Je remercie le Club de Rome et sa section à Valence, ainsi que le Centre
Culturel Islamique de Valence pour leur invitation à donner cette conférence.
Ayant été l’un des premiers et des plus jeunes membres du Club de Rome, j’entretiens des
relations étroites avec ce rassemblement depuis plus de 30 ans. La nature de
ces relations est également due au fait que j’ai été
co-auteur du deuxième rapport du Club de Rome intitulé « On ne finit pas d’apprendre ».
Ce rapport a connu un très grand succès et a été traduit en 12 langues. En tant
que musulman, ma présence à Valence sur invitation du Centre Culturel Islamique
de cette ville est très significative d’un point de
vue historique.
J’ai consacré une grande partie de mes recherches aux études sur le
futur.
En 1990, j’ai participé à l’organisation, à Alger, de la première conférence
sur « les futurs du monde islamique » qui a rassemblé de nombreux
érudits et académiciens musulmans. Durant cette assemblée, tous les
participants s’accordaient à dire que le monde musulman vivait une situation
précaire parce qu’il s’était
énormément intéressé au passé et avait ignoré son futur. La place remarquable
qu’occupent les théologiens prestigieux
qui font ces déclarations nous permet de mesurer les défis qui nous attendent.
La première nuance apportée a été de rappeler que la religion musulmane accorde
une place primordiale au rôle du futur qui ne doit pas être confondu avec
« el ghaib » (l’inconnu).
Les
participants avaient également rappelé que la plus grande priorité pour le
futur était d’éradiquer l’analphabétisme et d’éliminer la pauvreté grâce à une juste répartition des ressources
au sein des pays d’une part, et entre les pays, d’autre part. L’assemblée
avait en outre souligné que le monde musulman ne pouvait rattraper son retard et
réaliser ses objectifs qu’en accordant davantage d’investissements
à la recherche scientifique.
Quel
futur pour l’islam en Europe ?
Comment trouver une équation contenant ces trois termes ? Voilà la
question difficile à laquelle j’essaie d’apporter une
réponse. Sur le moteur de recherche Google, on obtient 19 700 000
résultats pour « Islam » et 14 900 000 pour « Islam et
Europe ». Ces indications quantitatives démontrent l’étendue de ce
thème.
Un philosophe français a récemment déclaré que les prochaines guerres seront d’ordre
sémantique. Si vous parvenez à imposer votre définition des mots, vous pouvez
remporter de telles guerres. Le point d’interrogation
de notre thème n’est pas le fruit du hasard. Aujourd’hui, quelles
sont les différentes connotations du terme « Islam » en Europe ?
Dans les études prospectives, le futur est toujours ouvert et fermé à la fois,
d’où la « problématique » que nous essayons de résoudre au
cours de cette conférence. Rappelons au passage que le terme« problématique »
était très cher à M. Aurelio Peccei, Fondateur du Club de Rome.
Les musulmans sont parfaitement conscients des problèmes qu’ils
rencontrent et des éventuelles solutions, mais malheureusement, une complicité
décevante entre leurs dirigeants non représentatifs, une partie opportuniste et
mercenaire de l’élite, et les gouvernements de l’Occident avec
les Etats-Unis en tête (une combinaison efficace), les empêche de procéder
paisiblement aux changements requis. Je l’ai affirmé à
plusieurs reprises et je le répète aujourd’hui :
aucune puissance occidentale n’est prête à accepter l’émergence de
vrais régimes démocratiques au sein du monde musulman. Un tel changement
priverait les puissances mondiales des avantages offerts par les régimes
corrompus en place.
Ces questions sont directement liées au « futur des musulmans en
Europe ». Il me semble que, pour les musulmans en Europe, les implications
de cette analyse sont plus pertinentes que n’importe quelle
nouvelle législation européenne comportant des dispositions d’ordre
politique tendant par d’ailleurs à
limiter les libertés civiques fondamentales des musulmans et des non musulmans.
