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 Rapport entre foi et raison dans les traditions chrétienne et islamique

16/8/2007

Rapport entre foi et raison dans les traditions chrétienne et islamique

par Hadj Habib Hireche

De la lecture attentive de l'intégralité du discours du Pape Benoît XVI devant un parterre de scientifiques, à l'Université de Ratisbonne, en ce 12 septembre 2006, se dégagent un certain nombre de sujets de débat dont l'importance a été occultée par la cacophonie médiatique qui a surtout retenu les propos polémiques qui font souvent l'actualité de nos jours.

Contrairement aux craintes manifestées par la plupart des observateurs, les implications de cet événement, s'il est bien géré par les élites du monde arabo-islamique, pourraient nous conduire à une grande avancée dans les rapports séculairement agités entre l'Occident et le monde musulman. Pour l'heure, la maladresse de certaines expressions du Pape et de ceux qui ont volé à son secours continuent à «contusionner» (1) les masses musulmanes et à alimenter une effervescence relativement modérée dans les rues et les mosquées. Mais il faudra bien que nos intellectuels, -théologiens, philosophes, historiens- se saisissent de cette occasion inattendue pour convaincre leurs vis-à-vis occidentaux de la nécessité de revoir l'histoire de la pensée et des civilisations, tout particulièrement pour la période du Moyen-Âge.

 Henri Tincq, envoyé spécial du journal «Le Monde», rendant compte des effets provoqués par le discours, notait dans sa dépêche: «un Jean Paul II recherchait le dialogue avec l'Islam. Benoît XVI, lui, préfère la confrontation intellectuelle.»

 En supposant que ce soit-là, l'intention véritable du Pape, il faut l'en remercier; car depuis la révolution industrielle et la suprématie technologique et matérielle de l'Europe occidentale, la messe étant dite, pourrait-on dire, plus personne ne pouvait amener l'Occident à se prêter à une confrontation de cet ordre, compte non tenu du système socialiste qui relevait, après tout, de la même culture.

 Chez les élites musulmanes, les dernières tentatives en vue furent celles de l'Emir Abdelqader et de Djamel-Din El-Afghani (2). Elles restèrent sans suite, mais sont plus que jamais gravées dans nos mémoires.

 Le discours papal est d'une telle densité et d'un niveau d'érudition tel que beaucoup de comptes-rendus de presse dans l'urgence, l'ont réduit à tort ou, en tout cas, sans nuance, à une mise en cause du Prophète de l'Islam dans les violences qui auraient été exercées pour convertir les peuples.
 Un examen attentif du texte tel qu'il a été traduit intégralement et présenté par le journal français «La Croix» sur son site, va nous permettre de démêler les fils historiques, philosophiques et théologiques qui le structurent, étant entendu que le Pape ne soit pas intervenu «ex-cathedra», se prévalant de son infaillibilité de Docteur suprême de l'Eglise.

 Donc, faisant appel à sa mémoire d'enseignant, le Professeur Josef Ratzinger pose le premier jalon de son exposé en expliquant que dans les deux facultés de théologie de l'Université de Ratisbonne où il a enseigné, il s'efforçait déjà avec ses confrères de montrer que la foi était compatible avec «la raison commune» et que, dans toute l'université, il était indiscutable qu'on pouvait s'interroger sur Dieu avec la raison. Puis continuant à présenter les prémisses du discours qui va suivre, il évoque la partie d'un texte ancien qu'il venait de lire, concernant un dialogue entre un Empereur byzantin lettré et un savant musulman où il était question du Christianisme et de l'Islam et de leurs vérités respectives.

 De cette partie de texte, le Pape nous dit qu'elle est marginale par rapport à l'entretien entre les deux personnages, mais qu'elle l'a tout de même fasciné. Le souverain byzantin aurait interpellé le chef religieux musulman en ces termes: «montre-moi donc ce que Mohammed a apporté de neuf, et alors tu ne trouveras, sans doute, rien que de mauvais et d'inhumain, par exemple le fait qu'il a prescrit que la foi qu'il prêchait, il fallait la répandre par le glaive.» (sic).

 Il s'agit-là pour Benoît XVI, de la question centrale du rapport entre religion et contrainte qui va donc servir d'introduction à son exposé sur le thème: foi et raison.

