Je doute : est-grave docteur ? » Paix et Amour entre les peuples

 Je doute : est-grave docteur ?

29/5/2008

Je doute! ... C’est grave, docteur?

par Mokhbi Abdelouahab *

Est-ce un sacrilège que d’évoquer la notion du doute au sein de l’université? Je me suis hasardé à glisser dans le brouhaha d’une discussion de cafétéria, l’agora de notre campus, une petite phrase avec laquelle un de mes professeurs entama son cours inaugural d’un module de morphogenèse végétale.

Il annonça la teinte de son enseignement avec une formulation aussi pertinente qu’élégante: «J’entends vous enseigner le doute.» Mal m’en avait pris d’intervenir. J’ai failli suffoquer sous une avalanche de propos sarcastiques sur l’inconsistance des scientifiques qui doutent. Malmené sans ménagements, j’ai cru devenir, ce jour-là, la risée du groupe. Les regards navrés de l’assistance et les sourires convenus me désignaient comme le dernier de la classe.

J’ai raté ce jour-là une belle occasion de me taire, me suis-je dis. Nos débats auraient suivi leur cours habituel. Ils auraient fini par s’installer dans le confort d’un conformisme suranné où tout le monde approuve tout le monde.

Et où il devient très vite patent que nous sommes une génération de quinquagénaires ayant mûri sous le confort de la pensée unique du parti unique. J’ai eu droit à une leçon récitée avec une vanité pitoyable. En vérité, j’ai pu mesuré ce jour-là, à l’instar de Jacques Sternberg qu’«Ignorance et arrogance ne riment pas seulement, ils vont souvent de pair».

Depuis cet incident, je me suis vengé en cultivant le doute avec davantage d’application et de rigueur. Et chaque jour que Dieu fait, je me sens davantage en phase avec ce journaliste et écrivain belge en vérifiant que «Personne n’est plus redoutable que celui qui n’a jamais de doutes.»

Qu’est-ce que le doute?

Évidemment, pour Napoléon Bonaparte le doute est «l’ennemi des grandes entreprises.» Ce sont, cependant, les hommes au caractère insipide qui produisent ce type de doute. Il les installe alors dans l’incertitude, la tergiversation et les conduit à la mièvrerie.

Le doute dont il question, ici, est celui des esprits éclairés; tel que celui d’Alain qui voit dans le doute «le signe de la certitude.» Il faut, naturellement, être capable de subtilité pour comprendre William Shakespeare (Othello) quand il énonce qu’«être dans le doute, c’est déjà être résolu».

Chez le croyant, le doute est salutaire pour la foi, il la préserve des méfaits désastreux de la routine qui, comme le souligne explicitement un hadith, est corrosive pour la foi. Il est aussi notoire que les compagnons du prophète (QSSSL) et les musulmans les plus fervents vivaient sous l’emprise de la crainte d’une damnation. Cette appréhension contrastait avec leur vécu fait de grande dévotion et d’une piété exemplaire. L’un des plus illustre d’entre eux n’a-t-il pas confessé que s’il ne restait qu’un seul homme qui ne devait pas rejoindre le paradis, il craindrait qu’il ne s’agisse de lui-même. Manifestement, le doute a éperonné la conduite de ces hommes pour les élever vers les cimes de la sincérité dans la foi et de l’authenticité du vécu. Chez le scientifique et le chercheur, le doute raisonnable est une source intarissable de grandes découvertes. Sans le courage de douter de Galilée ou de Pasteur, nous serions encore au géocentrisme et à la génération spontanée! Aujourd’hui encore qui, sans cette aptitude à douter aurait pu s’armer de suffisamment de véhémence pour attaquer de front le dogme central de la biologie moléculaire. Celle-ci fait des acides nucléiques et non des protéines le support unique de l’information génétique. La théorie sur le prion a pourtant été consciencieusement élaborée. Il est impliqué dans les maladies transmissibles telles de la maladie de Creutzfeldt Jakob iatrogène ou familiale (insomnie fatale). Le très médiatisé syndrome de la vache folle a fini par faire la notoriété du prion auprès du grand public. Cet agent infectieux est uniquement constitué de protéines (protéic virion), sans matériel génétique. Il ne présente aucune ressemblance ni avec les bactéries ni avec les virus. Evidemment, l’émergence de cette théorie avait sur le moment heurté l’entendement des plus grands scientifiques. Comme les plus grandes découvertes, elle a été controversée. Albert Einstein doit mieux que quiconque savoir de quoi il parle quand il dit aux incrédules «qu’il est plus facile de désagréger le noyau atomique qu’un préjugé.»

