Par-delà les altercations et les divergences entre les deux rives de la Méditerranée, durant quinze siècles la cohabitation était une réalité. La situation aujourd’hui est inadmissible.Jamais l’ignorance, les anathèmes, voire la haine n’ont atteint un tel degré,alors que tout devrait amener les uns et les autres à négocier, dialoguer et réguler les conflits avec raison. Il est urgent de déconstruire le regard que chacun porte sur l’autre. Depuis quelques années, «l’Occident», après l’accalmie de la période post-décolonisation, s’invente de nouveau un ennemi, pratique la loi du plus fort et paradoxalement se fait «peur».Forme inédite de ressentiment à l’égard du dernier monothéisme qui rappelle aux précédents un certain nombre de vérités, d’exigences, de valeurs spirituelles oubliées dont il est temps de faire l’inventaire en termes de droits communs pour l’humanité face aux périls de la marchandisation du monde. «L’Orient» réagit par la «colère» sourde ou directe. Peur et colère, deux mauvaises conseillères. Est-ce pour l’Occident la remise en cause des valeurs modernes et libérales, qui s’éprouvent en impasse dans le village planétaire? Et comme le remarquent des intellectuels européens vigilants, «le ressentiment d’anciens empires coloniaux drapés dans leur arrogance, qui commencent à prendre conscience de leurs limites?» Est-ce pour l’Orient la rupture entre foi et raison, le suivisme aveugle ou les replis obscurs qui démontrent le degré de la décadence? Dans ce contexte, la vivacité spirituelle des musulmans, surtout si elle dévie et instrumentalise la religion, effraie l’Europe dont les paradigmes s’essoufflent, et inquiète les USA dont les valeurs se crispent.
Diversion aux problèmes politiques Pour faire diversion aux graves problèmes politiques qui secouent le monde,comme l’aggravation des inégalités, les guerres et la destruction de la nature,certains après la fin de «laguerre froide» s’inventent un nouvel ennemi et pratiquent lapolitique du deux poids, deux mesures. Le 11 septembre 2001 a donné uneoccasion en or à la théorie fumeuse du choc des civilisations et à l’obsessionsécuritaire. Ce n’est pas un hasard que dès 2002 on évoque un soi-disantantisémitisme au sein des milieux issus de l’immigration maghrébine, que l’ondiabolise. Nous sommes dans la phase de la seconde Intifada. Tout concourt àfaire de l’Islam le coupable idéal, l’ennemi de l’Occident et par là, empêcherl’opinion publique internationale de soutenir la Résistance palestinienne et des’intéresser à l’Islam, en tant que culture de la fraternité. C’est, précisentdes intellectuels juifs engagés pour le vivre ensemble «l’entrée dans l’ère du soupçon. Le “chocdes civilisations” se transforme en argument imparable dans certains cercles».Dans ce climat de chasse aux sorcières, des médias et politiciens, en termes defonds de commerce ou de campagne électorale, agitent les vieux fantômes de lapeur et de la soi-disant islamisation rampante pour les uns, et del’occidentalisation perverse pour les autres. Eclate alors l’affaire des caricatures, une provocation grossière et vulgaire.Les manipulations par des régimes de la colère des musulmans, apportent del’eau aux moulins des xénophobes, dont les idées se banalisent. L’invasionbrutale de l’Irak, l’exacerbation des discriminations que subissent lesmigrants dans les quartiers défavorisés en Europe, l’affaire de la loiinterdisant le foulard dans les écoles en France, l’agression du Liban, et lesactions coloniales continues qui spolient, nient et répriment les Palestiniens,et les poussent aux actes désespérés et suicidaires, illustrent la tragédie. Lacensure s’abat sur ceux qui osent rendre compte des faits et tentent d’expliquerla réalité politique. C’est seulement aux pyromanes islamophobes etva-t-en-guerre que la parole est octroyée. La liberté d’expression est défenduelorsque les musulmans sont stigmatisés. Des médias satellitaires arabes ne sontpas en reste; ils accentuent le sentiment de victimisation et préfèrent aussidonner la priorité aux images et aux messages «huile sur le feu». Comme les loups, lesréactionnaires crient plus fort que les personnes sages. Ces derniers saventque la sécularité, la liberté et le sens de l’ouvert sont des valeursabrahamiques, quoique certains en disent. Les sages tentent par ledialogue de parvenir à une parole commune, de fair prevaloir le droit etle respect de l autre et font la différence entre résistance légitime etatteinte aux droits humains.
