La théologie de la libération de Malek Bennabi » Paix et Amour entre les peuples

 La théologie de la libération de Malek Bennabi

12/10/2007

La théologie de la libération de Malek Bennabi

Par Mohamed Tahar Bensaada

 Les théologies islamiques de la libération (8)

Ayant vécu l’expérience post-coloniale, Malek Bennabi (1905-1973) sera essentiellement préoccupé des problèmes de développement. L’accession à l’indépendance nationale et la construction d’un Etat moderne n’ont pas suffi à arracher les sociétés musulmanes au sous-développement économique, social et culturel. Ingénieur électricien de l’école polytechnique de Paris et nourri en même temps aux sources de la Nahda musulmane, Bennabi mettra cette double formation au service d’une œuvre consacrée à élucider cette thèse : le développement sera culturel ou ne sera pas.

La principale caractéristique de la relecture bennabienne de l’Islam sera de dépasser la dimension religieuse au sens restrictif pour l’aborder dans sa dimension civilisationnelle globale. La généralisation théorique à laquelle pouvait aller un esprit aussi profond ne doit pas cacher le fait que Bennabi avait en vue deux thèses apparemment contradictoires mais qui se rejoignent finalement dans une commune stérilité historique.

La première était défendue par le courant « traditionaliste » qui croyait à tort que la renaissance islamique pouvait se réaliser grâce à une revivification des pratiques religieuses et morales qui viendrait se superposer à un développement technique qui leur serait extérieur. La deuxième thèse était défendue par le courant « moderniste » qui concevait le développement comme une opération d’importation d’un modèle « clé en main » dont la généralisation suffirait à transformer les structures sociales et mentales.

Retrouver l’esprit de l’Islam

C’est en gardant présent à l’esprit ce combat sur deux fronts qu’il faut lire l’œuvre de Bennabi. Celui-ci ne se contente pas d’infirmer la prétention de ceux, parmi les orientalistes, qui ont cru voir dans l’Islam un facteur entravant la diffusion de la science et le progrès dans les sociétés musulmanes. Il réfute également la position des défenseurs de l’Islam qui perdent un temps précieux à « démontrer » que le Coran a prévu telle ou telle conquête scientifique contemporaine. Pour Bennabi, c’est là un faux problème. La question de savoir si l’Islam a pu ou non prévoir les développements scientifiques contemporains est un non-sens.

Ce qu’il convient de savoir est si l’Islam contredit ou non l’esprit scientifique dont l’acquisition représente une condition indispensable au succès de l’entreprise de développement : « Il ne s’agit pas de rechercher dans les versets coraniques ce qui y aurait trait à la conquête spatiale ou à l’atome mais de s’interroger s’il y a dans leur esprit ce qui pourrait entraver ou, au contraire, favoriser le mouvement de la science » (1)

Ce qui est important à noter, selon Bennabi, est que le Coran « a amené le climat rationnel nouveau qui permet à la science de se développer » et que « le développement de la science ne se mesure pas seulement par les données scientifiques mais aussi par l’ensemble des circonstances psychologiques et sociales qui se constituent dans un climat déterminé » (2).

En partant de cette considération, Bennabi propose une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique en vue d’atteindre un double objectif : 1) permettre à la jeunesse musulmane d’avoir une méditation religieuse rationnelle ; 2) proposer une réforme de l’ancienne méthode d’interprétation du Coran (3).

La relecture théologique de Bennabi vise essentiellement à redonner à l’Islam une dynamique sociale susceptible de contribuer à arracher les sociétés musulmanes à leur sous-développement et à leur dépendance. C’est sous cet angle qu’elle peut être définie comme une théologie de la libération. L’accent mis sur les questions de civilisation et de méthode conduit Bennabi à relativiser l’explication exogène du sous-développement et de la dépendance.

Pour lui, la colonisation n’est qu’un facteur parmi d’autres dans le procès du sous-développement. La preuve, même les pays qui n’ont pas la colonisation directe n’ont pas échappé au sous-développement.

Le concept de colonisabilité

Sans doute, la méthode culturelle de Bennabi sous-estime l’interaction profonde entre la formation de l’économie-monde, à travers l’expansion européenne, et la formation du « sous-développement » dans la périphérie qui n’a pas attendu l’ère de la colonisation pour devenir une réalité. Mais l’analyse de Bennabi a le mérite d’attirer l’attention sur le phénomène social endogène de la « décadence » qui a facilité l’œuvre de la colonisation.

Or, ce phénomène interne qui renvoie à l’évolution des structures sociales ne peut être compris si on ne le rapporte pas aussi à l’action consciente des acteurs sociaux, notamment les acteurs concernés par la production des savoirs susceptibles de jouer un rôle actif dans les révolutions économiques et sociales.

