100, chiffre rond » Paix et Amour entre les peuples

 100, chiffre rond

10/1/2008

100, chiffre rond

par Hadj Ahmed Bey *

Le chiffre 100 frappe fort aux portes de l'actualité.100 dollars le baril de pétrole ?100 Mds de dollars de réserves de change que l'Algérie accumule, sans mode d'emploi ?Non ! Oh non ! Ce n'est pas de richesse dont il s'agit. C'est même de l'inverse dont il est question.

Il s'agit des 100 millions d'analphabètes que compte le monde arabe. Information publiée à l'occasion de la Journée arabe de lutte contre l'analphabétisme par l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences (ALECSO) qui siège à Tunis d'où ce signal d'alarme est lancé. Doit-on s'étonner que ce scoop ait été saisi au vol par de nombreux médias occidentaux avec une alacrité à peine contenue. Songez donc : il est bien «naturel» que les Arabes sont le foyer du terrorisme et de la belligérance internationale, dans la mesure où l'on compte un si grand nombre d'analphabètes. Le coup est bas mais ne manque malheureusement pas d'argument. Sur une population estimée à 335 millions d'âmes, 99,5 millions sont analphabètes, soit le tiers de la population de l'ensemble des 21 pays arabes (29,7%). Le phénomène touche les personnes de plus de 15 ans. Il affecte quelque 75 millions d'individus de la tranche d'âge de 15 à 45 ans, dont près de la moitié de femmes (46,5%). Le taux d'analphabétisme des femmes est d'autant plus préoccupant qu'il est assis sur une désertion des bans d'école par les petites : on répugne à les y envoyer ou, après les y avoir inscrites, à les en retirer dès l'âge de la puberté. Or, on sait que la scolarisation des petites filles est garante de la qualité de l'éducation des enfants avant l'école et a un impact direct sur la réussite scolaire des enfants des deux sexes. Cette attitude est d'autant plus choquante que les taux de réussite aux examens sont universellement à l'avantage des filles.

Ceci, même dans les pays où il y a obligation de scolariser les enfants de moins de 16 ou 14 ans. Le droit d'usage de la bêtise l'emporte sur le droit tout court. S'il fallait retenir un indicateur de développement, parmi tous ceux en usage dans les observatoires internationaux, ce serait celui du taux et de la durée totale de scolarisation des petites filles. Ce n'est pas un hasard si c'est la Tunisie qui héberge l'ALECSO, dans la mesure où ce pays a déployé un effort considérable dans l'éducation et la formation, précisément à l'égard des petites filles. Dans une génération, peut-être moins, ses voisins se trouveront dans une situation comparative irrattrapable. La Tunisie réalise dans ces domaines des performances que jalousent à raison certains pays européens. Dans beaucoup d'autres, gagnés par un libéralisme doctrinaire (que même l'Amérique libérale ne prescrit qu'aux benêts) ânonné à la mode en vigueur chez les chameliers, les Etats se retirent des affaires publiques et laissent le champ libre à la débrouillardise et à une économie où des hommes totalement informels négocient le jour et comptent la nuit les richesses qu'ils n'ont pas produites. L'éducation, la seule activité civilisatrice (comme dirait l'inénarrable Sarkozy) et créatrice de richesses, le seul investissement qui vaille et fera la différence dans les compétitions d'aujourd'hui et de demain est négligée et, parfois même franchement abandonnée à son sort : classes surchargées, équipement scolaire déficient, laboratoires et paillasses virtuelles, établissements scolaires sales, qualité des enseignants médiocre et sans formation continue, pratiquant un enseignement parallèle pour boucler leur fin de mois, violences médiévales exercées au vu et au su de tous dans certains établissements... Il suffit de parcourir son journal tous les jours pour découvrir ces faits ordinaires, élémentaires au point qu'on en arrive à se demander si les ministres et les pouvoirs publics concernés savent lire (1). Au point que cela n'émeut plus personne, tant la conviction d'une déchéance irréversible de l'école algérienne est si bien ancrée dans la tête des enseignants, des élèves, de leurs parents, des entreprises et du citoyen.

Le comble a été atteint cette rentrée, avec la fermeture des lycées techniques, dans un pays qui vient de se doter ce printemps à peine d'une spectaculaire «stratégie industrielle» et qui viserait légitimement à adapter les modèles asiatiques à son propre développement. C'est peut-être pourquoi des entreprises portuaires quittent le littoral algérien pour le nouveau port de Tanger et que Renault qui connaît bien l'Algérie a décidé de produire au Maroc les voitures qu'il vendra demain aux Algériens.