Dans un éditorial intitulé ‘l’islam du juste milieu’, titre qui
fait référence au Conseil français du culte musulman (CFCM) récemment créé, le
quotidien français Le Monde rappelle qu’il s’agit d’une institution « imposée d'en
haut - provisoirement – avec un
bureau coopté par avance. »
J’ai souvent écrit qu’à mon humble
avis, il n’existe dans le monde musulman aucun régime capable de se maintenir
au pouvoir très longtemps sans le soutien des grandes puissances occidentales.
Je peux même approfondir cette idée : je prévois qu’aucun régime
actuellement au pouvoir dans le monde musulman ne pourra se maintenir d’ici cinq ou
dix ans sans procéder à des réformes profondes en harmonie avec les réelles
attentes de son peuple.
Le futur de l’islam en Europe évoluera en fonction d’au moins deux
déterminants : le futur de l’islam partout
dans le monde d’une part, et le futur de l’Europe d’autre part. Il
me semble que pour la communauté musulmane, ces deux facteurs sont tout aussi
importants. Je refuse de suivre certains cénacles qui parlent d’un
« islam d’Europe » ou d’un
« islam occidental », car il y a un seul islam, une religion dont l’objectif
principal est non de diviser, mais plutôt d’unifier grâce
à l’intégration de la diversité. L’unité est
représentée par le concept de la « Oumma », c’est-à-dire une
Nation où les frontières sont spirituelles avant d’être
géographiques. Le concept d’État-nation qui avait surgi en Europe après
plusieurs guerres sanguines s’efface peu à peu pour permettre à ce même continent
de découvrir les avantages de l’union. La mise en œuvre en Europe
de ce concept d’union se
manifesta avec le temps de plusieurs manières, alors que pendant des décennies,
le monde musulman a été continuellement divisé par les puissances occidentales,
notamment depuis la chute de l’Empire ottoman.
La
peur démographique :
Essayons d’examiner
quelques chiffres sur les adeptes des différentes religions
du monde :
Christianisme :
2,1 milliards
Islam :
1,6 milliards
Séculaire/agnostique/non
religieux et athées : 1,1 milliards
Hindouisme :
900 millions
Religions
chinoises traditionnelles : 394 millions
Bouddhisme :
376 millions
Religions
tribales : 300 millions
Religions
africains traditionnelles et diasporiques : 100 millions
Sikhisme :
23 millions
Spiritisme :
15 millions
Judaïsme :
14 millions
N’oublions surtout pas que le monde arabe n’abrite que 20%
de l’ensemble de la population musulmane. Dans le monde musulman, le
taux de fécondité dépasse légèrement 3 enfants par femme, et 30% de la
population est âgée de moins de 15 ans. Á titre de comparaison, en Occident le
taux de fécondité atteint 1,6 - ce qui est inférieur au taux de renouvellement-
et les moins de 15 ans ne représentent que 17% de la population. En comparant
les pyramides d’âge, le problème n’est par conséquent pas uniquement quantitatif mais
également qualitatif. C’est la raison pour laquelle les estimations des
Nations Unies montrent que l’Europe aura besoin de 159 millions d’immigrés entre
2000 et 2025. Où ira-t-elle les chercher ? Voici à présent le taux que
représente la population musulmane dans certains pays européens :
France :
7%
Suède :
3,9%
Allemagne :
3,4%
Belgique :
3,4%
Royaume-Uni :
2,7%
Pays-Bas :
2,0 %
Danemark :
2,0%
Norvège :
1,6%
Italie :
1,4%
Espagne :
1,1%
Il y a de cela trois jours à peine, le quotidien espagnol ABC en date du 12
septembre 2005 a
publié un article intitulé : « La presión de Nuestro Islam »,
faisant référence à un rapport secret indiquant que les musulmans deviendront
majoritaires au sein des enclaves de Ceuta et de Melilla avant 2018. Voici