Par la suite, les facteurs de décadence et de colonisation vont se nourrir mutuellement dans le cadre d’un même système de sous-développement et de dépendance. Le concept de « colonisabilité » auquel a eu recours Bennabi rend compte de cette dialectique qui explique que l’indépendance politique n’a pas suffi à dépasser radicalement le rapport colonial. Le concept bennabien de « colonisabilité » rappelle celui de « complexe de dépendance » de Frantz Fanon.

Mais la différence entre les deux concepts reste importante : chez Fanon, le « complexe de dépendance » renvoie à un rapport psychologique (complexe d’infériorité) que le colonisé ou l’ex-colonisé continue à entretenir avec le colonisateur. Chez Bennabi, en revanche, le concept de « colonisabilité » rend compte d’une réalité sociale complexe qui fait que l’ancienne société colonisée continue à construire son présent et son avenir sur la base d’un schéma hérité de la colonisation qui la condamne au mal-développement.

Le concept de « colonisabilité » reste donc essentiellement marqué par une connotation culturelle forte. L’importance du facteur culturel est attestée a-contrario par l’entreprise de déculturation et de dépersonnalisation que le colonialisme a tenté d’organiser à grande échelle dans les colonies.

Après l’accession des pays colonisés à l’indépendance politique, l’œuvre de déculturation accomplie par le pouvoir colonial apparaît dans toutes ses conséquences néfastes : le complexe social de « colonisabilité », dont l’expression la plus spectaculaire est le complexe d’infériorité des élites dirigeantes, explique en grande partie l’échec d’une entreprise de modernisation qui n’arrive pas à s’arracher à la logique perverse de la dépendance laquelle nourrit à son tour de nouvelles formes de sous-développement.

A cet égard, Bennabi compare l’univers des « sous-développés » à celui des enfants, le rapport au monde est conçu comme un rapport à des objets à acquérir. Mais le pire est que cette propension à accumuler des choses d’autant plus étrangères qu’on ne les a pas produites atteint le domaine des concepts et des idées.

Le comportement consumériste des « sous-développés » dégénère en importation de modèles qui n’ont rien à voir avec la réalité sociale des pays sous-développés. Non seulement cette importation ne suffit pas à atteindre la modernisation sociale souhaitée mais elle contribue à annihiler les efforts consentis par des secteurs entiers de la société en vue de sortir du cercle vicieux du sous-développement et de la dépendance.

Le facteur culturel

En effet, le sous-développement ne se réduit pas à un processus économico-technique isolé de la conscience sociale de ses maîtres d’œuvre. Le facteur culturel ne vient pas se surajouter aux autres facteurs historiques. Il traverse et alimente l’ensemble du procès de reproduction de la formation sociale. De ce point de vue, l’apport de Bennabi à la théorie du développement témoigne de la fécondité du dialogue interdisciplinaire. Parti d’une préoccupation théologique et culturelle, Bennabi a enrichi la sociologie du développement quelles que soient par ailleurs les réserves qui peuvent être formulées à l’encontre de sa théorie générale.

Cependant, pour Bennabi, si le recours à un concept comme la « révolution culturelle » dans certains pays décolonisés illustre une prise de conscience de la dimension culturelle du développement, il ne suffit pas pour autant pour trouver la juste solution au problème ainsi posé. Bennabi commence par montrer les limites de la définition de la culture dans le capitalisme et le m marxisme. Dans le premier cas, une définition idéaliste qui met l’accent sur la connaissance héritée notamment de la civilisation gréco-romaine. Dans le second, la culture est ramenée à ses conditions de production sociale sans pour autant rendre compte de sa singularité complexe.

Bennabi insiste sur le caractère complexe de la culture qui est tout à la fois une morale, une esthétique, une logique pratique. La culture est ainsi définie comme un rapport organique entre le comportement de l’individu et le mode de vie sociale. Elle dépasse la dimension intellectuelle proprement dite et concerne le comportement des individus dans une société déterminée. Bennabi illustre sa position en opposant deux exemples : d’une part, celui de deux individus assumant deux fonctions sociales différentes dans le cadre d’une même société, par exemple, un médecin et un menuisier vivant et travaillant tous les deux en Angleterre.

De l’autre, deux individus assumant la même fonction sociale dans deux sociétés différentes, un médecin en Angleterre et un autre en Algérie. L’identité de comportement des deux premiers et la différence d’attitude des seconds ne peuvent s’expliquer par les facteurs d’éducation et de classe. Pour expliquer ce phénomène, Bennabi recourt au concept de « socialisation culturelle » entendue comme une synthèse complexe de données éthiques, esthétiques et logico-pratiques qui seule définit la culture (4).

