C’est une histoire vraie vécue par un Algérien dans un camp nazi.
Nous sommes au début des années 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale.
Abdallah,la vingtaine,originaire de Souk El-Had, dans la région de haute
Kabylie, est un appelé du service militaire dans l’armée d’occupation française et fait partie des troupes stationnées sur la
ligne Maginot, un front de combat à la frontière franco-allemande.
Abdallah ne tardera pas être fait
prisonnier de guerre avec tant d’autres de son contingent lors de l’offensive allemande et sera déporté dans un camp nazi pour
effectuer des travaux dans une mine.
Au mois de Ramadhan de cette
année-là,Abdallah, en bon musulman qu’il était, voulant réussir un mois de piété à tout point de vue,
bouda la nourriture du camp car contenant du porc et de la viande provenant d’un abattage non conforme à ses
convictions religieuses. Il trouva dans la forêt jouxtant la mine une source d’alimentation de substitution. Ainsi,
profitant de ses rares moments de repos, il s’y faufilait discrètement et allait cueillir des châtaignes qu’il mangeait le soir à la rupture du
jeûne et la nuit au s’hour. Notre
bonhomme, ne se doutant de rien, empruntait toujours le même chemin et ne
revenait à son dortoir qu’après avoir
bien rempli sa sacoche de fruits.
Avisé des promenades solitaires du
détenu, le chef de camp laissa faire tout en renforçant sa surveillance dans l’espoir de déchiffrer ses desseins et
de débusquer d’éventuelles
complicités. Entre-temps, Abdallah continuait le plus normalement du monde à se
présenter au réfectoire, à recevoir sa ration ordinaire qu’il échangeait avec d’autres détenus contre des cigarettes,
qu’il troquait en
deuxième main contre des morceaux de chocolat, car Abdallah n’était pas fumeur.
Au treizième jour de Ramadhan, alors
qu’il cueillait
les châtaignes comme à son habitude, Abdallah fut surpris par des soldats
allemands sortis de nulle part, qui l’arrêtent et le conduisent au chef de camp. Ce dernier, intrigué
par le comportement du prisonnier dont la filature n’a pas permis de relever des
agissements suspects pouvant nuire à la sécurité du camp: aucun contact avec l’extérieur, pas le moindre indice
prouvant une intention d’évasion , l’interrogea sur les raisons de ses virées
et s’il ne mangeait
pas suffisamment à sa faim. En présence d’un officier français, lui aussi prisonnier et servant de
traducteur, Abdallah expliqua qu’il était musulman observant un mois de carême et que sa foi lui
interdisait de manger du porc à longueur d’année. Le commandant allemand, pour qui le mystère venait d’être dissipé, ordonna à l’un de ses subordonnés de concocter
pour Abdallah un menu spécial et de lui aménager un poste de travail moins
contraignant. Abdallah eut droit pour le restant du mois sacré à une double
ration faite de deux boîtes de sardines et de suffisamment de pain et il fut
chargé de nettoyer les rails à la sortie des wagonnets. Une besogne facile qu’il effectuait à l’aide d’un balai. De plus, il était autorisé à s’asseoir quand il en éprouvait le
besoin.
Le jour de l’Aïd El-Fitr,au matin, les détenus
musulmans présents au camp, notamment les Algériens,Marocains et Sénégalais,
refusèrent de rejoindre leurs postes de travail respectifs et exigèrent un
congé de trois jours pour fêter l’évènement,provoquant une mutinerie qui a perturbé l’harmonie coutumière du site. Dans la
cour du camp, une tension s’installa et
alla crescendo.
Alerté, le chef du camp accourut au
lieu de rassemblement et s’enquit du
pourquoi de ce débrayage, pour le moins inattendu. Sa présence imposa ordre et
silence dans les rangs. On l’informa des
revendications des détenus grévistes,tout en lui expliquant que dans la
tradition musulmane, la fin du mois d’abstinence constitue une fête religieuse importante. Aussitôt, le
commandant allemand fouilla dans ses poches, en sortit un petit calepin, l’ouvrit, tourna quelques pages, s’arrêta comme s’il avait trouvé ce qu’il cherchait et prononça le nom de
Abdallah et son numéro d’immatriculation:il
lui ordonna de se présenter devant lui. Ce dernier s’exécuta. Le commandant allemand
décréta, devant une assistance éberluée, que seul Abdallah méritait de célébrer
cette fête et il le gratifia d’un bonus de
trois jours supplémentaires parce qu’il fut le seul à ses yeux à avoir respecté les préceptes du jeûne.
Quant à ses coreligionnaires,il leur intima l’ordre de reprendre immédiatement le travail sous peine d’être fusillés. L’avertissement sans nuances du chef
nazi mit un terme à la protestation et tout rentra dans l’ordre.