mineure et les Balkans ont vu naître également des relations
interreligieuses très étroites, en particulier entre moines et derviches.
2. L’humanisme spirituel de l’islam. La notion d’ "humanisme" s’est souvent construite, depuis la Renaissance, sur les
bases d’un rationalisme teinté
d’agnosticisme, voire d’athéisme. La spiritualité est depuis
lors perçue comme irrationnelle et arbitraire. Or, la vraie spiritualité se
construit sur la raison : elle a vocation à être supra-rationnelle, mais
non irrationnelle. L’humanisme spirituel de l’islam est fondé sur la notion coranique de « l’homme représentant de Dieu sur
terre », et sur la doctrine centrale de l’Unicité divine (tawhîd), c’est-à-dire sur la conscience de l’unité dans tous les aspects de la vie. Aux premiers siècles de l’islam régnait l’harmonie entre foi et raison, religion
et science, entre la prise en compte des besoins humains et la tension vers l’Au-delà. Les dégénérescences
politiques, sociales et culturelles que connaît actuellement le monde
arabo-musulman - et dans lesquelles la religion est instrumentalisée - n’entament en rien les valeurs
universelles que porte l’islam, lesquelles sont susceptibles de prendre greffe sur de
nouveaux terroirs, comme cela s’est produit au cours des siècles. A cet égard, la doctrine
islamique de l’Unicité pourra peut-être aider l’Europe à sortir du faux dilemme entre humanisme et spiritualité.
Cette Unicité, l’islam la perçoit comme diffractée dans
la multiplicité de la création. Appliqué au domaine religieux, cela signifie
que la source de la
Révélation est unique dans le principe, mais plurielle dans
le déroulement de l’Histoire. Le Coran évoque la « Religion primordiale »,
ou adamique, dont toutes les religions historiques seraient issues [2]. L’islam considère en effet la diversité
des peuples et des religions comme une expression de la Sagesse divine [3]. « À
chacun de vous, Nous avons donné une voie et une règle » (Coran 5 :
48) : ce verset justifie la diversité des traditions religieuses,
lesquelles se trouvent unies, de façon sous-jacente, par l’axe de l’Unicité divine. Chaque croyant sera rétribué pour sa foi et son
observance de sa propre religion : « Ceux qui croient, ceux qui
pratiquent le judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou sabéens, ceux qui croient en
Dieu et au Jour dernier, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront
une récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’éprouveront alors plus aucune crainte, et ne seront pas
affligés » (Cor. 2 : 62).
L’universalisme de la
Révélation a été confirmé par le Prophète : « Nous
autres, prophètes, sommes tous les fils d’une même famille ; notre religion est unique ». À une
époque où l’intransigeance
religieuse était de mise, la reconnaissance du pluralisme religieux devait se
traduire par le respect foncier des autres croyants : « Quiconque
fait du mal à un chrétien ou à un juif sera mon ennemi le jour du Jugement. »
Puisqu’il y aurait eu, selon
Muhammad, cent vingt-quatre mille prophètes dans l’humanité, et que vingt-sept seulement
sont mentionnés dans le Coran, il faut bien explorer l’histoire : Bouddha, Zoroastre et
Akhénaton, par exemple, ont été pressentis comme des prophètes par les savants
musulmans. Cet universalisme a été vivifié par les soufis qui ont formulé,
après l’avoir expérimentée, la
doctrine de « l’unité transcendante des religions ». Ils ont des formules
fameuses à ce sujet [4]. Que cette perspective large et généreuse ait été
trahie par la plupart des clercs de l’islam, ou se soit rétrécie sous le coup de l’ignorance qui a accompagné la sclérose
des sociétés musulmanes, c’est une évidence. Afin de garder le contrôle des masses, et/ou par
peur de perdre leurs repères, les clercs ont délaissé de plus en plus la
dimension universaliste et spirituelle de l’islam pour se rabattre sur la gestion du religieux, du rituel.
Aujourd’hui, aucune église ne
peut se satisfaire de cette seule gestion du religieux, sous peine d’être discréditée. Une partie de l’humanité a un réel besoin de
spiritualité.
Je le constate par exemple dans le fait
que les jeunes "beurs" et "beurettes" de France rejettent
souvent l’islam formaliste de
leurs parents ; je le vois encore dans l’attrait qu’exerce le soufisme sur beaucoup d’Européens de souche. Dans le "marché" du religieux ou du
spirituel qui s’ouvre en Europe, les chercheurs de vérité critiquent de plus en
plus les églises en général, qui auraient davantage pour souci de garder leurs
ouailles que de contribuer à l’élévation de l’âme humaine.
Pour conclure sur le retour de l’islam en Europe, le problème qui se
pose est qu’il revient sur ce
continent dans un contexte mondial de tension géo-politique, et qu’il endosse le rôle de défenseur des
opprimés face aux nantis et à la superpuissance américaine. En Europe, l’inculture religieuse frappe tout le
monde, les musulmans y compris. Beaucoup ignorent l’universalisme et la richesse de leur
religion. Si l’on entretient cet analphabétisme, on cultive l’intégrisme ; à priori, personne n’y a intérêt. C’est pourquoi il est urgent de former
les fidèles musulmans dans le contexte culturel européen qui est le leur, et
non pas seulement les "imams", que l’on assimile fâcheusement à des prêtres.
Depuis quelques décennies, oulémas et
cheikhs soufis placent beaucoup d’espoir dans cet islam européen. S’il est assurément une chance pour l’islam, il peut l’être aussi pour l’Europe : celle-ci saura peut-être faire resurgir ses
héritages oubliés, envisager avec plus de sérénité l’origine sémitique, orientale, des trois
monothéismes qui l’habitent, et par suite son pluralisme ethnique et religieux.
[1] L’expression est de Alain de Libera.
[2] Voir par exemple Coran 30 :
30.
[3] Cor. 5 : 48 ; 30 : 22 ;
49 : 13.
[4] Voir notre Initiation au soufisme,
chapitre cinq : « Le soufisme et l’ouverture inter-religieuse », Fayard, Paris, 2003.
Séminaire sur l’Europe et le fait
religieux : sources, patrimoine, valeurs Rome, les 25 et 26 octobre 2002