La démocratie estaffaiblie dans le monde occidental et la bonne gouvernance est faible dans lemonde arabe incapable de faire face à ces défis. Plus la démocratie faiblit,moins elle tolère la critique. Paradoxalement, plus les défis se compliquent etle besoin de changement se fait sentir en rive Sud, plus les pouvoirs separalysent et ferment le jeu, au risque de pousser au pire. Dans le monde, lesextrémistes des deux camps, souvent manipulés, finissent par imposer un fauxthéâtre d’opérations, de faux dilemmes fondés sur l’idée folle de confrontationpermanente et prennent en otages des valeurs universelles pour les défigurer,les uns la «liberté»,les autres la «dignité».Ils font feu de tout bois. Le dernier exemple en date du délire islamophobe,lié à des préjugés haineux sur l’Islam: l’annulation volontaire en France d’unmariage d’un couple de confession musulmane. La raison invoquée est quel’épouse a menti, contrairement à ce qu’elle avait affirmé avant son mariage,elle n’était pas vierge. Divorcer est un droit, mais la démarche du mari estinfantile, aucune raison de procéder ainsi pour rompre. Cela a eu pour effetnégatif de mettre sur la place publique l’intimité de sa conjointe. Il a donnéprétexte à nombre de voix de crier au scandale, qui feignent d’oublier que lefondement de la décision de justice est le mensonge, l’abus de confiance. Danstoute l’Europe, les islamophobes et autres féministes en mal de sensations’emparent de l’affaire pour de nouveau distiller leur venin. Cette histoirelève le voile sur le mensonge et l’hypocrisie. Dans cette affaire, ce n’est passeulement de l’islamophobie, mais aussi de la religiophobie, car l’appartenancereligieuse de l’individu pose problème à la société européenne. Il est croyantet lui donner raison dans ce type de revendication, ce serait admettre que lesprincipes de conviction peuvent être légitimes au regard de la loi. Lespolitiques ont multiplié les déclarations pour un «Islam d’Europe», pour que le troisième rameaumonothéiste ne soit pas stigmatisé. Alors, pourquoi ces campagnes et remises encause? Ce jugement donne pourtant, un moyen de démontrer que être musulmann’est pas en contradiction avec les lois de la République. Il montre lapossibilité d’une cohabitation possible et pacifique. Prenant prétexte desactions des extrémistes politico-religieux, qu’ils amplifient à dessein, lesislamophobes cultivent l’amalgame et suscitent la peur de l’Islam et de sesvaleurs abrahamiques. Les propagandistes de la géométrie variable sont prêts àchanger la loi, pour prouver qu’ils ont raison d’avoir peur de l’autre.LaFrance des Lumières, de la Philosophie, de la Révolution, des droits del’homme, est laissée un temps, au bord de la route, et une autre dans laquelleaucun être objectif ne peut se reconnaître, s’emballe et oublie toutes lesattitudes déshumanisantes et aliénantes qui courent les rues pourinstrumentaliser un fait divers. Significatif de l’air du temps, le débat esttombé au plus bas niveau jamais atteint dans l’histoire des polémiques. Lanausée et le dédain face à cette dérive sont la réponse naturelle des personnesqui ne méprissent pas l’autre.