Quelques mises au point

Ce dialogue, nous dit-on, eut lieu en 1391, dès lors, il faut faire observer que la brillante civilisation qui s'était bâtie sur la Révélation faite à Mohammed (qssl) rayonnait sur tout le monde qui comptait à l'époque, depuis plus de cinq siècles. Pour paraphraser la femme de lettres allemande Sigrid Hunk, «le soleil d'Allah» brillait et brillera encore sur le monde et sur l'Occident jusqu'au 18e siècle, comme l'atteste l'entête du diplôme de doctorat d'Emmanuel Kant délivré par l'Université de Königsberg (en Prusse orientale de l'époque), en 1775 qui mentionnait en lettres arabes la Bismala: «Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux».(3)

 Manuel II, paléologue, Empereur de son état, qu'on nous présente comme un lettré, ne savait pas encore semble-t-il que l'Islam avait apporté le premier véritable Etat de droit, la conception de la séparation des pouvoirs (4), un des fondements de la démocratie moderne, les méthodes d'observation, d'analyse et d'expérimentation qui sont à l'origine des sciences contemporaines, la protection des Droits de l'homme, de ses biens et de sa dignité en rupture totale avec les pratiques tyranniques, esclavagistes gréco-romaines, les progrès révolutionnaires dans la navigation maritime, dans les pratiques financières et comptables qui ont développé considérablement les activités économiques, pour nous en tenir à quelques grandes avancées.

 De nombreux livres traitent aujourd'hui des apports des musulmans en matières institutionnelle, économique, scientifique, technologique, médicale, humanitaire, sur lesquels l'Europe renaissante du XVe siècle a fondé la civilisation actuelle.

 Qu'en est-t-il, par ailleurs, de l'assertion selon laquelle le Prophète de l'Islam aurait prescrit de répandre la foi qu'il prêchait par le glaive? Notons simplement que tous les écrits sur le comportement et la conduite «Sira» de Mohammed (qssl), tous les témoignages sur cette époque, bien connue des historiens, affirment le contraire, même si, à la différence de Bouddha ou de Jésus (qpsl), le Prophète a eu à transmettre une révélation, à construire et diriger un Etat, à jeter les fondements d'une civilisation.

 Il est donc pour le moins curieux que cet Empereur byzantin lettré ait pu se défausser sur le Prophète de l'Islam à propos de conversion par la contrainte, lui qui devait connaître dans le détail les exactions des huit croisades qui se sont succédé de 1096 à 1270, et notamment de celle ordonnée par le Pape Innocent III en 1217 qui a pillé et saccagé Constantinople la capitale des Empereurs d'Orient. Il devait, bien entendu, être également au fait des sévices innommables infligés par les zélateurs de la «Sainte Inquisition» qui a terrorisé le monde chrétien et les peuples subvertis pendant des siècles.

L'occultation en la matière est encore plus surprenante
de la part de Benoît XVI.


Le Cardinal Ratzinger n'a-t-il pas assumé de 1981 à 2005 les fonctions de «Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi» appellation moderne de l'Inquisition?

 Le théologien qu'il est, connaît, bien entendu, les paroles de l'Evangile selon Saint Matthieu (X,34): «Ne croyez pas que je suis venu apporter la paix sur terre, je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée. Car je suis venu mettre la division entre l'homme et son père, entre le fils et sa mère» et ces paroles de la Bible: «Le sort de l'homme sur la terre est celui d'un soldat, et ses jours ceux d'un mercenaire» (Job, VII, 1-2), ou encore: «Ecoute Israël! Vous allez aujourd'hui livrer bataille à vos ennemis... l'Eternel votre Dieu marchera avec vous pour les combattre.» (Deut..,XX,2).

 L'homme d'Eglise ne peut ignorer que de 1492 à nos jours l'Europe chrétienne s'est jetée sur les autres continents le sabre d'une main et le goupillon du prêtre de l'autre.

 Le chef de l'Eglise catholique sait que les «sionistes-chrétiens» néo-conservateurs, envahissent le monde de nos jours en achetant les consciences à coups de milliers de dollars et se comportent comme s'ils avaient planifié l'éradication ethnique au Moyen-Orient afin de mettre en application des dispositions bibliques qui seraient en rapport avec le retour du Messie. N'a-t-il pas été informé de ce qu'au cours de l'agression américano-israélienne du Liban de l'été 2006, le révérend Pat Robertson, prédicateur bien connu aux Etats-Unis, sillonnait la zone de combats en encourageant les soldats à mener à bien cette guerre qui «entrait dans les plans de Dieu», et que des fillettes juives dédicaçaient des obus qu'on s'apprêtait à lancer sur des populations civiles.

