L'apport spirituel et humaniste de l'Islam à l'Europe » Paix et Amour entre les peuples

 L'apport spirituel et humaniste de l'Islam à l'Europe

24/7/2007

Lapport spirituel et humaniste de lislam à lEurope :

Eric Younès Geoffroy

 

1. Les fondements religieux de lEurope.

Lapport de lislam dans lélaboration de lidentité religieuse et spirituelle de lEurope a été de toute évidence estompé en Occident, comme la été celui de la civilisation arabo-islamique en général. LEurope nest pas seulement la fille de la culture gréco-latine et du judéo-christianisme, comme on voudrait parfois nous le faire croire. Il y a donc un travail de mémoire à effectuer sur « lhéritage oublié » de lislam [1], notamment. En réalité, ce travail a été engagé depuis quelques décennies ; il doit être entrepris non dans un esprit de revendication religieuse, communautariste ou autre, mais douverture scientifique et culturelle. Rappelons au préalable que la présence matérielle de lislam sur notre continent est à la fois ancienne et profonde. Sil est bien connu que lEspagne est restée en partie musulmane pendant près de huit siècles, on sait moins que ce fut également le cas en Sicile durant quatre siècles - Palerme comptait trois cents mosquées au Xe siècle - et dans une moindre mesure en Italie du Sud. Dans ces régions, les feux de la culture arabo-islamique ne se sont pas éteints après le départ des Arabes, mais ont continué à briller durant plusieurs siècles. Par ailleurs, lEurope orientale a une grande expérience de lislam puisque celui-ci, conduit par lexpansion ottomane, sest implanté dans les Balkans depuis la fin du XIVe siècle. La Russie a connu lislam dès le XIe siècle, mais cela nous entraînerait vers une Europe qui sétendrait jusquà lOural...

Lapport religieux de lislam à lEurope médiévale porte dabord sur la théologie et la philosophie. Des savants musulmans comme Avicenne, Ghazâlî et Averroès, mais aussi les mutazilites, ont profondément marqué la pensée médiévale latine. La question de la compatibilité ou de lopposition entre la pensée grecque et le dogme religieux a rapidement suscité un grand débat au sein de lislam. Ces thèmes furent bientôt discutés par des théologiens "européens", juifs comme Maïmonide, et chrétiens comme Saint Thomas dAquin. Linfluence de la pensée musulmane sur la scolastique chrétienne donna naissance à deux courants, lavicennisme latin et laverroïsme latin. Cest par les traductions en langue arabe, rappelons-le, que lOccident découvrit la philosophie grecque, en particulier Aristote, Platon et Plotin. Les savants musulmans ne firent pas seulement oeuvre de médiation culturelle ; ils apportèrent également leur propre génie scientifique, spirituel et humaniste. Au XIIIe siècle, lempereur Frédéric II, en proie à des inquiétudes métaphysiques, trouva réponse à ses Questions philosophiques auprès dun soufi de Ceuta, Ibn Sabîn. Les savants et hommes de lettres européens - latins, germaniques ou slaves - se mirent à lécole de la pensée de lislam, en assimilant également certains modèles religieux. On sait maintenant que la Divine Comédie de Dante doit beaucoup au Livre de lÉchelle de Mahomet, qui a diffusé en Italie une version populaire du récit de lAscension du Prophète.

Lislam a aussi fécondé lEurope médiévale dans les domaines de la spiritualité et de la mystique. Si Râbia, sainte dIrak, na sans doute laissé quune légende dorée à la cour de Saint Louis, le soufisme a nourri la doctrine spirituelle dordres croisés tels que les Templiers. Depuis les travaux du prêtre espagnol Asin Palacios, au début du XXe siècle, on admet également que le soufisme maghrébin a influencé, par lintermédiaire de spirituels juifs, des mystiques espagnols comme Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse dAvila. Des chercheurs occidentaux - et non musulmans - ont même avancé que les Exercices spirituels dIgnace de Loyola seraient redevables aux méthodes initiatiques des soufis. Le « Grand Maître » de la spiritualité islamique, Ibn Arabî (m. 1240), nest-il pas né en Espagne ? Sil sest établi par la suite en Orient, à Damas, il revient dans lOccident contemporain grâce au rayonnement quy trouve son enseignement universaliste. Au-delà des influences ou des emprunts, on peut constater que juifs, musulmans et chrétiens ont souvent vécu en symbiose dans les territoires lisières évoqués plus haut, et qui étaient passés sous domination musulmane. Si al-Andalus reste larchétype - parfois idéalisé - de cette coexistence pacifique et fructueuse entre les trois religions, lAsie mineure et les Balkans ont vu naître également des relations interreligieuses très étroites, en particulier entre moines et derviches.

