La France a-t-elle empoisonné l'émir Abdelkader
16/10/2007
La France
a-t-elle empoisonné l'Emir Abdelkader ?
par Elhadj Abdelhamid:
Médecin
L'étude
de l'hypothèse médicale du toxicologue suédois Sten Fofshufvud, émise en 1961
grâce aux méthodes d'analyse impliquant la pharmacothésaurismose sur
l'empoisonnement à l'arsenic de l'empereur Napoléon par l'Angleterre pendant sa
détention à Sainte-Hélène après sa défaite et son abdication à Waterloo,
hypothèse officiellement réfutée en raison probable de son caractère
politiquement incorrect dans le contexte de la «construction de l'Europe» et
qualifiée de romanesque, m'impose, déformation professionnelle oblige
peut-être, associée à des événements troublants relevés par la lecture de
l'histoire de la détention de l'Emir en France, d'évoquer un sort semblable
possible réservé à cet autre illustre captif de l'Histoire.
Et, curieux parallèle de celle-ci, les deux grands hommes partagent également
le rapatriement de leurs cendres respectives vers le pays natal. De plus, les
affaires récentes du «polonium russe» et des dioxines du Président ukrainien
remettent au goût du jour l'histoire du politique et du poison comme moyen
d'alternance du pouvoir, si efficace depuis l'Antiquité. Il est indéniable que
l'Emir Abdelkader, libre, captif ou même mort, gêne la France. Son prestige a
conquis les quatre coins de l'univers. De l'Amérique au Caucase, il n'y a pas
aujourd'hui un lieu, une ville, une rue, un buste sur une place qui ne se
souvienne de l'illustre Algérien. Même Paris, capitale de l'Empire qui l'a
combattu, s'incline à son tour et immortalise son souvenir.
L'Emir était un savant (âlem), un poète, et «son génie organisateur ne le
cédait en rien à ses capacités diplomatiques et militaires» (Charles-André
Julien).
Ses Traités sont restés aussi célèbres que ses batailles et même sa reddition
négociée, concertée au sein de sa smala, qui ne sacrifie rien à la gloire d'un
chef algérien qui a consommé, en dix-sept années de guerre, cent vingt (120)
généraux français, quatre princes et seize (16) ministres de la Guerre, est un acte
empreint de sérénité morale et de réalisme politique épargnant à son peuple des
souffrances supplémentaires évitables, «enfumades de tribus entières» et
«terres brûlées», apanage peu glorieux mais efficace de généraux en mal de
stratégie.
Au lendemain de la signature du Traité de la Tafna, à l'Emir qui réclame le
retour de Tlemcen comme le stipulait l'accord, sinon »la paix ne sera qu'un
trêve», le général Bugeaud ne défie pas Abdelkader dans une bataille frontale
déclarée ni dans un duel chevaleresque, mais répond ainsi d'une promesse qui ne
grandit pas le militaire: «Aussi longtemps que durera la trêve, je ne détruirai
pas les moissons»! N'est-il pas navrant, pour l'art militaire, de constater que
des officiers passent des années entières à apprendre dans les grandes écoles
ce que le criquet fait naturellement: détruire les moissons ! L'Emir est noble
(sharif), descendant du Prophète mais son combat est pur de tout fanatisme
religieux et sert une grande cause, la liberté de son peuple; il est d'une grande
loyauté et d'un grand humanisme, comme le témoignent ses égards dûs aux
prisonniers de guerre et sa défense des chrétiens d'Orient durant son exil. Sa
spiritualité profonde empreinte de tolérance est d'une étonnante modernité et
initie le dialogue des religions et des civilisations. Mais la France faillit à
ses engagements envers l'illustre «ennemi intime» qui négocie une reddition
militaire contre un exil au Moyen-Orient, convoitise, déjà, des ambitions
impériales de la France, l'Angleterre, la Russie face à la décadence ottomane
amorcée. Au Fort Lamalgue à Toulon, l'Emir subit un «emprisonnement cruel et
déloyal «qui émeut Lamartine qui propose une «demeure salubre», le château de
Pau. L'Emir, qui avait déclaré à Bugeaud après le Traité de la Tafna: «Nous
avons une religion qui nous oblige à tenir notre parole; je n'ai jamais trahi
la mienne !», s'offusque profondément du manquement français et redoute le pire
d'un ennemi déloyal.
Abdelkader, même captif, s'avère un hôte encombrant de la France et même son
exil au Moyen-Orient, s'il venait à être exaucé, pourrait «déstabiliser la
région» au profit de la Couronne d'Angleterre qui courtise l'Emir et le verrait
bien en Sultan des Arabes, lui un descendant du Prophète et brave guerrier,
pour l'opposer aux Ottomans et devancer la France.