 Alors Grand Dieu, pour quelle raison précise le Pape est-il aller chercher le point de départ de sa réflexion sur la contrainte en religion, qui serait contraire à la raison, dans un texte si peu connu et si discutable? Que n'a-t-il relu son compatriote Wolfgang Von Goethe qui écrivait dans une correspondance à Willmer en 1817: «Tôt ou tard nous devrons professer un Islam raisonnable», ou encore dans une lettre à Zelter en 1820: «C'est dans l'Islam que je trouve le mieux exprimées mes Idées».(5) Et faut-il rappeler à l'homme de lettres qu'il est, qu'Alphonse de Lamartine, poète et homme politique français du 19° siècle, écrivait à propos du Prophète: «Si la grandeur du dessein, la petitesse des moyens, l'immensité du résultat sont les trois mesures du génie de l'homme, qui osera comparer humainement un grand homme de l'histoire moderne à Mohammed?... A toutes les échelles où l'on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand?» (6)

 Sa religion étant faite sur la question, Benoît XVI entre dans le vif du sujet, et entreprend de développer une argumentation théologique et philosophique pour accréditer l'idée que contrairement à l'Islam, la foi biblique était originellement porteuse de raison que sa rencontre avec la raison grecque allait, naturellement, dans le sens de sa vocation et que la rationalité moderne ne lui était pas étrangère.

Essayons de suivre le cheminement de sa pensée

Des arguments de l'Empereur, le Pape retient, en la reprenant à son compte, l'idée que «ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu». Il fait également sien, le commentaire du professeur Théodore Khoury qui a publié le texte en question (7). Ce professeur estime d'une part, que pour parler de la sorte, le souverain byzantin est d'évidence nourri de philosophie grecque et d'autre part, que la notion islamique de l'absolue transcendance de Dieu empêche les musulmans de trouver dans Sa Volonté les catégories humaines des Occidentaux, et parmi elles, la raison qui régule les conduites.

 Posant la question de savoir si le fait d'être en contradiction avec la nature de Dieu quand on agit contre la raison est une notion qui relève de la pensée grecque ou bien est-ce «une vérité de toujours et en soit», le Pape affirme que la raison se trouve potentiellement dans la Bible et que la rationalité telle qu'exposée par les philosophes grecs l'a, en quelque sorte, mise en valeur.
     Pour justifier ses propos il développe une longue et savante argumentation en convoquant Jean et le Prologue de son Evangile, Paul et sa vision qui le conduit en Macédoine réalisant ainsi la nécessaire rencontre entre la foi biblique et l'esprit grec, Moïse (qpsl) et le Buisson ardent par lequel se proclame le Dieu d'Israël; il trouve que la traduction de la Bible juive en grec est, à vrai dire, un signe de la Révélation pour faire rencontrer foi et raison et annoncer la naissance et l'expression du Christianisme.

 Cette partie du discours essentiellement théologique relève de magistère du chef de l'Eglise et il n'y a pas lieu d'en discuter quoiqu'il y ait beaucoup de chose à reprendre.

 Il n'en est pas de même des postulats formulés à propos de la doctrine islamique ni des aspects historiques et philosophiques

 La nature de Dieu en Islam est tout entière dans un chapitre (sourat) de quatre versets en deux lignes (8); mais le grand penseur Abou Hamid El-Ghazali -citant un dit (Hadith) du Prophète (qssl)-, estime dans «Ihya'ouloum eddine» que l'esprit de ces quelques mots imprègne le tiers du Coran.

 Les savants de l'Islam expliquent que la raison est un don de Dieu attribué à l'homme pour en faire un être spirituel et «bâtisseur» de sa vie sur terre; on ne peut dire qu'elle fait pas partie de la nature de Dieu (celle-ci relevant du Mystère «ghaïb»), mais elle occupe le huitième des versets de la Révélation puisque sept cent cinquante d'entre eux exhortent les Croyants au raisonnement, à la réflexion, à la recherche. Les fondateurs de la société islamique ont placé la raison ('aql) au troisième rang de ce qu'il faut préserver absolument pour tout cadre de vie. (9). Un fort courant rationaliste s'est développé à partir du 2e siècle hidjri en terre d'Islam sous le nom de «mou'tazilla», parvenant même à s'imposer comme doctrine officielle du pouvoir pendant plus de quarante ans au 3e siècle hidjri.

