L'Algérie face au colonialisme d'hier et d'aujourd'hui/la guerre qui dérange » Paix et Amour entre les peuples

 L'Algérie face au colonialisme d'hier et d'aujourd'hui/la guerre qui dérange

19/6/2008

L’Algérie face au colonialisme d’hier et d’aujourd’hui/La guerre qui dérange encore

Les guerres de libération dérangent-elles encore ? Nous pouvons le penser à noter la constance mise à en récuser la légitimité. La nôtre, parce qu’elle nous préoccupe au premier chef et qu’elle fut la seule vraie guerre de libération dans l’aire occidentale et du Monde arabe, reçoit coup sur coup en dehors de la sphère de production intellectuelle des historiens. Difficile d’embrigader ces derniers, astreints au régime de la preuve et trop soucieux de vérité historique, dans une remise en cause d’un combat par des opérations de mémoire se suffisant de leur caractère artistique pour se passer de normes de l’argument. Car, à regarder d’un peu plus près, la décolonisation des pays qui ont appartenu à l’empire français d’outre-mer ne pose aucun problème de nostalgie ni de post-évaluation. L’Algérie, seule, pose problème, et en trois ans le tableau qu’avait esquissé la campane pour faire d’Albert Camus un écrivain «naturellement» algérien, un repère de notre littérature et d’une partie de notre être national, s’est considérablement enrichi et complété. Par petites touches, apparemment indépendantes, appartenant à des registres différents de l’expression littérature, artistique ou apparenté. Le tableau d’ensemble n’est même pas encore visible pour tous, et de nombreux  facteurs endogènes agissent pour qu’il en soit ainsi ou, pire, travaillent pour que soit endossée cette remise en cause de la forme armée qu’a prise notre lutte nationale.

Les éléments clés du tableau

En toile de fond de cette entreprise demeure l’impossibilité absolue de la défense du colonialisme comme tel. Il faudrait une dose de racisme insupportable en notre époque pour reprendre les arguments de la mission civilisatrice sous les formes et dans les termes du moment de la conquête et de l’occupation. Force est de revenir à un «travail» sur des segments particuliers, de produire une traduction esthétique de la théorie des aspects positifs avec toute la complexité, les détours et les niveaux de représentation  qu’elle exige. Ne fonctionne pas très bien, au regard de ces exigences, l’image d’Epinal du colon défrichant des terres, asséchant des marais, introduisant des cultures.
Celle d’un colonialisme «positif», celui des routes, des écoles, des hôpitaux n’arrive pas assumer ses fonctions tant le paternalisme en est manifeste. Il nous reste alors à examiner comment a fonctionné la mise en place du dispositif de guerre idéologique contre une des plus grandes entreprises de destruction de la domination coloniale.

L’air de ne pas y toucher

Les acteurs crédibles de la remise en cause ne pouvaient qu’être indigènes. Cela a commencé par substituer l’image haïssable des généraux, des Bugeaud, des Cavaignac, des Lamoricière par celle aimable et hors champ d’un écrivain, de surcroît, prix Nobel de littérature. Fascinant ! C’est parti dans les sens : colloques, séminaires, rencontres à Paris et à Alger, articles de presse concentrés dans un court laps de temps, tous animés par des Algériens, des structures algériennes, par des journaux algériens. Et si controverse il y eut, sur un aspect ou un autre de l’œuvre ou de l’écriture de l’homme, quel meilleur moyen de se l’approprier, d’en faire notre affaire, de la placer au centre de nos préoccupations, de notre histoire intime, de la remettre là où, rétrospectivement, elle aurait dû rester. Personne ne relève à ce moment que nous étions à la veille du cinquantenaire de l’œuvre culte de Kateb Yacine, Nedjma, que n’évoqueront que de rares articles de presse, ce qui est bien maigre au regard du battage fait autour de Camus et de l’importance de Nedjma pour notre histoire réelle et pour la représentation qu’en offre l’écriture de Yacine. Il faut avouer, avec le temps, que ce fut un coup de maître que les vigilances les plus aiguisées et les plus critiques à l’égard de cette campagne autour de Camus n’avaient pas relevé.
Nous en ressortirons avec une idée bien installée dans notre champ intellectuel que Camus appartient à notre histoire intime comme vous pouvez le constater aux lectures de Fanon ou de Mostefa Lacheraf.
Nous en ressortions aussi avec l’idée que notre guerre n’a pas fait dans le détail et le discernement, qu’elle fut probablement hâtive et, à tout le moins, destructrice d’une possibilité de coexistence désirable avec les pieds noirs.