quelques projections, par région, relatives aux musulmans dans le monde en l’an 2020
(estimations en millions) :
Si la Turquie
est considérée comme faisant partie du territoire européen, l’Europe
comptera alors 70 millions de musulmans supplémentaires ; ce chiffre
passera à 80 millions d’ici 20 ans. Ainsi, la population musulmane en
Europe dépassera la population de l’Allemagne, le
pays européen le plus peuplé. Où est l’Europe
séculaire ? En 1959, deux ans après la signature du Traité de Rome, la Turquie avait présenté sa
candidature. Elle a présenté à nouveau sa candidature en 1987, mais il a fallu
attendre décembre 1999 pour que sa candidature soit approuvée par les chefs d’États
Européens réunis alors à Helsinki. Cinq ans plus tard, en décembre 2004,
les membres de l’Union européenne ont décidé d’entamer les
négociations pour l’adhésion de la Turquie. Le président
Chirac et le chancelier allemand Schröder ont affirmé que l’année 2015
représenterait une « perspective » pour la prise de décision. Les
raisons fondamentales de ce retard et de cette hésitation sont liées à l’impact que la
population turque musulmane pourrait avoir sur l’évolution de l’Europe. Il s’agit là clairement d’un problème de valeurs
socioculturelles. Michel Rocard, député européen et Président de la commission
culture au Parlement européen, avait écrit :«La Turquie a de quoi faire
peur. C'est le tiers-monde, c'est l’islam
à nos portes. Ce sont aussi 66 millions d'habitants, un peu plus que
l'Angleterre, l'Italie ou la
France. Dans trente ans, elle frisera les 100 millions
d'habitants, dépassant alors l'Allemagne : le premier des pays de
l'Union ». Les
turcs et les immigrés turcs qui vivent dans les pays de l’Europe de l’Ouest ainsi
que tous les musulmans en Europe estiment que le résultat de ce processus est
vital pour leur futur et pour la tolérance mutuelle.
Islamophobie
Le 24 juin
1980, j’avais pris part à l'émission télévisée française Les dossiers
de l'écran, qui traitait des « perspectives de la décennie
1980-1990 ». Durant cette émission, j’avais souligné
les trois peurs de l’Occident : la démographie, l’islam et le
Japon. Le scénario a légèrement changé à présent sur le plan
démographique, et la peur de la
Chine a remplacé celle du Japon.Aujourd’hui, plus de
24 ans après, cette peur a provoqué une islamophobie et donné lieu à une
phobocratie où la peur est devenue un facteur-clé dans le processus de prise de
décision en Occident, même si un président américain, Franklin D. Roosevelt,
avait rappelé lors de la
Deuxième Guerre Mondiale qu’«il ne faut
craindre que la crainte ».
Dans son rapport intitulé Islamophobie, l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) a
rapporté une augmentation du nombre d’agressions
contre les musulmans en Grande-Bretagne, en Hollande, en Suède et surtout au
Danemark. Certaines femmes voilées ont été « insultées, battues et même
violées lors d’une vague d’attaques
partout en Europe, ce qui a amené plusieurs femmes à ne plus porter leur voile
sur la voie publique ». Selon des
données rassemblées par les organisations islamiques basées au Royaume-Uni, le
nombre d’attaques perpétrées contre les musulmans s’est multiplié
par treize depuis le 11 septembre. Les nouvelles législations adoptées en
Europe compliquent la situation des musulmans et limitent significativement les
libertés de tous les citoyens.
Pour éviter de susciter une quelconque polémique, je ne m’attarderai pas
sur les attaques verbales contre l’islam
proférées par de hauts responsables politiques en Europe occidentale.