Cette analyse, dont l’évidence ne saute pas aux yeux, permet néanmoins à Bennabi de dépasser les conceptions développementalistes qui misent soit sur unes stratégie éducative individualiste et élitiste (libéralisme) soit sur une stratégie industrialiste et collectiviste (étatisme). Dans les deux cas, la véritable « révolution culturelle », qui seule pourrait modifier les structures et les mentalités, n’est pas au rendez-vous. Dans les deux cas, on risque d’avoir un développement superficiel et limité. Mais le véritable développement qui suppose un changement social radical n’est pas atteint.

NOTES

Malek BENNABI, La production des orientalistes, Librairie Amar, Alger, 1970, p.34 Op.cit, p. 37 Malek BENNABI, Le phénomène coranique, Dar al Fikr, Beyrouth Malek BENNEBI, Le problème de la culture, Dar al Fikr, Beyrouth

 

 

Forum - réactions et commentaires sur cet article

  • , 25 mai 2007

Les pays en mal developpement comme vous dites n’ont pas encore compris que pour sortir de leur sommeil profond la condition sine qua non est de produire ses propres idées en tenant compte du facteur environnemental. Bennabi n’a de cesse de nous rappeler qu’il ne suffit pas d’entasser des "choses" ou d’imiter les plus forts pour prétendre être developpé. Les dirigeants des pays musulmans ont de tout temps fait la sourde oreille aux pensées de cet illustre penseur. Je voudrais seulement dire à Nasser que l’auteur de cet article a essayé de faire revivre les pensées et les visions de feu Bennabi, qui sont d’ailleurs d’actualités, je vous conseille vivement de lire Bennabi entre les lignes et vous saurez que ce n’etait pas de la rhétorique ou du blabla ce qu’il disait. De son vivant, il a toujours rêver d’une renaissance musulmane. Pour finir, voici un bel extrait du livre Les grands thèmes :"Dans une société civilisée, toute faute de style tombe sous la sanction de la critique, toute faute de comportement tombe sous la contrainte sociale. C’est par cette fonction bipartite que la société maintient la pureté de son style et les qualités de son efficacité." Et il dit plus loin je cite " Un pays sous-devloppé doit d’abord être convaincu que la culture de l’homme est plus importante que la culture de la pomme de terre."(Les Grands thèmes).

  • , 24 mai 2007

Je ne connaissais pas Malek Bennabi. Il me paraît effectivement très intéressant. Il est bien vrai que l’ensemble du monde musulman est non seulement très en retard, mais recule chaque jour un peu plus. On voit de plus en plus l’influence américaine s’installer (culture du coca-cola, de la cigarette marlboro, des vètements comme le jean, de la musique moderne, des séries télévisées américaines et même jusqu’à la pseudo réligion appelée "évangéliste" qui n’est qu’une secte protestante.) De plus, pourquoi faudrait-il que le monde entier s’aligent sur le modèle occidental ? Pourquoi le monde musulman dans son ensemble ne serait-il pas capable d’avoir son propre système de développement différent de l’occident ? A une époque, c’était le monde musulman qui était le plus avancé en matière de développement (l’époque andalouse entre autres.) Il y aurait vraiment quelque chose à faire dans ce sens. M. Bennabi a été un précurseur au point de vue des idées, il y en a eu d’autres et il y en aura sûrement d’autres dans l’avenir. Ce n’est pas là le problème, il faudrait que le musulman lui-même prennent conscience de sa dévalorisation quand il se conforme à cet américanisation de la société ou cet occidentalisation. Ce n’est pas non plus se réfugier dans des comportements ultra identitaires ou hyper religieux (extrémismes comme le salafisme par exemple) qu’il évoluera. Il suffirait qu’il y ait un certain nombre de personnalités de tous milieux qui fassent taire leurs différences et travaillent pour un but commun pour pouvoir changer les choses. L’important est de se mettre à l’oeuvre et ne pas attendre que d’autres le fasse à notre place, sinon on risque d’attendre longtemps. C’est le premier pas qui coûte le plus, après c’est plus facile. Agissons et assez de blabla comme le disait un des commentateurs. Abderrahmân.