Pour couronner le tout, au lieu d'investir ses deniers dans le développement du pays, l'Algérie préfère placer ses excédents commerciaux en bons du Trésor américains permettant ainsi à l'Oncle Sam de continuer de dépenser par exemple près de 50 millions de dollars de l'heure en armement (2). En attendant, les entreprises étrangères qui viennent vendre (et pas investir) se déplacent avec leurs qualifications et leurs compétences formées ailleurs (un peu comme Chadli 1er habité jadis par un délire phallique déboumediènisé érigea sur les hauteurs de la capitale avec l'aide de travailleurs canadiens installés dans leurs bateaux qui mouillaient dans la baie d'Alger), tandis que les compétences algériennes font la queue devant les consulats pour aller négocier leurs talents ailleurs, d'où les ministres viendront plus tard solliciter leur participation au développement du pays. Une règle : Pour être reconnus et respectés, partez à l'étranger, devenez «diaspora» créative, labellisée sous d'autres cieux, un ministre viendra vous chercher, un tapis rouge sous le bras. Les Algériens auraient tort de croire qu'ils sont seuls à subir cette inqualifiable dégradation de leur avenir, obtenue par la destruction du présent de leurs enfants. Un peu partout dans le monde arabe (mais pas seulement), la même affliction affecte les gens de peu, l'enquête de l'ALECSO - fondée sur les chiffres du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) -, en témoigne. Les enfants du peuple massèrent dans l'indigence, alors que les «élites» se reproduisent à l'étranger ou dans des espaces étriqués et cossus, sous la protection de la loi (3).

Comme au XIXème siècle, le marché aux esclaves et aux «damnés de la terre» fait le reste. Une pensée émue à la mémoire de Mostefa Lacheraf qui s'est éteint le 13 janvier 2007. Il n'avait occupé le poste de ministre de l'Education que pendant un an et demi. Avec un constat qui retentit jusque par-delà sa mort..



NOTES:

1- Très régulièrement des instituteurs, des directeurs d'école, beaucoup de retraités, la mort dans l'âme, étalent leur désespoir dans les quotidiens nationaux, déplorant l'abandon dans lequel se trouvent les temples de l'éducation de nos enfants. Dernier en date, la plainte de Abdelhamid Benzerari (directeur d'école à la retraite) : « L'éducation du savoir », à lire dans Le Quotidien d'Oran du lundi 07 janvier 2007.

Evidemment, ce n'est pas à ces ruines que nos gouvernants confient leurs enfants qui sont soit à l'étranger (où ils échappent à une arabisation dévaluée, enseignée par des «analphabètes trilingues»), soit dans les écoles privées (de rien). Lire à ce sujet un article qui n'a rien perdu de son actualité : «L'école privée que les autorités ne connaissent pas, mais où elles scolarisent leurs enfants» (Le Monde, mercredi 05 mars 2003).

2- Près de 70% des 90.96 Mds $ (juin 2007) de réserves seraient placés sur les marchés obligataires internationaux finançant les déficits budgétaires des Etats développés. 49 Mds $ seraient convertis en bons du Trésor des Etats-Unis d'Amérique (El Watan, jeudi 27 décembre 2007). Comme si, après avoir soldé sa dette (on se souvient de la controverse stratosphérique qui en a résulté, entre gens qui ont beaucoup échoué), l'Algérie se forgeait un destin de Confédération Helvétique. Stratégie de linotte au demeurant, connaissant la schizophrénie du commerce extérieur algérien : on encaisse des dollars qui se déprécient pour acheter en euros qui s'envolent. A moins que tout cela ne soit parfaitement bien calculé et que des petits malins cogitent une réédition du coup des «26 Mds», le pavé lancé naguère par Brahimi, dont plus personne ne transpire. Qui osera aller exiger le retrait des milliards placés sous la bonne garde du Pentagone ? Pendant ce temps-là les bouchers de l'avenir aiguisent leurs couteaux. Qui se souvient encore de la boutade de l'ancien chef d'état-major de l'ANP, quand la Grande Muette s'était décidée à se mettre à communiquer ? (Au fait : où est-il passé celui-là ?).

3- «Ce qui est regrettable, c'est que l'élève moyen marocain ne semble maîtriser aujourd'hui, ni l'arabe, ni le français. Il utilise volontiers des tournures grammaticales empruntées à l'autre langue et même parfois, des mots déclinés inversement pour donner un curieux mélange linguistique franco-arabe». Ben Yakhlef (1981).

« Une partie importante des élèves marocains parlent mal, lisent mal et écrivent encore plus mal dans leur propre langue : l'arabe. Sur les bases mal établies de leur propre langue maternelle, ils ne peuvent évidemment pas construire une maîtrise convenable de quelque langue d'ouverture que ce soit» M. Bentolila (1999). «Arabisation dans le système éducatif. Comment capter le message scientifique». El Watan, samedi 22 décembre 2007. Beaucoup croiraient y reconnaître la situation algérienne.

 

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