Je ne m’attarderai pas non plus sur une poignée d’écrivains dont
les œuvres sont devenues des Best-sellers du jour au lendemain, ou sur
un certain nombre de journalistes devenues maîtres dans l’art d’attaquer l’islam. Une
telle approche pourrait être contre-productive. En tant que citoyen ayant vécu
30 ans en occident (10 ans aux Etats-Unis, 4 ans au Royaume-Uni et 20 ans en
France), je ne peux qu’attester de la dégradation de l’attitude
adoptée envers les musulmans, qui font ainsi face à un changement radical. Le
futur des musulmans en Europe est déterminé par cette nouvelle
« mode » qui, j’espère, changera dans un futur proche, afin de
garantir un minimum de dignité humaine.
Les
blessures de la mémoire collective musulmane :
Les millions de victimes du
colonialisme et des guerres de libération.
Les victimes du combat palestinien
pour la liberté comme les martyrs de Sabra et Chatila. Ni les initiatives
de paix du type « accords de Camp David », ni les couvertures
médiatiques qui accompagnent certains événements comme la récente
évacuation
de la Bande
de Gaza, ne risquent d’amener
la paix. N’oublions pas le
traitement inhumain infligé aux palestiniens au sein
des « territoires occupés », et même à Jérusalem, le
deuxième lieu sacré de l’islam.
La guerre entamée en 1991 contre l’Irak, et dont le
bilan fait part, jusqu'à présent, de 2 millions de morts.
La guerre contre l’Afghanistan, et ses
nombreuses victimes.
La guerre ayant eu lieu dans l’ex-Yougoslavie et qui
a fait 10000 morts à Srebrenica.
La guerre d’indépendance
tchétchène et son nombre élevé de morts.
Cette
liste peut s’étendre sur plusieurs pages. Plus de 10 millions de musulmans ont
perdu la vie lors des 15 dernières années à cause des guerres
« délocalisées » et des conflits civils provoqués. Á titre de
comparaison, il serait judicieux de rappeler que selon certaines estimations, l’ensemble des
Croisades aurait fait 100 000 victimes.
Ces blessures auront besoin de plusieurs générations pour guérir, et il n’est pas trop
tôt pour commencer à élaborer des programmes scolaires destinés aux prochaines
générations, pour leur permettre d’être plus
tolérantes. Le processus de réconciliation franco-allemande a pu réussir grâce
à un facteur déterminant : en effet, le Général de Gaulle et le Chancelier
Adenauer ont eu le courage d’établir une commission chargée de réviser les
manuels scolaires, afin d’en effacer les expressions d’intolérance.
Peut-être que l’Europe et le monde musulman auront bientôt besoin d’adopter une
approche similaire, afin d’enterrer leurs rancunes réciproques et de
favoriser l’épanouissement de nouvelles générations plus tolérantes.
Diversité
et union
L’islam appelle
à la diversité qui mène à l’union. Cette prescription est enracinée dans la
tradition coranique, et on lit d’ailleurs dans
le Livre Sacré :
« Ô
Humains, Nous vous avons créés d'une paire, d'un mâle et d'une femelle, et Nous
vous avonsconstitués en nations et en peuples afin que vous puissiez
vous entreconnaître. Les plus nobles d'entre vous sont ceux qui sont les plus
justes. »
(*) voir note bas de page
Le Coran
évoque les « Gens du Livre », c’est-à-dire les
communautés ayant reçu des livres révélés : les juifs et les chrétiens, d’où une
acceptation de la diversité religieuse. Selon « www.amazon.com », le
Coran est, aujourd’hui encore, le livre le plus vendu dans le monde.
La question de
l’allégeance est une importante composante de notre thème de départ.
Une étude menée récemment par l’institut américain PEW démontre qu’au sein des
pays arabes, l’allégeance à l’islam précède
l’allégeance à la patrie. Dans le cas du Maroc, par exemple, l’islam est
prioritaire pour une vaste majorité (80%). Il s’agit d’une allégeance
qui ne prend pas compte des frontières, des drapeaux ou de la couleur du passeport.