En Afrique du Nord, avant sa reddition, Abdelkader entraîne le roi du Maroc,
conquis par les éclatants succès de l'Algérien, vers une alliance «maghrébine»
contre la France; mais le bombardement de Tanger entame l'esprit fraternel du
souverain qui révise son engagement et pourchasse l'Emir vers la frontière à
portée des goumiers de Lamoricière. Abdelkader observe alors une halte, en
territoire marocain, près de la frontière, dans l'attente, dit une légende,
d'une frégate anglaise chargée de l'extirper de l'étau franco-marocain; elle ne
viendra pas, autrement, peut-être, le destin de l'Algérie aurait pris une
direction différente.
La France connaît des remous importants contemporains de la captivité de
l'Emir; la République s'installe... L'Empire, le Second, est restauré... La
malédiction de «l'oiseau d'Afrique» semble punir la trahison du Duc d'Aumale et
de Lamoricière. Mais la crainte de la France est autrement plus «stratégique»
et moins mystique; Tocqueville, en 1841, en définit la réalité: «Il est à
craindre qu'Abdelkader ne soit en train de fonder chez les Arabes un pouvoir
plus centralisé, plus fort, plus expérimenté, plus régulier que tous ceux qui
se sont succédé depuis des siècles dans cette partie du monde. Il faut donc
s'efforcer de ne pas le laisser achever ce redoutable travail». Des évènements
intrigants vont conforter l'idée que la France décide de se débarrasser
insidieusement d'Abdelkader pendant sa détention: une mortalité effarante de
l'entourage de l'Emir à Pau puis à Amboise, surtout relative à une population
fragile transplantée (enfants en bas âge) et des troubles de santé affectant
électivement des femmes autorisent la présomption d'un empoisonnement (à
l'arsenic ?) de L'Emir Abdelkader qui ne devrait son salut qu'à des facteurs et
des antécédents personnels: l'austérité des moeurs (hygiène de vie rigoureuse)
et sa résistance physique exceptionnelle. Le séjour relativement bref au
château de Pau, six mois, est émaillé d'événements douloureux à répétition
suspecte pour les hôtes captifs, soucis de santé graves, mort d'enfants en bas
âge...; les conditions de l'habitat (l'ensoleillement du château, les longs
travaux de restauration antérieurs à l'arrivée de l'Emir, l'alimentation en eau
potable et le réseau d'évacuation fraîchement aménagés) ne sauraient être mis
en cause !
Le 30 avril 1848: Zineb, une petite fille de deux mois est morte à quatre
heures du matin. Le 1 mai: Abdallah Abdelkader, dix-huit mois, fils de l'Emir,
meurt à trois heures du matin, plongeant le père dans un profond chagrin et une
grande «méditation». Le 12 mai 1848: la mère d'Abdelkader tombe subitement
malade; la gravité de son état oblige l'Emir à rester à son chevet et annuler
les audiences prévues. Le 20 mai: l'épouse est à son tour gravement malade; les
religieuses de la congrégation des Soeurs de la Charité, appelées à la
rescousse, car elle refuse énergiquement la visite d'un médecin, évoquent le
diagnostic d'une «affection qui pourrait provenir d'un séjour prolongé dans un
milieu où l'air
(?) est vicié (!); la présomption de l'intoxication, l'empoisonnement est
légitime, en dehors de tout symptôme, fièvre ou autre qui aurait certainement
attiré l'attention, de nature à évoquer une origine infectieuse. Le 21 juillet:
Mohamed, huit mois, est mort à dix-sept heures. Le 11 août: Rihane, six ans,
fille du frère aîné de l'Emir, décède dans un tableau de »convulsions»; dans ce
cas aussi, l'absence de la fièvre, symptôme manifeste et banal qui ne peut être
méconnu et qui n'est pas relevé, peut écarter une étiologie infectieuse
(méningite... ). Le 7 octobre: Khadidja, dix-huit mois, fille de l'Emir, décède
au château à dix-huit heures... etc.
L'Emir Abdelkader, la cible probable, n'a probablement dû son salut, comme
annoncé plus haut, qu'à l'austérité rigoureuse de ses moeurs et sa résistance
physique extraordinaire dont témoigne un contemporain, Gouvion: «l'austérité
des moeurs de l'Emir n'avait d'égale que sa bravoure», «souvent, une poignée de
blé grillé ou de figues était son unique nourriture, pendant de longues
journées, au milieu de courses sans repos et de combat sans trêve», «ce n'est
pas une seule fois qu'on l'a vu faire soixante lieues dans la nuit, ou rester
glaive à la main soixante-douze heures sans mettre pied à terre».
Source : http://www.lequotidien-oran.com
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