  • Commentaire de Ahmed Manai, 23 mai 2007

L’excellent article de Mohamed Tahar Bensaada m’incite à faire ces quelques remarques de pure forme. Le titre de l’article, la théologie de la libération, ne me semble pas convenir à une introduction de la pensée de Malek Bennabi, pour au moins deux raisons. La première a trait à l’antériorité de sa pensée par rapport à la théologie de la libération et la seconde aux références intellectuelles de l’auteur. Comme chacun sait, la théologie de la libération est un mouvement de pensée et d’action politique, né en Amérique latine au début des années 1970, au sein de certains milieux catholiques, préoccupés par les problèmes de justice sociale dans des pays indépendants, formellement du moins, mais minés par toutes sortes d’injustice et secoués par de nombreuses luttes armées. Ce mouvement était par ailleurs très influencé par le communisme, même s’il entendait renouer avec une certaine solidarité chrétienne pour essayer justement de limiter l’influence de l’idéologie marxiste sur les sociétés latino-américaines. La pensée de Malek Bennabi (sur la décolonisation, la libération, le développement et la réinsertion du monde musulman dans le mouvement de l’histoire et la civilisation humaine), est bien antérieure à la théologie de la libération. Elle s’est élaborée à partir des années 1940, comme nous le rappellent ses nombreux ouvrages de l’époque : « Les Conditions de la renaissance (1947) », mais surtout à partir des années 1950, avec « vocation de l’islam (1954), L’Afro Asiatisme (1956), Discours sur la nouvelle édification (1958), La Lutte idéologique en pays colonisé (1958), Idée du Commonwealth islamique (1959), Réflexions (1959) et autres… Cette pensée ne doit rien aux mouvements politiques islamiques de l’époque, notamment « la confrérie des frères musulmans », même si certains intellectuels de cette mouvance n’hésitent pas à récupérer la récupérer. Déjà dans « Vocation de l’islam », l’auteur avait émis de sérieuses réserves, sur certaines activités de cette confrérie et sa propension à instrumentaliser l’islam à des fins politiques. Il avait développé sa réflexion à ce sujet, dans un papier qu’il m’avait adressé quelques mois avant son décès en 1973, pour une nouvelle édition de « Vocation de l’islam », dont il m’avait confié le soin et que je n’ai pu réaliser. Cette pensée ne doit rien non plus au Marxisme, comme c’est le cas de « la théologie de la libération ». C’est la pensée d’un homme de foi et de pratique, un non-conformiste, indépendant de toutes les institutions officielles, religieuses et politiques, un homme « colonisé ou ex-colonisé », dans une société « algérienne et plus largement musulmane » qui l’était plus encore. Un homme habité déjà par le mondialisme ! Merci encore une fois à Mohamed Tahar Bensaada, d’avoir rappelé les nombreux disciples de Malek Bennabi(dont je suis) à leur devoir de fidélité au Maître. J’ai eu en effet le privilège de fréquenter assidûment, avec quelques autres, les réunions qu’il organisait chez lui tous les samedis après-midi, d’octobre 1964 à mai 1965. Il est temps pour nous tous, de rendre à Malek Bennabi, un peu de ce que nous lui devons, d’autant qu’il a eu raison sur au moins deux points : 1) la colonisabilité de nos sociétés musulmanes, toujours réelle, est un appel permanent au colonialisme…et la bête immonde est bien là. 2) L’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques, altère la pureté de la foi, exacerbe les tensions sociales et religieuses et provoque parfois des catastrophes. J’y reviendrai un jour ! Ahmed Manai

  • Commentaire de Peaceandlove, 23 mai 2007

Je ne pense pas que l’on puisse expliquer le "sous-développement" de ces pays par la religion".De même que le christianisme n’explique pas le "retard" de l’Amérique du sud.En revanche,la destruction de leur culture et de leur environnement par le colonialisme me semble une des raisons fondamentales.Par exemple :La conquête de l’Algérie par France s’est traduite par l’extermination du tiers de ses habitants !Alexis de Tocqueville qui était pourtant un fervent adepte de la colonisation affirmait ceci :"Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable,plus désordonnée et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître."Les séquelles coloniales,les assauts répétés aujourd’hui,la dette,le FMI,la banque mondiale,la mondialisation,les politiques occidentales ambigûes et retors face à l’immobilisme politique de quasi dictatures qui ne le sont pas moins,entravent le débat et l’émergence de toute initiative.

  • Commentaire de mimi, 22 mai 2007

Malek Bennabi grand penseur algérien -malheureusement l’algérie ne lui accorde pas une importance digne de son rang meconnu dans les médias-dans nos université -nos livres scolaires c’est une honte j’ai envie de pleurer de ce gachi- exeptionnel de la pensée bennabienne qui élévent des générations assoifées d’identité de reconnaissances -L’algérie a une dette envers ce savant a qui elle n’a pas assumer mesurer l’ampleur et la taille de ses idées universelle-nous payons bien le prix de cette negligences a prix trés fort -et demain ???????

  • Commentaire de Djilali, 22 mai 2007

La nouvelle civilisation ne doit être ni la civilisation d’un continent orgueilleux ni celle d’un peuple égoïste, mais d’une humanité mettant en commun toutes ses potentialités », avait écrit Malek Bennabi dans son livre les Conditions de la renaissance, publié en… 1949. Cette seule phrase, résume à elle seule la pensée du philosophe algérien qu’était Malek Bennabi.