Des signesd’ouverture
Heureusement, dessignes d’ouverture autour de «laMéditerranée» et dans le monde au sujet des rapports entre lespeuples, se font jour, et permettent d’espérer. Le premier est le fait que deplus en plus de groupes de citoyens de toutes confessions et cultures serencontrent, dialoguent et remettent en cause les «murs» que d’autres veulent ériger. De même, toutprojet sur la Méditerranée espace commun, malgré les arrière-pensées des uns etles réticences des autres, suscite des discussions à tous les niveaux. Preuveque les gens ont conscience des enjeux et soif de justice et de partage. Ledeuxième concerne «l’interconnaissance»;en novembre prochain aura lieu à Rome le premier Forum mondial «Islam-Catholicisme», suite àl’initiative en 2007 de notre lettre de 138 savants musulmans, (aujourd’hui225) coordonnée par la Fondation «Ahlel Bayt pour la pensée islamique» à Amman, adressée à tous lesdignitaires chrétiens. Dans ce sens, sur sollicitation du pape Benoît XVI, quiavait fait un faux pas en 2006 a Ratisbonne, semble tirer des leçons, seprépare un document du Vatican qui définira les lignes directrices pourrenforcer le dialogue interreligieux. Le texte sera inspiré des DixCommandements et partira de l’idée que tous les croyants ont des pointsimportants en commun: la foi en un Dieu unique, la sacralité de la vie, lanécessité de la fraternité, l’expérience de la prière qui est la langue de lareligion. Il sera une sorte de grammaire universelle que les chrétiens pourrontutiliser dans leur rapport avec leur prochain. Esperons qu il s inscriravraiment dans l ouvert. Le troisième signe d’ouverture est le fait que mêmel’Arabie Saoudite rigoriste et des savants traditionnels ont pris conscience dela nécessité de communiquer et de dialoguer. A La Mecque a eu lieu, la semainedernière, une conférence mondiale sur le dialogue interreligieux. Les participantsont confirmé l’importance de l’instauration du dialogue entre les adeptes desdifférentes religions afin de barrer la route au choc des civilisations et àceux qui font sa promotion. Parce que, reconnaissent-ils, le dialogue est lemoyen de répondre aux calomnies auxquelles est en butte l’Islam, et de corrigerl’image que les masses occidentales ont de lui. Ils ont demandé aux pays dumonde entier et aux organisations internationales, à leur tête l’ONU, d’assumerleurs responsabilités pour lutter contre la culture de la haine entre lespeuples, du rejet de l’autre qui a pour effet de menacer la paix et la sécuritédans le monde. Visant spécifiquement la montée de l’islamophobie en Occident,les participants à la conférence disent attendre de l’ONU et des organismesmondiaux de défense des droits de l’homme qu’ils interdisent les campagnes dedénigrement menées contre l’Islam, le Prophète et le Coran et qu’ils fassentcampagne pour l’adoption de lois punissant les dénigrements faits aux prophèteset à leurs messages, de façon à ne pas se servir de la liberté d’expressionpour remettre en cause la coexistence et la paix dans le monde. Ce pointapparaîtra pour certains comme limitant la liberté d’expression. Il est unsujet de débats sans fin. En outre, la nécessité du dialogue à l’intérieur dela communauté musulmane a été perçue. Les théologiens ayant participé à laconférence islamique de La Mecque, ont préconisé de résoudre les différends quisurviennent entre les musulmans et d’aider les adeptes de différentes écoles depensée islamiques à avoir des relations pacifiques entre eux et ce, dansl’objectif de réaliser l’unité morale de la communauté et d’alléger lestensions entre eux, provoquées par le fanatisme, le sectarisme et lesdivergences d’opinions. Parmi les recommandations arrêtées par les participantsà la conférence islamique de La Mecque, figure la création d’un organismemondial pour le dialogue et celle d’un centre pour la relation entre lescivilisations. En outre, il a été créé le Prix du roi Abdellah ibn Abdelazizpour «le dialogue entre lescivilisations» afin de récompenser les personnes et organismes pourleur participation au développement du dialogue et à la concrétisation de sesobjectifs. Reste que la première condition pour faire reculer l’islamophobie etbâtir le vivre ensemble est de donner l’exemple, se réformer sur le planinterne, pratiquer l’autocritique et libérer les citoyens, afin de sortir del’autoritarisme, du sous-développement et des arriérations et réaliser les principescivilisationnels.
(*) M .C est Professeur des Universités www.mustapha-cherif.com