C’est cette allégeance qui scelle l’union entre
les musulmans.
L’islam n’est pas qu’une religion.
Il incarne d’abord et avant
tout une vision, un projet de société, et un système de valeurs
socioculturelles. Il représente un système qui défend les principes de la
diversité culturelle. C’est justement parce qu’elle n’impose pas un système culturel
homogène que cette religion a pu se diffuser de manière rapide et brillante.
Lors d’une conférence
organisée la semaine dernière, le ministre français de l’intérieur a
fait savoir qu’afin de régler le problème de l’intégration,
il faut « aider les musulmans de France à se construire une identité, dans
un pays judéo-chrétien avec une longue tradition laïque ».
La diversité
donne un sens à l’unité, une unité qui n’exclut pas la
tolérance envers toutes les autres cultures. Une fois encore Mahatma Gandhi l’explique si
bien quand il dit :
"Je veux
que les cultures de toutes les terres soufflent à proximité de ma maison, aussi
librement que possible ; mais je refuse d’être renversé
par le souffle de l’une quelconque d’entre
elles".
Gregory
Bateson, un chercheur de renommée dans le domaine de la communication, a une
fois identifié l’information comme étant « la différence
qui fait la différence ».
Les
valeurs : rôle et poids
J’ai toujours
tenu à rappeler, quitte à me répéter, le rôle primordial des valeurs, en
tant que composantes essentielles du développement. En 1978, dans la Première Table-Ronde
Nord-Sud, organisée par la
Société pour le Développement International (SID), j’ai écrit
ceci :
« Il faut
accorder une priorité aux systèmes de valeurs pour démontrer que la crise
actuelle entre le Nord et le Sud ne peut être surmontée par simple adaptation.
C'est une crise du système dans son ensemble. Toute solution doit passer par
une nouvelle définition des objectifs, des fonctions et structures et une
redistribution du pouvoir et des ressources selon une échelle de valeurs différente
de celle qui a causé la crise et l'effondrement du système actuel. »
Le 2 octobre
1986, au cours d’un débat télévisé avec Jean-Jacques Servan
Schreiber sur la chaîne de télévision japonaise NHK de Tokyo, au sujet de
l'avenir de la coopération internationale, j'avais souligné que « les
conflits futurs auraient des causes culturelles. »
Il est possible de bombarder des villes et des immeubles et de les raser à l’aide de
bulldozers, mais il est impossible de détruire les valeurs qui persistent et
demeurent, même quand il faut reconstruire ce qui a été détruit.
La première
guerre civilisationnelle
En 1991, après la Guerre
du Golfe, je déclarais, dans une interview avec le Der Spiegel que c’était la
"Première Guerre Civilisationnelle".
Quelques mois plus tard, j’ai publié la version arabe et française d’un livre sous
le même titre. Plus tard, une version japonaise
a été publiée. En 1993, Samuel Huntington a publié son livre « Choc des
civilisations », évoquant le mien comme étant la première oeuvre à avoir
employé le terme « première guerre civilisationnelle ». Ici, je
voudrais rappeler que les deux approches sont très différentes. Mon approche
était préventive, et je rappelais que puisque les conflits à venir allaient
être de nature culturelle, il fallait y remédier avec une meilleure communication
culturelle. La thèse de Huntington est plutôt prescriptive car il
estime que le danger viendra des civilisations non judéo-chrétiennes.Il
suffit de rappeler que le coût de la guerre contre l’Irak a déjà
dépassé celui de la guerre du Vietnam. Le Pentagone dépense mensuellement
environ 6 milliards de dollars pour ses opérations en Irak.
Le nombre de victimes déjà mentionné (2 millions de vies humaines depuis 1991)
ne cesse d’augmenter quotidiennement.