  • Commentaire de Samir, 22 mai 2007

Le texte de M. Bensaada se retrouve au centre de la problématique développée aujourd’hui par nombre de religieux et d’exégètes qui défendent l’idée d’une relecture du Coran pour une accommodation de la doctrine qui s’en inspire aux valeurs civilisationnelles modernes. Ce qui ne veut pas dire, précisent ces muftis, une désacralisation du Coran mais bien au contraire, une harmonisation de ses fondements et de son essence avec les nouvelles conceptions de la modernité et de l’évolution. En fait, depuis bientôt une décennie, cette approche ne relève plus du domaine propre et exclusif des penseurs musulmans qui sont relayés par tous les spécialistes défendant ce qui est appelé « le dialogue des civilisations » et/ou « le dialogue des religions ». Malek Bennabi a d’ailleurs bien écrit à ce propos que « l’islam ne concerne pas les seuls musulmans, mais tous les hommes ».

  • Commentaire de Nourredine, 22 mai 2007

Pour rendre la dimension réelle du penseur et son sens aigu de l’analyse et de la projection, toujours d’actualité, il concient de reprendre Malek Bennabi quand il écrit : « Si les faits scientifiques et économiques ont mis le monde en état de préfédération, les idées, au contraire, y maintiennent tous les ferments de discorde et de conflit […] La technique a aboli l’espace. Il n’y a plus entre les peuples que la distance de leurs cultures. La science a aboli les distances géographiques entre les hommes, mais des abîmes subsistent entre leurs consciences. Le monde est en train de se réaliser à l’échelle planétaire, de se totaliser, de totaliser ses ressources et ses besoins. Il est en passe de réaliser institutionnellement le sens de l’histoire […] Le monde musulman aura donc à tenir compte dans sa propre évolution de ce pas décisif de l’histoire. Les formules comme le panarabisme et le pan-islamisme sont désormais désuètes […] L’unité du monde a toujours été le phénomène essentiel de l’histoire, tandis que les divisions ne sont que des accidents, des épiphénomènes. »Cette analyse vient conforter l’idée que Malek Bennabi a développée concernant la civilisation islamique. Dans son ouvrage Vocation de l’islam, publié en 1954, Malek Bennabi écrit : « Le développement connu sous le nom de civilisation islamique n’est qu’une accommodation de l’islam doctrinal à l’état de fait qui suivit en l’an 37 de l’hégire. Les écoles juridiques eurent beaucoup de peine à réaliser cette accommodation […] si bien que ce n’est pas la civilisation musulmane qui est issue de la doctrine islamique mais, au contraire, [ce sont] les doctrines qui se sont accommodées à un ordre temporel imposé. Tout le développement historique du monde musulman est le produit des écoles de théologie et de l’adaptation de leur enseignement à la vie pratique. Ce phénomène est le fond-même de l’histoire musulmane depuis quatorze siècles. »

  • Commentaire de Yassine, 22 mai 2007

Malek Bennabi demeure, plus de trente ans après sa disparition, « un sujet d’intérêt pour les universités et les intellectuels aussi bien dans le monde musulman qu’en Occident ». A l’esquisse de sa pensée, il affirmait déjà que « le monde musulman n’est pas un groupe social isolé, susceptible d’achever son évolution en vase clos »

  • Commentaire de Merouane, 22 mai 2007

Les idées et les analyses de Bennabi, si elles étaient prises en considération et explicitées, seraient d’un apport considérable pour le développement d’un dialogue intercommunautaire et inter-religieux dans le monde. Et par-delà, aideraient à mieux aborder et assimiler le concept de la globalisation. La « vulgarisation » de la pensée de Bennabi devra concerner le vocabulaire. Autrement, il faut arriver à la « socialisation », la « démocratisation » de la pensée de Bennabi. Les idées du penseur doivent être traduites dans « un vocabulaire qui doit rendre accessibles autrement dit qui aide à l’édification d’un pont culturel entre les nations », Ce même vocabulaire doit s’articuler autour d’un mot clé « frontière », Car la signification du concept « frontière » a évolué ces dernières décennies. Désormais, les frontières ne sont plus perçues comme une illustration de conflits ou l’image de terrain de conquête, mais comme des portes ouvertes ou fermées aux échanges. Et « l’un des thèmes principaux dans l’œuvre de Bennabi est l’ouverture aux échanges, que cela soit avec les étudiants chrétiens à Paris dans les années 1930 ou avec les intellectuels du monde musulman et du tiers-monde au Caire, dans les années 1950 », si Bennabi est un homme de frontière, dans un monde globalisant, ce sont les hommes et les femmes de frontière et les pays frontières qui ont un rôle clé à jouer à travers le monde ».