Du repère historique à la fraternité virtuelle

Le deuxième élément de cette remise en cause sera plus explicite : une Algérie fraternelle était possible. Jean-Pierre Lledo en parlera le premier dans un documentaire consacré à une des plus grandes figures de notre guerre et parmi les plus aimée et respectée : Henri Alleg. Au bout d’un long périple au cours duquel il retrouve ses compagnons de combat algériens, ses amis, ses camarades et les simples gens qu’il avait soutenus dans leurs luttes sociales, Jean-Pierre Lledo pose la question et la probabilité. Une Algérie fraternelle était possible. La fraternité, c’est forcément entre pieds-noirs et Algériens. Au 1er novembre 1954, les Algériens vivaient sous le Code de l’indigénat. C’est difficile d’admettre que des deux frères l’un vit sous le régime de la liberté quand l’autre vit sous un état d’exception permanent. C’est difficile d’expliquer à un paysan algérien auquel le Code des forêts interdisait de lâcher sa chèvre dans les bois qu’il était possible de vivre en fraternité avec les pieds-noirs. Bien sûr, il apparaîtra, plus tard, que le voisinage forcé entre les pieds-noirs les plus pauvres et les Algériens dans les zones de contact entre quartiers arabes et quartiers européens sera pris comme argument de cette possibilité. Mais au-delà du Code de l’indigénat, au-delà du Code des forêts, au-delà du décret Crémieux qui détachera l’écrasante majorité des juifs algériens de la communauté indigène, au-delà de la répression du 8 mai 1945 et la participation massive des colons au massacre, au-delà des tueries de masse des généraux de la conquête, au-delà des gourbis et des bidonvilles, Henri Alleg n’est pas la preuve qu’une Algérie fraternelle était possible. Il est la preuve du contraire. Comme tous les autres Algériens d’origine européenne, et devenus Algériens deux fois plutôt qu’une par leur choix, ils ont choisi notre camp parce qu’il était impossible de convaincre la masse des pieds-noirs de l’injustice quotidienne qui nous était faite, impossible de les convaincre que nous étions leurs égaux, que nous étions dans notre propre pays soumis aux lois du deuxième collège. Si cela avait été possible, les pieds-noirs auraient d’eux-mêmes exigé la fin de l’esclavage colonial. Henri Alleg et tous les autres ont été confrontés à ce choix. Ou ils se mettaient en conformité avec leurs idéaux de justice et d’équité et ils rejoignaient le combat en tant qu’Algériens avec les terribles conséquences qu’ils allaient subir entre mort, tortures et prison ou ils renonçaient à leurs convictions les plus profondes.
Cette idée aussi fera son chemin et s’installera dans le paysage, séduisante pour certains. A l’appui de cette nostalgérie deux hypothèses vont agir. Et si nous avions fait comme en Afrique du Sud où communautés blanche et noire ont pu mettre fin ensemble à l’apartheid, gouverner et travailler ensemble, garder au pays les grandes ressources scientifiques et techniques des Blancs pour le plus grand profit de tous ? Et si en Algérie, la communauté pied-noire n’était pas partie, quel niveau de performance nos services publics, notre économie, notre agriculture auraient-ils atteint ? Hypothèses spécieuses ! En Afrique du Sud, c’est la masse de la communauté blanche qui a décidé, à travers les courants politiques blancs, ses représentants élus et ses gouvernants choisis de renoncer à leur domination. Au bout d’une lutte nationale et d’une guerre sévère. Cette communauté n’a pas brandi jusqu’au bout l’exigence d’un pouvoir blanc. A aucun moment en Algérie un courant politique pied-noir n’a appelé à la raison. Bien au contraire, la masse des pieds-noirs a suivi les ultras, accueilli Guy Mollet avec les tomates, porté Laguaillarde, suivi l’Echo d’Alger et la Dépêche  d’Algérie, applaudi Salan et le putsch d’Alger, fourni ses hommes de troupe à l’OAS. Qu’un million de pieds-noirs aient suivi Froger et défendu les intérêts de huit mille gros et moyens colons relève de leur conscience politique, de leur choix de société et pas de notre responsabilité. Cette thèse se développera-t-elle jusqu’à nous reprocher un jour de n’avoir pas eu cette conscience pour deux qui nous aurait interdit toute action libératrice et imposé que la communauté pied-noire se rende compte de la condition du colonisé ?