La sagesse d’Alfred de Musset se vérifie si fréquemment que la vox populi s’est appropriée sa devise «[qu]’il ne faut jurer de rien». Quant à Galilée même s’il ne fût réhabilité par l’église qu’en 1992, la postérité n’a pas attendu aussi longtemps pour le faire entrer dans son panthéon. Emporté par son élan dans sa confrontation avec le clergé catholique, il décréta, de manière indubitablement excessive pour tout croyant, que «le doute est le père de la création.»

En bons cartésiens, vérifions ce que Descartes, lui-même, pense du doute: «pour examiner la vérité, il est besoin une fois dans sa vie, de mettre toute chose en doute autant qu’il se peut» (Règles pour la direction de l’esprit). Est-il réellement besoin de démontrer que le doute est à la base de tout savoir? Jean-Charles Harvey dans les demi-civilisés répond qu’«il est la condition essentielle de la recherche de la vérité», car dit-il «On ne court jamais après ce qu’on croit posséder avec certitude.»

Bertrand Russel, remarquable philosophe et logicien britannique dont l’oeuvre traite des fondements des mathématiques, de la pensée scientifique, d’éthique mais aussi de politique (Lutte contre la prolifération de l’arme nucléaire avec Einstein, après la guerre / «Tribunal Russel» en 1966 pour condamner les crimes de guerre américains au Viêt-nam). Il ne prend pas de gants pour fustiger les fausses certitudes de certains esprits insuffisamment instruits: «Le problème en ce bas monde est que les imbéciles sont sûrs d’eux et fiers comme des coqs de basse-cour, alors que les gens intelligents sont emplis de doute.» Davantage explicite et synthétique, l’écrivain et essayiste espagnol, Miguel de Unamuno fait du doute le couronnement de la raison. Il observe que: «Le suprême triomphe de la raison est de jeter le doute sur sa propre validité.»

Enjeu du débat

L’enjeu que cache ce débat n’est pas anodin. C’est parce qu’il revêt un caractère fondamental que nous avons jugé utile de le prolonger tout au long de ce bavardage. Paradoxalement, il soulève une question simple: l’enseignement universitaire doit-il se contenir à gaver les étudiants de connaissances figées et de certitudes immuables ou devrait-il s’efforcer à leur apprendre à réfléchir, à penser, à produire des idées? Dans le premier cas, le produit est un citoyen qui encombrera les statistiques sur les élites nationales. Il ne se posera pas de questions, il ne connaîtra pas le doute: il sait, il pense qu’il sait. C’est, selon Elie Wiesel, la parfaite définition du fanatique (mémoire à deux voies). Dans la seconde alternative, l’enseignement universitaire veillera à initier chez l’étudiant la capacité à cerner toute réalité, dans toute la complexité des interactions des éléments qui la constituent, avec circonspection, quelles que soient sa nature et la science avec laquelle celle-ci est perçue. Un tel enseignement inculque autant de désir de comprendre que d’humilité dans le savoir. Cette attitude n’émerge que chez ceux qui sauront cultiver l’aptitude à douter.