  • Commentaire de Younes, 22 mai 2007

Le texte de M. Bensaada se retrouve au centre de la problématique développée aujourd’hui par nombre de religieux et d’exégètes qui défendent l’idée d’une relecture du Coran pour une accommodation de la doctrine qui s’en inspire aux valeurs civilisationnelles modernes. Ce qui ne veut pas dire, précisent ces muftis, une désacralisation du Coran mais bien au contraire, une harmonisation de ses fondements et de son essence avec les nouvelles conceptions de la modernité et de l’évolution. En fait, depuis bientôt une décennie, cette approche ne relève plus du domaine propre et exclusif des penseurs musulmans qui sont relayés par tous les spécialistes défendant ce qui est appelé « le dialogue des civilisations » et/ou « le dialogue des religions ». Malek Bennabi a d’ailleurs bien écrit à ce propos que « l’islam ne concerne pas les seuls musulmans, mais tous les hommes ».

  • Commentaire de Sadji, 22 mai 2007

Malek Bennabi, un homme complexe et fascinant, depuis sa naissance en 1905 jusqu’à sa mort en 1973, en passant par ses études à Paris en 1930 et ses conférences en Egypte, en Europe et aux Etats-Unis. Beaucoup de spécialistes l’ont comparé au phénomène Ibn Khaldoun. Bennabi est un avant-gardiste, qui a traité de la mondialisation, de la théorie de la civilisation, de la théorie économique, de la crise de l’Occident, mais aussi de la problématique de la renaissance. Les questionnements suscités par le penseur algérien, revendiqué par l’ensemble du monde arabo-musulman, demeurent d’une actualité brûlante de par leur pertinence. les théories de Bennabi ont surtout besoin de mise en œuvre. « L’Islam n’a pas besoin dans la situation actuelle de tribuns et de charlatans, mais de penseurs véritables et d’éducateurs sociaux comme Bennabi »

  • Commentaire de Mustapha, 22 mai 2007

Un grand merci à Mohamed Tahar Benssada pour ce texte.

Je profite de l’audience du site oumma.com pour publier ce petit texte aux lecteurs d’oumma.com.

BENNABI Malek : Témoin d’un siècle

(1323h.-1391h.) (1905-1973)

Penseur.

Né à Constantine le 1er janvier 1905, il a fait sa première entrée à l’école coranique de Tébessa où vivaient ses parents. Ces études, il devait les payer et ses parents éprouvaient alors des difficultés à trouver l’argent nécessaire à la scolarisation de leur enfant. Ainsi et en quatre années passées au sein de ladite école, Malek a rejoint l’école française. Il y demeura jusqu’en 1918, année au cours de laquelle il termina les études préparatoires lui ouvrant l’accès au cycle secondaire. Ses brillants résultats lui font décrocher une bourse pour poursuivre ses études à Constantine où il résida chez son oncle qui lui dispensa quelques cours de musique. c’est ainsi qu’il a eu le privilège d’être formé par deux hommes auprès desquels il apprit beaucoup, le professeur Martin et le cheikh Abdelmadjid. Il étudia de ce fait la langue arabe à la Grande Mosquée.

De retour à Tébessa, il fréquentait un club mis sous la direction de cheikh Larbi Tebessi. Il a travaillé comme agent de bureau au tribunal de la ville avant d’être muté à Aflou où il prit connaissance, pour la première fois, du journal Chihab dirigé par Abdelhamid Benbadis qu’il connaîtra d’ailleurs pour la première fois en 1928 à Constantine. Ainsi, et sur la demande de celui-ci, Malek est affecté à Chelghoum Laid d’où il démissionna quelque temps après de son poste après ses démêlés avec le secrétaire greffier du tribunal. C’est ainsi qu’en 1929, son père lui proposa de se rendre en France pour poursuivre ses études, qu’il rejoint en septembre 1930et opta pour l’Institut des langues orientales.

Sa présence à Paris lui permit d’entrer en contact avec l’Association des Jeunes Chrétiens de Paris. Il n’a pu accéder à l’Institut des langues orientales car, l’accès pour un musulman algérien ne dépend pas de critères scientifiques, mais des normes politiques. C’est pourquoi il opta pour les études en électricité.

En 1931, Malek Bennabi épousera une française qui embrassa l’islam et prit alors le prénom « Khedidja ». En 1932, il reçut le Mahatma Gandhi qui visita Paris où il anima une conférence organisée par l’Association des Jeunes Chrétiens de Paris. En 1936, accompagné de quelques amis, il rencontra la délégation algérienne qui s’était rendue à Paris pour revendiquer, auprès des autorités françaises, les réformes proposées par le Congrès musulman. La délégation comprenait notamment cheikh Abdelhamid Ben Badis et cheikh Bachir El Ibrahimi.