Il est donc tout à fait abusif de la part de Manuel II, du professeur Khoury et de Benoît XVI de s'appuyer sur le fait que le Christianisme n'a pas tout à fait la même notion de la nature de Dieu -incarnée en Jésus (qpsl)- pour faire des musulmans des êtres déraisonnables et recourir à un commentaire discutable de Roger Arnaldez sur ce qu'aurait dit Ibn Hazmun grand théologien andalou n'arrange en rien une approche tendancieuse. Par ailleurs, l'argument selon lequel la foi en Dieu, fondée sur la Bible est en accord profond avec la pensée grecque, est pour le moins, non conforme à la réalité historique. Les Grecs étaient des idolâtres polythéistes. L'Etre, imaginé par leurs penseurs relevait d'une notion purement philosophique construite par spéculation intellectuelle et ne peut, en aucun cas, être assimilé à l'Etre Suprême Créateur de l'univers, Hors du temps et de l'espace, Omniscient, Omniprésent, Omnipuissant, tel qu'il a été révélé à Abraham (qssl).

Du reste l'Eglise des premiers siècles ne s'y est pas trompée puisqu'à chaque fois qu'elle a pu exercer son autorité, elle a brûlé les écrits grecs et fermé les bibliothèques suspectes. L'histoire a retenu des exemples célèbres comme ceux de Théodose II, Empereur romain d'Occident (448/449) ou Valentinien III Empereur romain d'Orient qui ordonnèrent la destruction par le feu de tout ce que les platoniciens à l'instar de Porphyre (234/305) avaient écrit. Justinien un autre Empereur d'Orient (527/565) dans son rôle de dirigeant suprême de l'Eglise, a mis fin aux activités de la célèbre Académie de Platon à Athènes, a interdit que l'on se réfère à la philosophie comme mode de vie rationnel, et a persécuté les juifs pour leur référence à la Bible. Ajoutons que les premiers Califes de l'Islam qui ont eu à combattre les Byzantins ont systématiquement proposé d'échanger les prisonniers qu'ils avaient faits contre les livres grecs dont ils savaient que l'Eglise ne voulait pas.

Force est de reconnaître que le divorce intervenu entre la raison grecque et la foi chrétienne dont parle le Pape est bien antérieur au Moyen-Âge tardif. Le plein Moyen-Âge était si peu imprégné de rationalité que Alain de Libéra résume la situation dans une formule lapidaire en disant que la scolastique passait son temps à «apporter de mauvaises réponses à de fausses questions» (1).

Sans vouloir être désobligeant, on peut avancer, sans crainte, que le mariage foi/raison dont parle Benoît XVI n'a jamais eu lieu.

«L'événement décisif pour l'histoire mondiale» dont parle le Pape, et qu'on ne peut plus continuer à occulter aujourd'hui comme on l'a fait depuis les Croisades et l'Inquisition, est sans conteste, la rencontre de l'Islam et de la pensée grecque. Le débat concernant les rapports entre foi et raison a pris naissance à Baçra, dans le sud irakien, au 2e siècle hidjri avec Wassil Ibn Atta, le fondateur du mouvement mou'tazillite. Il fut âpre, passionné, mettant parfois à mal le dogme islamique; des oeuvres remarquables jalonnèrent les débats comme le «Tahafout el falassifa», « réfutation des philosophes» de Ghazalli (1058/1111). Il s'acheva pour cette première période, avec les oeuvres magistrales de l'Andalou Ibn Rochd (1126/1198); une riposte post-mortem à Ghazali, sous un titre évocateur: «Tahfout tahafout el falasifa», «réfutation de la réfutation des philosophes», et «Façl el maqal» traduit par Marc Geoffroy sous le titre: «Le livre du discours décisif où l'on établit la connexion existant entre la Révélation et la philosophie». C'est dans ce dernier ouvrage que l'Avérroës des latins, dans une logique imparable démontre la compatibilité de la foi
—notamment islamique- avec la raison. C'est ce grand penseur, instituteur de l'Europe pendant cinq siècles, nous dit de lui le penseur algérien Malek Bennabi, qui nous apprend que «la Vérité de la foi et la vérité de la raison ne peuvent que se rencontrer et se confondre, que la foi est une raison sans frontières». Ibn Rochd est né à Cordoue en 1126, il s'est formé et a enseigné dans les universités de l'Espagne musulmane et par conséquent au contact direct du système scolastique de l'Eglise moyenâgeuse. Celle-ci combattit l'averroïsme et toute la pensée hélléno-islamique avec encore plus d'acharnement qu'elle ne l'a fait contre la philosophie grecque à partir du 5e siècle après J.C. De nouveau, la philosophie comme moyen de vie selon la raison fit scandale, on parla de «libertinage intellectuel», d'abomination institutionnelle, de désolation sociale.(2)