Le travail de sape

Le travail de sape va continuer en développant ses thèses implicites. Le colonialisme étant indéfendable, et comme il est difficile de s’attaquer à la guerre de libération elle-même il faut s’attaquer à ses acteurs. L’essentiel dans cette œuvre est de les dépouiller de l’apparence du libérateur, de l’humaniste, de la justice. Qu’à cela ne tienne. On leur fabriquera l’image du tueur raciste, du tueur pathologique, du tueur au faciès totalement semblable à cette armée coloniale qu’il prétendait combattre. On entre alors dans le relativisme historique, la cruauté du combattant est la même, porte le même sens chez le dominant et chez le dominé. Peu importe que dans toutes les guerres de libération les pertes des dominés aient été infiniment plus lourdes que chez les dominants. Dans cette thèse le dominé doit porter en lui la conscience pour deux. Il doit se battre et expliquer à l’autre pourquoi il se bat. Il doit subir et s’interdire de répondre avec les seuls moyens qui lui sont disponibles. Pour la suite, je vous ai déjà parlé du dernier roman de Sansal. Lui, les acteurs de notre guerre, c’est carrément des nazis ou des proto nazis. 

Quelques raisons

Il existe une raison de fond à cet acheminement sur notre guerre de libération. Un rapport de domination néo-colonial est absolument nécessaire à la France et à l’Europe pour toutes les histoires d’énergie que vous connaissez. Nous le faire accepter nécessite la destruction du mythe fondateur du 1er novembre 1954 en lui soustrayant dans la conscience des nouvelles élites qui n’ont pas connu la domination coloniale, tout caractère libérateur et de progrès, tout sens historique. Et sans sens historique réel, le 1er Novembre devient un acte inessentiel, un acte arbitraire. Autour de cet acte central, la remise en cause, atteindre les acteurs de la guerre dans leurs motivations et dans leurs résultats. La récriture de l’histoire devient dans un seul mouvement oublieuse et récurrente. Elle devient téléologique à l’envers. Les résultats de la guerre, c’est-à-dire à leurs yeux, tous les tourments que nous avons vécus étaient la finalité, la fatalité inscrites dans l’option de la guerre, que nous n’avions pas su voir à temps et que nous devrions voir aujourd’hui. La guerre n’a-t-elle produit que cela et à voir, puisqu’on nous invite à voir, malgré toutes les misères que nous vivons. La situation des autres pays anciennement colonisés qui n’ont pas engagé une guerre de libération et qui ne font l’objet de nulle attaque semblable à celles que nous subissons n’est-elle pas meilleure du point de vue normatif qu’on nous brandit au-dessus de la tête et parfois devant les yeux ? 

Par Mohamed Bouhamidi
Source: La Tribune

 

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