En 1938-39, Bennabi fonda, à Marseille, une école pour les analphabètes adultes parmi les travailleurs algériens en France. Les autorités françaises le convoquèrent et lui interdirent de continuer à enseigner dans cet établissement pour des raisons « d’incompétence ». En 1946, Malek Bennabi publia à Paris Le phénomène coranique, qu’il voulait une preuve scientifique du caractère divin du Coran et une réfutation des thèses l’attribuant à une œuvre humaine. Il publia également un roman Lebeik (1947), et des études comme les Conditions de la renaissance (1948), Vocation de l’Islam (1954), et L’Afro-asiatisme à l’occasion de la conférence de Bandoeng. A signaler que, hormis le roman sus-cité, Malek Bennabi avait publié ses œuvres sous le titre Problèmes de la culture car il considérait que les différents problèmes du monde musulman renvoient à ce contexte.

En 1956, il se rendit au Caire, coupant totalement avec la France qu’il ne reverra plus. Le seul lien qui le liait à elle était la correspondance qu’il entretenait avec son épouse française qui avait refusé de l’accompagner au Caire. Il contacta le président égyptien Jamal Abdelnasser et bénéficia d’un salaire mensuel du gouvernement égyptien, ce qui lui permit de se consacrer à l’activité intellectuelle. Malek Bennabi apprend, durant son séjour au Caire, la langue arabe dans laquelle il commença à écrire et à donner des conférences.

Il visita, à plusieurs reprises, la Syrie et le Liban pour y donner des conférences. Le Front de libération nationale le charge de plusieurs missions hors de l’Egypte. Il était en outre, au Caire, un des conseillers à l’Organisation de la conférence islamique (O.C.I.).

Après avoir contacté plusieurs amis et étudiants, il procéda à la traduction de ses œuvres vers l’arabe, langue qu’il adopta par la suite comme langue de travail. Ces œuvres sont Problèmes de la culture (1957) qui est une application de la socio-psychologie en matière d’études politiques, L’Idée d’un Commonwealth islamique (1958), Contemplations (1960), Le Problème des idées dans le monde musulman (1960) et Au cœur de la bataille (1961).

En 1963, Malek Bennabi retourne en Algérie où il fut nommé Directeur de l’Enseignement Supérieur. Il tient une série de conférences à Alger, publiées sous le titre : « Perspectives algériennes », 1964, puis publie le premier tome de ses « Mémoires d’un témoin du siècle » en 1965.

Il démissionne en 1967 pour se consacrer au travail intellectuel, à la réforme et à l’organisation de rencontres intellectuelles qui devinrent plus tard Séminaires de la pensée islamique que l’Algérie organise chaque année. Il vécut le restant de ses jours en Algérie où il mourut le 31 octobre 1973. il fut inhumé à Constantine.

Considéré comme un grand penseur, ses travaux sur la définition et les problèmes de civilisation ont fait l’objet de nombreuses études. Toutefois son souci majeur a été d’essayer de concilier la science et la religion.

  • Commentaire de Rabah, 22 mai 2007

Malek Bennabi, quelle classe !

Le penseur Bennabi, considère que la tolérance est l’esprit même de l’Islam qui prône l’amour, rejette l’extrémisme, la domination et la prétention.

“Les musulmans doivent être tolérants entre eux et envers les autres, car l’humanité est une et indivisible”, soutient l’orateur en citant Bennabi qui étaye ses propos par l’exemple de bonté, de clémence et de tolérance du Prophète Mohamed (qsssl). “Bennabi considère que l’extrémisme ne nuit pas seulement aux autres mais se retourne contre ceux-là même qui le prônent et le pratiquent”, ajoute-t-il en estimant que “la tolérance libère l’homme de ses bas instincts et le hisse au niveau des valeurs morales nobles”. Malek Bennabi, dira-t-il, incite les musulmans à développer l’esprit de conviction par l’argument et l’acception de la différence.

  • Commentaire de Sofiane, 22 mai 2007

Malek Bennabi avait averti en 1973 que des changements radicaux mondiaux et des évolutions dramatiques allaient se produire dans les trente années à venir et qu’une situation dangereuse menace le monde arabo-musulman.