Retard du
monde islamique : un diagnostic
Le retard du
monde islamique est dû en grande partie à l’analphabétisme,
à la pauvreté, à une absence quasi-totale de recherche scientifique, à l’aliénation
culturelle, au statut de la femme, aux nombreuses restrictions empêchant
le respect des droits de l’homme et de la liberté d’expression. C’est une liste
impressionnante d’obstacles à
surmonter dans un futur proche, car ils ont un impact négatif sur l’image des
musulmans en Europe et dans le monde entier.Le monde islamique présente les
taux d’analphabétisme les plus élevés dans le monde. Par conséquent, ce
monde islamique ne peut espérer améliorer ses conditions de vie sans déclencher
une réelle guerre contre l’ignorance. Le monde musulman est faiblement
informé sur lui-même. J’en veux pour preuve le fait que c’est le Vatican
qui a publié au début des années 80 la première estimation du nombre de
musulmans à la suite d'un travail qui a mobilisé 600 personnes dans 200 pays et
territoires. Cette étude a démontré que pour la première fois dans l’Histoire, le
nombre des musulmans dépassait celui des Catholiques.Le monde islamique dispose
d’un passé récent colonisé, d’un présent
dont il n’est pas
maître, et d’un futur hypothéqué. En réalité, le monde musulman n’est pas encore
maître de son destin, et ne jouit que d’une
indépendance fictive dans plusieurs secteurs.La recherche scientifique est
presque absente. Cette dernière nécessite un environnement académique adéquat
et une solide éducation de base, mais également un espace de liberté d’expression à
même de stimuler la créativité et l’innovation.
Malheureusement, le monde islamique n’accorde pas à
la recherche scientifique tout l’intérêt qu’elle mérite.
Par conséquent, le phénomène de la fuite des cerveaux s’amplifie. En
effet, de plus en plus de scientifiques se dirigent vers d’autres pays
soit à la recherche de meilleures opportunités de travail, soit parce qu’ils évoluaient
dans un environnement qui n’était pas propice au développement de leur
carrière et à l’auto-accomplissement.
Durant le
colloque sur « Les futurs du monde islamique » qu’a abrité Alger
en 1990, j’ai souligné le rôle important des femmes en écrivant :
« Je
suis convaincu que le problème de la femme dans le monde musulman est un des
plus importants que nous affrontons à l'heure actuelle. Nous nous devons de lui
trouver des solutions rapides avec la participation des forces vives de nos
sociétés et sans poser pour cela à la femme, l'égale de l'homme, une quelconque
condition préalable. »
Il existe un
mot qui peut résumer ce dont souffrent 1 milliard 600 millions de
musulmans : humiliation.
Les grandes puissances humilient les dirigeants arabes qui, à leur
tour, humilient leurs peuples. Á cela s’ajoute l’humiliation
essuyée à l’étranger.
La fuite des
cerveaux
On observe un grand changement dans la composition des immigrés arabes et
africains. Dans le cas du Maroc, 20% des marocains résidant à l’étranger ont
terminé leurs études secondaires, contre 4% des marocains vivant chez eux.Selon
une récente étude publiée par le Centre des Études Stratégiques du Golfe basé
aux Emirats-Arabes-Unis, la fuite des cerveaux coûte annuellement 200 milliards
de dollars aux pays arabes. Selon cette même étude, les pays occidentaux
bénéficient de 450 000 cerveaux arabes, alors que seuls 4,5% des étudiants
arabes retournent à leurs pays – des pays qui consacrent moins de 0,2% de leur PIB
à la recherche scientifique.
Conclusion :
Le problème
majeur n’est pas le « futur de l’islam »,
car cette religion continuera à prospérer comme elle a pu le faire durant des
siècles, et comme le confirment les indicateurs démographiques. Il faudrait
plutôt se préoccuper du « futur des musulmans en Europe », un futur
que les musulmans peuvent rendre brillant tout en respectant les lois des pays
d’accueil. Je pense qu’à court terme,
ce sera un combat pénible, mais plusieurs facteurs nous poussent à être
optimistes quant au long terme. Dieu aime les patients. Je voudrais terminer ma
présente intervention par une statistique sur un élément déterminant pour le
futur, et qui concerne l’évolution des langues parlées dans le monde.