2. Lhumanisme spirituel de lislam. La notion d "humanisme" sest souvent construite, depuis la Renaissance, sur les bases dun rationalisme teinté dagnosticisme, voire dathéisme. La spiritualité est depuis lors perçue comme irrationnelle et arbitraire. Or, la vraie spiritualité se construit sur la raison : elle a vocation à être supra-rationnelle, mais non irrationnelle. Lhumanisme spirituel de lislam est fondé sur la notion coranique de « lhomme représentant de Dieu sur terre », et sur la doctrine centrale de lUnicité divine (tawhîd), cest-à-dire sur la conscience de lunité dans tous les aspects de la vie. Aux premiers siècles de lislam régnait lharmonie entre foi et raison, religion et science, entre la prise en compte des besoins humains et la tension vers lAu-delà. Les dégénérescences politiques, sociales et culturelles que connaît actuellement le monde arabo-musulman - et dans lesquelles la religion est instrumentalisée - nentament en rien les valeurs universelles que porte lislam, lesquelles sont susceptibles de prendre greffe sur de nouveaux terroirs, comme cela sest produit au cours des siècles. A cet égard, la doctrine islamique de lUnicité pourra peut-être aider lEurope à sortir du faux dilemme entre humanisme et spiritualité.

Cette Unicité, lislam la perçoit comme diffractée dans la multiplicité de la création. Appliqué au domaine religieux, cela signifie que la source de la Révélation est unique dans le principe, mais plurielle dans le déroulement de lHistoire. Le Coran évoque la « Religion primordiale », ou adamique, dont toutes les religions historiques seraient issues [2]. Lislam considère en effet la diversité des peuples et des religions comme une expression de la Sagesse divine [3]. « À chacun de vous, Nous avons donné une voie et une règle » (Coran 5 : 48) : ce verset justifie la diversité des traditions religieuses, lesquelles se trouvent unies, de façon sous-jacente, par laxe de lUnicité divine. Chaque croyant sera rétribué pour sa foi et son observance de sa propre religion : « Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou sabéens, ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront une récompense auprès de leur Seigneur. Ils néprouveront alors plus aucune crainte, et ne seront pas affligés » (Cor. 2 : 62).

Luniversalisme de la Révélation a été confirmé par le Prophète : « Nous autres, prophètes, sommes tous les fils dune même famille ; notre religion est unique ». À une époque où lintransigeance religieuse était de mise, la reconnaissance du pluralisme religieux devait se traduire par le respect foncier des autres croyants : « Quiconque fait du mal à un chrétien ou à un juif sera mon ennemi le jour du Jugement. » Puisquil y aurait eu, selon Muhammad, cent vingt-quatre mille prophètes dans lhumanité, et que vingt-sept seulement sont mentionnés dans le Coran, il faut bien explorer lhistoire : Bouddha, Zoroastre et Akhénaton, par exemple, ont été pressentis comme des prophètes par les savants musulmans. Cet universalisme a été vivifié par les soufis qui ont formulé, après lavoir expérimentée, la doctrine de « lunité transcendante des religions ». Ils ont des formules fameuses à ce sujet [4]. Que cette perspective large et généreuse ait été trahie par la plupart des clercs de lislam, ou se soit rétrécie sous le coup de lignorance qui a accompagné la sclérose des sociétés musulmanes, cest une évidence. Afin de garder le contrôle des masses, et/ou par peur de perdre leurs repères, les clercs ont délaissé de plus en plus la dimension universaliste et spirituelle de lislam pour se rabattre sur la gestion du religieux, du rituel. Aujourdhui, aucune église ne peut se satisfaire de cette seule gestion du religieux, sous peine dêtre discréditée. Une partie de lhumanité a un réel besoin de spiritualité.

Je le constate par exemple dans le fait que les jeunes "beurs" et "beurettes" de France rejettent souvent lislam formaliste de leurs parents ; je le vois encore dans lattrait quexerce le soufisme sur beaucoup dEuropéens de souche. Dans le "marché" du religieux ou du spirituel qui souvre en Europe, les chercheurs de vérité critiquent de plus en plus les églises en général, qui auraient davantage pour souci de garder leurs ouailles que de contribuer à lélévation de lâme humaine.

Pour conclure sur le retour de lislam en Europe, le problème qui se pose est quil revient sur ce continent dans un contexte mondial de tension géo-politique, et quil endosse le rôle de défenseur des opprimés face aux nantis et à la superpuissance américaine. En Europe, linculture religieuse frappe tout le monde, les musulmans y compris. Beaucoup ignorent luniversalisme et la richesse de leur religion. Si lon entretient cet analphabétisme, on cultive lintégrisme ; à priori, personne ny a intérêt. Cest pourquoi il est urgent de former les fidèles musulmans dans le contexte culturel européen qui est le leur, et non pas seulement les "imams", que lon assimile fâcheusement à des prêtres.

Depuis quelques décennies, oulémas et cheikhs soufis placent beaucoup despoir dans cet islam européen. Sil est assurément une chance pour lislam, il peut lêtre aussi pour lEurope : celle-ci saura peut-être faire resurgir ses héritages oubliés, envisager avec plus de sérénité lorigine sémitique, orientale, des trois monothéismes qui lhabitent, et par suite son pluralisme ethnique et religieux.

[1] Lexpression est de Alain de Libera.

[2] Voir par exemple Coran 30 : 30.

[3] Cor. 5 : 48 ; 30 : 22 ; 49 : 13.

[4] Voir notre Initiation au soufisme, chapitre cinq : « Le soufisme et louverture inter-religieuse », Fayard, Paris, 2003.

Séminaire sur lEurope et le fait religieux : sources, patrimoine, valeurs Rome, les 25 et 26 octobre 2002

 

 

Tags : politique
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