Dans Problèmes de la civilisation, Malek Bennabi, La réalité et le devenir, on retrouve des textes traduits de l’arabe et préfacés par N. Khendoudi. Ce livre de poche englobe trois textes de Malek Bennabi, disparu en 1973. Ce grand écrivain disséquait les questions et autres idées, de la culture et de la civilisation. Les trois textes en question ont été réunis et publiés d’une façon sommaire dans un petit ouvrage paru pour la première fois en novembre 2003 à Alger, sous le titre :Témoignage et prospective. Le dernier dialogue de Malek Bennabi. En prenant en charge sa traduction en langue française, N. Khendoudi a préféré présenter le livre aux lecteurs francophones dans une nouvelle texture. L’ordre établi des textes a été revu, un nouveau titre a été proposé et une introduction a semblé nécessaire. « C’est Bennabi qui a non seulement imposé un sens rigoureusement scientifique au terme “culture” dans la pensée musulmane, mais lui a adjoint un contenu précis d’une clarté limpide. » Au sommaire de ce livret, trois chapitres dont « La culture et la crise culturelle dans le monde arabe », « Entretien avec Ibrahim Aassi » et « Changer ou disparaître ». La deuxième partie est un dialogue improvisé qui s’est tenu à Beyrouth, à la faveur d’une rencontre entre Bennabi et de nombreux intellectuels. L’écrivain avait accepté de se prêter au jeu des questions-réponses. Le troisième texte est une causerie prononcée devant des intellectuels arabes, venus rendre visite à Bennabi à Alger.

Problèmes de la civilisation, Malek Bennabi, La réalité et le devenir, textes traduits de l’arabe et préfacés par N. Khendoudi. Editions Alem El-Afkar. 109 pages. 2004.

  • Commentaire de Mansour, 22 mai 2007

Malek Ben Nabi a brillé dans l’étude de colonialisme, et a formé autour une nouvelle théorie toute nouvelle et profonde, tiré de l’exemple de la société algérienne. La genèse de la base intelectuelle dont il s’est appuis est : La problématique de tout peuple est dans sa profondeur un problème de sa propre civilisation. Il est impossible d’un peuple de lui demander de comprendre les enjeux tant qu’il n’a pas réussi à accroître sa perception des événements humaine, et tant qu’il n’a étudié en profondeur la perception des causes dont la civilisation s’appuie. Le sens de la civilisation, chez Malek Ben Nabi, est un ensemble de rapport psychique et matérielle.

  • Commentaire de Réda, 22 mai 2007

Malek Bennabi a à son actif plus d’une vingtaine d’ouvrages traitant de civilisation, de culture, d’idéologie, de problèmes de société ainsi que d’autres sujets tel le phénomène coranique et les raisons de la stagnation de la société musulmane en particulier. Par ses écrits, Malek Bennabi voulait éveiller les consciences musulmanes et relancer une renaissance de la société musulmane. Il n’a de cesse de critiquer vivement l’administration coloniale française par ses écrits et ses conférences. Il n’a jamais accepté la colonisation de l’Algerie par la France et le statut d’indigène octroyé par l’administration de l’epoque aux autochtones algériens. Il est probable que peu de gens ait vraiment saisi la portée de sa vision et sa pensée, notamment dans la société musulmane à propos de laquelle il dit dans son ouvrage vocation de l’Islam :

« La plus grave parmi les paralysies, celle qui détermine dans une certaine mesure les deux autres (sociale et intellectuelle), c’est la paralysie morale. Son origine est connue : "L’islam est une religion parfaite. Voilà une vérité dont personne ne discute. Malheureusement il en découle dans la conscience post-almohadienne une autre proposition : "Nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits". Syllogisme funeste qui sape toute perfectibilité dans l’individu, en neutralisant en lui tout souci de perfectionnement. Jadis Omar Ibn El Khattab faisait régulièrement son examen de conscience et pleurait souvent sur ses "fautes". Mais il y a longtemps que le monde musulman a cessé de s’inquiéter de possibles cas de conscience. On ne voit plus qui que ce soit s’émouvoir d’une erreur, d’une faute. Parmi les classes dirigeantes règne la plus grande quiétude morale. On ne voit aucun dirigeant faire son mea culpa. C’est ainsi que l’idéal islamique ; idéal de vie et de mouvement a sombré dans l’orgueil et particulièrement dans la suffisance du dévot qui croit réaliser la perfection en faisant ses cinq prières quotidiennes sans essayer de s’amender ou de s’améliorer : il est irrémédiablement parfait, Parfait comme la mort et comme le néant. Tout le mécanisme psychologique du progrès de l’individu et de la société se trouve faussé par cette morne de satisfaction de soi. Des êtres immobiles dans leur médiocrité et dans leur perfectible imperfection deviennent ainsi l’élite d’une société morale d’une société où la vérité n’a enfanté qu’un nihilisme. La différence est essentielle entre la vérité, simple concept théorique éclairant un raisonnement abstrait, et la vérité agissante qui inspire des actes concrets. La vérité peut même devenir néfaste, en tant que facteur sociologique, lorsqu’elle n’inspire plus l’action et la paralyse, lorsqu’elle ne coïncide plus avec les mobiles de la transformation, mais avec les alibis de la stagnation individuelle et sociale. Elle peut devenir l’origine d’un monde paralytique que Renan et Lamennais dénonçaient en disant que l’islam est "une religion de stagnation et de régression". »

 

Extrait du site : http://www.oumma.com 

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