Etienne Tempier, évêque de Paris se distingua particulièrement en condamnant en 1277 «l'idéal philosophique arabe»; de nombreux intellectuels à travers l'Europe, dont Maître Eckart en 1329, furent soumis à divers châtiments; le Concile de Lyon en 1245 excommunia et déposa Frédéric II de Hohenstaufen Empereur germanique, Roi de Sicile, le dénonça comme incarnation de l'Antéchrist pour sa sympathie envers la civilisation arabo-musulmane et la pensée helléno-islamique; le Concile de Vienne, en 1312, interdit la création de chaires de langue arabe en terre chrétienne .

Il semble bien que ce soit cette attitude de l'Eglise acharnée à faire barrage au savoir rationalisé par l'Islam, et à poursuivre les chrétiens qui en feraient acquisition, qui a conduit les intellectuels occidentaux à contourner son dogme à s'en détacher progressivement jusqu'à l'aboutissement de la pensée moderne, sécularisée, matérialiste, athée.

Il est, par conséquent, difficile de suivre le Pape dans son insistance à soutenir que la foi chrétienne a été victime à trois reprises de programmes de «déshellénisation» consistant à la réduire à la Parole biblique originelle, à une simple morale ou au simple message du Nouveau Testament.

Mais après tout quand il dit, aujourd'hui, que l'éthique scientifique et la vérité à laquelle elle aboutit font partie des choix fondamentaux du Christianisme, nous ne pouvons que nous en féliciter, «notre religion étant faite» sur ce point depuis quatorze siècles. Quand il dénonce l'exclusion du divin du champ de la raison positive et des formes philosophiques qui en dépendent, les musulmans le soutiennent entièrement et lui font remarquer que cela leur cause beaucoup de soucis par les temps qui courent. Quand il invite au dialogue des cultures dans le cadre d'une raison élargie, nous rappelons qu'Ibn Rochd a répondu pour nous il y a de cela huit siècles. Et même si l'intention véritable du Pape est de christianiser la modernité comme l'entendait Jacques Maritain dans son «humanisme intégral», il faut signaler que l'Islamisation de la modernité est également dans l'esprit de beaucoup d'intellectuels musulmans depuis la moitié du 19°siècle et que les néo-conservateurs américano-sionistes endossant la doctrine de Léo Strauss (3), ont sérieusement entrepris de judaïser cette même modernité.

La meilleure des intentions serait, peut être, de conjuguer les initiatives de tous les Croyants en un Dieu Unique que le Pape a reconnu aux adeptes des deux autres religions monothéistes, pour tenter de sauver le monde en dérive dans lequel nous a précipité le «rationalisme intégral».

Si le discours de Benoît XVI peut contribuer à consolider cette voie il en sera remercié.



1) Alain de Libéra: «Penser au Moyen-Âge»
2) ibid.
3) Léo Strauss: philosophe juif allemand, mort aux USA, en 1973: auteur notamment de:
« La critique de la religion chez Spinoza ou les fondements de la science spinoziste de la Bible»; traduction française de l'édition allemande: Berlin, Akademie-Verlag, 1930.
« La philosophie et la Loi, dans Maïmonide»; traduction française de l'édition allemande: Berlin, Shocken-Verlag, 1935.
«Pourquoi nous restons juifs. Révélation biblique et philosophie»; Paris, La Table ronde, 2001. «Comment Fârâbi a lu les Lois de Platon»; traduction française, dans «Mélanges Louis Massignon», Institut français de Damas, 1957.

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