Aujourd’hui, les cinq langues les plus parlées sont le chinois, l’anglais, l’hindi/ourdou,
l’espagnol et l’arabe. Les
prévisions pour l’an 2050
donnent l’ordre suivant : le chinois, le hindi/ourdou, l’arabe, puis l’espagnol.
Je dis
toujours avec optimisme : « Puisque les guerres sont devenues
l'expression de l'arrogance culturelle, l'humilité culturelle est, maintenant,
le nouveau nom de la paix. »
Merci de votre
attention.
Valence, le 15
septembre 2005
Conference
au Club de Rome (Communauté autonome de Valence) en collaboration avec le
Centre Culturel Islamique de Valence - 15 septembre 2005
En tapant
« elmandjra+futur » sur Google, vous allez obtenir plus de 700
résultats. En outre, j’ai été Président de la Fédération Mondiale
des Etudes du Futur et de Futuribles International. Il est recommandé de
consulter l’étude intitulée « Futurs du monde islamique » (1990) http://www.elmandjra.org/livre1/b158.htm
Parmi ces théologiens, on retrouve El Ghazali
(décédé), Ghannouchi, Tourabi et El Qaradaoui
« Turquie :
dire oui est vital », Le Monde du 27
novembre 2002. Toutefois, le titre de l’article était
un plaidoyer en faveur de l’adhésion de la Turquie, principalement pour des motifs
« géostratégiques ». Voir : http://www.in-nocence.org/pages/documents/rocard.html
Tiré d’un rapport de l’EUMC entre le
11 septembre 2001 et fin décembre de la même année.
Lors d’un discours retransmis en direct par la chaîne
française d’information LCI, Philipe de Villiers, président du Mouvement pour
la France
(MPF), a annoncé sa candidature aux élections présidentielles de 2007 et a
déclaré : « Mon programme vise à empêcher l’islamisation
de la France »
Cet événement a « réquisitionné » 6000
employés des différents médias.
Coran
49 : 13
Le Monde, Paris, 13 septembre 2005
Mahdi Elmandjra, « Political Facets of the
North-South Dialogue », Working Paper No.4, 10 mai 1978, SID, Rome.
Sept ans plus tard, Samuel Huntington a écrit dans un
essai intitulé « Choc des civilisations » : « C'est
mon hypothèse que la source essentielle du conflit dans ce nouveau monde ne
sera pas d'abord idéologique ou économique. Les grandes divisions que connaîtra
l'humanité et la source dominante du conflit seront d'ordre culturel... Le choc
des civilisations dominera la politique globale. Les lignes de faille entre les
civilisations seront des lignes d'affrontement dans le futur ».
Der Spiegel, 15 février 1991.
Al Harb Al Hadariya Al Oulla (Ed. Al ‘Ouyoun,
Casablanca 1991) et Première Guerre Civilisationnelle (Ed. Toubkal, Casablanca
199). La version japonaise a été publiée en l’an 2000 (Ed.
Ochonomizou, Tokyo).
Lire
« Common Center Dreams, News. Center »,
publié le 1er septembre 2005 par Inter Press Service.
Al Ihana (Casablanca, 2003) ; L’Humiliation
à l’ère du
méga-impérialisme, Casablanca 2003)
M. Elmandjra, « Communication culturelle: le défi majeur du futur ».
(*) la traduction plus fidèle de D.Masson est la
suivante : « ô vous, les hommes ! nous vous avons créés d’un mâle et d’une
femelle.Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous
connaissiez entre vous. Le plus noble d’entre vous,
auprès de Dieu, est le plus pieux d’entre vous.
(Coran 49-13)