Dans
le roman « Le soleil des Scorta » de Laurent Gaudé (prix Goncourt 2004), qui
raconte le destin singulier d'une famille pauvre du sud de l'Italie, l'un des
personnages s'interroge sur ce que fut le meilleur souvenir de son existence et
réalise, avec tristesse, que ce fut un jour de « Pancia piena », c'est-à-dire
de panse bien remplie après un banquet familial où les convives « avaient le
ventre plein, les doigts sales,les chemises tachées et le front en sueur » mais
où, surtout, « ils étaient béats », ayant joui, « ensemble, d'un peu de vie » .
« Que dirais-tu d'un homme, demande ainsi ce personnage à son frère, qui, au
terme de sa vie, déclarerait que le jour le plus heureux de son existence fut
celui d'un repas ? Est-ce qu'il n'y a pas de joies plus grandes dans la vie
d'un homme ? N'est-ce pas le signe d'une vie misérable ? » Toujours dans ce
même roman, et toujours à propos du banquet, l'auteur a aussi cette belle
phrase : « Longtemps, l'odeur chaude et puissante du laurier grillé resta, pour
eux [les Scorta présents au repas], l'odeur du bonheur. »
J'ai repensé à ce roman et à ce passage sur « l'odeur du laurier » en lisant le
supplément de Courrier International consacré au bonheur (*). Les articles sélectionnés
par l'hebdomadaire français montrent de manière passionnante comment ce thème
est aujourd'hui omniprésent en Occident, à tel point que même les économistes
sont de la partie pour essayer de théoriser ce qui, outre les revenus, peut
déterminer le bien-être d'un individu voire d'une population. Pour ces
experts,dont l'économiste Richard Layard, le bonheur doit être considéré comme
un objectif politique prioritaire qui passe avant la croissance du PIB et la
prospérité économique (**). Et de prédire dans la foulée, que le « bien-être
général » sera le concept du XXIème siècle.
Il y a plusieurs conclusions que l'on peut tirer de cette lecture mais il y en a
une qui est indiscutable : l'Occident est malheureux. Pire, il a l'air
gravement atteint. Non, ne souriez pas, c'est très sérieux. Il suffit, pour s'en
convaincre, de savoir que de nombreux livres consacrés à l'apprentissage du
bonheur et à sa transmission - sont de véritables best-sellers.Certains de ces
ouvrages sont des sommes savantes écrites par des
psychologues ou des psychanalystes tandis que d'autres, parfois rédigés par les
mêmes, sont des attrape-nigauds du style « être heureux en 20 leçons » mais, ce
qui importe,c'est qu'ils rencontrent un public sans cesse élargi et très
demandeur.
Il faut savoir aussi que cette quête du bonheur est accompagnée par l'émergence
d'une nouvelle discipline appelée « psychologie positive » laquelle « promet de
transformer les petits plaisirs humains en un profond état de bien-être
».Inspirée, entre autres, du bouddhisme, elle est enseignée dans des
universités et déjà appliquée dans des écoles primaires aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne
ou en Australie.
Comme le souligne l'un des articles de « Courrier », cette réalité heurte donc
de manière frontale l'idée selon laquelle les Occidentaux baigneraient dans un bonheur
que leur envierait le reste de la planète. L'image est en effet paradoxale.
D'un côté, une consommation d'antidépresseurs qui vole de records en records
et, de l'autre, des médias télévisés et des hommes politiques américains,
britanniques ou français (suivez mon regard...) qui ne cessent de nous imposer
le culte de la « positive attitude » et qui érigent en principe d'airain
l'interdiction de se plaindre et de pleurer publiquement sur ses malheurs (les plus
faibles, les plus vulnérables, sont priés de la boucler).
Bien entendu, en lisant ce dossier, j'ai immédiatement pensé au monde arabe
où,poésie mise à part, le terme bonheur est rarement employé. A y regarder de près,
on se rend compte que nous ne le prononçons presque jamais à moins d'habiter
Bou-Saâda (je sais, le jeu de mots est facile). On en parle surtout au passé,
quand il s'agit d'évoquer des moments que nombre d'entre nous n'ont pas connu,
comme la nationalisation du canal de Suez, les jours de Juillet 1962 ou un
concert d'Oum-Kaltoum. Et dans ce cas, il arrive souvent que l'on confonde
allégresse et euphories passagères avec le bonheur.
Les plus optimistes d'entre nous réservent ce mot pour l'avenir en espérant que,
demain peut-être, la démocratie, la justice et le respect des droits de la
personne humaine seront enfin au rendez-vous et élevés au rang d'acquis
inviolables. Mais, en attendant, selon des expressions relevées dans la presse
algérienne, on a le bonheur d'entendre l'eau arriver dans les
conduites,d'obtenir son passeport, d'échapper à une fusillade, de s'acheter
enfin une voiture ou d'être sélectionné à Alhane wa Chabab...
C'est pour cela que je ne suis pas sûr que les Arabes souscrivent à l'idée que
l'Occident est malheureux même s'ils en dénoncent souvent le matérialisme et le
manque de spiritualité. Il faut dire que dans des pays où l'arbitraire règne à
tous les étages de la société, où c'est la survie au quotidien qui prime, où
c'est l'occupant qui décide de qui travaille et qui doit rester dans sa cage,où
il faut encenser le zaïm et sa belle-famille sous peine d'être embastillé,il
est évident que les questions existentielles des Occidentaux à propos du
bonheur paraissent ridicules voire obscènes. Et pourtant...
Cette souffrance n'est pas feinte même si elle peut paraître le fait d'enfants
gâtés. Et c'est ce que nos chantres du libéralisme débridé devraient méditer au
lieu de s'employer à singer les apôtres (il n'en reste d'ailleurs plus
beaucoup) du consensus de Washington.
La croissance économique, le progrès technique et l'amélioration du statut
matériel ne procurent qu'un bref bonheur, car, très vite, l'être humain juge sa
situation à l'aune de ceux qui l'entourent et pas de sa situation passée. Cela
signifie peut-être que le bonheur n'est pas simplement une affaire de logements
et d'autoroutes nouvelles à construire mais qu'il peut dépendre aussi de la
réflexion autour des valeurs communes d'une société. Et cela mérite bien de
faire partie du débat public quotidien y compris chez les peuples contraints.
Quotidien oran 18.08.2007
(*) Alors, Heureux ? Pourquoi nous sommes obsédés par le Bonheur. (**) Auteur de l'ouvrage « Le prix du bonheur : Leçons d'une science nouvelle», Armand Colin 2007.