Naturellement, pour que ces vertus soient transmises aux étudiants, il est impératif qu’elles imprègnent foncièrement l’esprit des enseignants eux-mêmes. Malheureusement, l’une des pathologies dont souffre l’université algérienne est constituée par un certain scientisme. Aussi virulent que sournois, ce mal ronge le fondement le plus sacré de l’institution qu’est l’esprit scientifique. Le scientisme que nous stigmatisons n’a pas de relations avec le concept qui traduit ce mouvement philosophique de la pensée humaine qui s’est érigé sur le positivisme d’Auguste Comte en lui extirpant ce qu’il a de plus positif. Mais nous entendons souligner la propension exagérée chez une espèce d’universitaires en pleine prolifération qui utilise une sorte de fanatisme scientifique comme un paravent pour cacher une réelle indigence intellectuelle. Ce scientisme est la réplique exacte de l’arrivisme dans la vie sociale. Il affecte aussi bien les programmes d’enseignement que ceux de la recherche.

Je crains de tomber dans les travers mêmes que je dénonce chez les autres, arrogance et pédantisme.

Le but du jeu est cependant plus modeste. Je me suis livré dans ces lignes à une dissertation de potache. Je n’ai pas dissimulé la délectation avec laquelle j’ai accompli cet exercice. L’esprit quelque peu provocateur m’a servi à mettre un peu de sel dans une querelle moderne et civilisée, celle des idées et points de vues exprimés sans acrimonie.

Cela me reposera des palabres quotidiennes où personne n’écoute l’autre, des discussions cacophoniques qui n’engendrent que dépits et frustrations. Ces chamailleries usent nos neurones et déconnectent prématurément nos synapses sans que nous nous en servions véritablement.

Pour paraphraser Jules Renard, je dirais que sans doute -et non pas peut-être-, un «jugement» franchement et «gentiment» exprimé vaut mieux qu’un préjugé non fondé. Pour vous immuniser contre la bêtise des préjugés, je vous recommande Georges Courteline. Ce railleur hors pair de la société administrative et bourgeoise du début du siècle précédent qui dit «Passé pour un sot aux yeux des imbéciles est bien un délice de fin gourmet».

Tout un chacun connaît dans son entourage des personnes pleines de suffisance. À l’université, elles sont nuisibles car elles figent les connaissances avant de les débiter aux étudiants. Pour elles la science ne serait qu’une compilation de certitudes. Présents dans la vie publique, ce genre de personnages ramène tout débat d’idées au ras des pâquerettes. C’est une stratégie délibérée souvent observée dans la vie intellectuelle du pays. Le but de la manoeuvre de ces indus occupants de la sphère intellectuelle est de s’y maintenir avec un électro-encéphalogramme douteux. Ils ne passent jamais inaperçus mais depuis Plutarque, l’on sait bien que ce sont les tonneaux vides qui font le plus de bruit. Nous leur disons simplement qu’il est toujours temps de se convertir au bon sens. «Les arrogants ne font rien d’autre que d’édifier les châteaux où ils cachent leurs craintes et leurs doutes.»

Selon Franck Herbert (écrivain américain / les enfants de Dune).

Fontenelle, neveu de Corneille, les met en garde contre tout excès de confiance devant le challenge. «Tout le monde ne sait pas douter», disait-il dans ses Réflexions sur la poétique, «On a besoin de lumière pour y parvenir et de force pour s’en tenir là.» Alors, il faut y aller mollo!

Mon propos risquant de virer au radotage vaseux, je le termine avec une pensée pour Ylipe, cet intellectuel co-signataire du «Manifeste des 121» du 6 septembre 1960. Emmenée par Jean-Paul Sartre, toute une fraction de l’Intelligentsia française sema le doute sur le bien-fondé du fait colonial et provoqua l’ire de l’Etat français avec une «Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie». Je fais mienne sa devise si joliment ramassée: «Je vais continuer à douter de tout ce que je sais et me douter du reste.»

  



* Université De Mostaganem

 

 

Source : http://www.lequotidien-oran.com

 

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