L'université algérienne:pour en finir avec la léthargie » Paix et Amour entre les peuples

 L'université algérienne:pour en finir avec la léthargie

8/7/2008

L´UNIVERSITÉ ALGÉRIENNE
Pour en finir avec la léthargie
07 Juillet 2008

"L´université, de par sa mission première de formation, de recherche et de propagation de savoir, de son éclairement intellectuel et son rayonnement culturel, ne saurait assumer pleinement son rôle, sans être entièrement intégrée dans la société, largement ouverte sur les mutations survenues dans le monde et bien préparée à la concurrence scientifique". "Les écoles, les universités, les centres et laboratoires de recherche en Algérie sont, plus que jamais, appelés à s´engager dans cette bataille pour relever les défis et gagner l´enjeu de la qualité".
Abdelaziz Bouteflika. Inauguration de l´année universitaire à Batna.

Ces mots du président de la République sont un baume pour les enseignant(e)s. Cependant, comme on dit, "il y a loin de la coupe aux lèvres!" Il est vrai qu´il est trop facile, dit-on, de brocarder sur l´université ou ses responsables; il est impératif que tous ensemble, en Algérie, nous puissions contribuer à la réanimation de ce corps inerte. Rien ne peut se faire si les gouvernants ont, d´une façon ou d´une autre, une sous-estimation, voire un mépris envers l´apport incontournable avant qu´il ne soit trop tard- de l´université au développement du pays. Avons -nous vu les responsables des départements ministériels s´enquérir auprès des responsables du système éducatif des besoins actuels et prévisibles du pays en diplômés de toute catégorie? Même le CAP, du fait de la disparition des collèges d´enseignement technique, a disparu. Même chose pour les filières de sciences exactes qui deviennent, il faut le déplorer, des peaux de chagrin, compromettant dangereusement l´avenir du pays et personne ne semble concerné!

A quoi sert l’université?
Il s´avère que chaque département ministériel fait réellement dans l´autisme en recréant, comme dans les années 70, des instituts spécifiques pour une infime minorité d´étudiants. A titre d´exemple, pour le projet d´autoroute je pense qu´il était scandaleux que l´Etat débourse l´équivalent de 12 à 14 milliards de dollars pour sa construction sans qu´il y ait transfert réel de technologie. 70 candidats ont été envoyés en Chine pour étudier et les entreprises concernées envisagent de construire un institut pour 10 millions de dollars. Naturellement, ce sera un institut "clés en main". Rendons-nous compte! l´Université algérienne qui compte les meilleurs spécialistes du moment dans le génie civil est - malgré son expertise- soigneusement tenue à l´écart. C´est elle qui aurait dû être en face des Chinois ou des Japonais...Les exemples de ce type sont légion. En clair, chaque département ministériel crée ses propres espaces de formation supérieure pour des quantités infinitésimales d´étudiants - quelques milliers - pendant que la foule est ensardinée avec en gros 10 à 100 fois moins de ressources par étudiant.
Certes, à l´indépendance, la massification était nécessaire, il y avait une demande populaire d´école et de savoir irrépressible. Cependant, au fil des ans, l´enseignement supérieur ne jouit pas dans le pays de la considération qui lui revient. Les pouvoirs publics ne perçoivent pas suffisamment les dangers d´un pays sans élite autochtone. Pour cela, il n’y a pas de miracles, il faut remettre à plat un certain nombre de principes. Cette révision est rendue nécessaire par la marche du monde et les profondes mutations qui se passent d´une façon accélérée. L´avenir du pays est dans son élite, il n´est pas dans son pétrole ou son gaz qui ne peuvent servir et ne doivent servir que de moyens pour asseoir une création de richesse qui sera de plus en plus celle de l´intelligence. Le regard de la société doit changer, pour cela nous devons recruter et garder les meilleurs à l´université. Nous devrons, progressivement, aller vers des situations salariales en fonction du mérite de la production scientifique. La thèse de doctorat ne saurait être une fin en soi. Elle consacre, je le pense, une aptitude à la recherche à un moment donné sur un sujet donné. Quand on sait que les connaissances augmentent d´une façon exponentielle, il serait malhonnête de tromper les jeunes en leur donnant des connaissances dépassées.
Se pose la question de fond un peu provocatrice: "Pour qui et pourquoi nous formons l´élite si elle ne sert pas? Quels sont les métiers pour lesquels l´université doit s´investir? Doit-elle former pour le tissu industriel actuel qui n´est plus que l´ombre de lui-même? Du fait que l´université n´a pas été associée comme il se devait aux grandes mutations induites par cette mondialisation-laminoir, il faut bien le dire, nous ne trouvons pas d´écho de la part des départements ministériels censés être les réceptacles en partie de ces diplômés. Les besoins ne sont pas clairement identifiés. Certes, on dit et je suis d´accord que l´Université ne peut plus former pour un emploi, mais qu´elle doit pouvoir inculquer les connaissances et les outils méthodologiques ainsi qu´une information sur le marché pour l´aider à concevoir son propre emploi, participant ainsi à la création de richesse nationale. Les possibilités de développement sont immenses si l´Etat décide d´aller vers l´autonomie dans tous les domaines. Encore une fois, et au risque de me répéter, le développement ce n´est pas les portables pour 2 milliards de dollars sans aucun profit si ce n´est de nous inciter à être bavards; le développement ce n´est pas les 200.000 voitures et autres 4x4 pollueurs importés pour 2,5 milliards de dollars sans création de richesse sinon des showrooms où l´Algérien, prêt à s´endetter à fond pour acquérir un engin conçu et réalisé ailleurs, participant de ce fait à réduire le chômage en France, au Japon et en Chine. Si tout est importé et que l´Algérie se "bazarize" encore une fois: "A quoi sert l´université?"
Chacun sait aussi qu´avec la recherche d´aujourd´hui se jouent l´avenir, la souveraineté, la sécurité et la place de tout pays dans un monde de plus en plus globalisé au seul profit des plus puissants et des plus éclairés. Ainsi, un récent rapport de l´Ocde (1) indique que la Chine s´est hissée en 2006 au 2e rang de l´investissement mondial dans la RD, avec 136 milliards d´USD, certes derrière les USA (330 milliards d´USD), mais désormais devant le Japon (130 milliards d´USD). Considérant l´évolution très rapide des dépenses de la Chine en ce domaine par rapport à son PIB (0,6% en 1995 mais déjà 1,23% en 2003) ses investissements en R-D égaleront et dépasseront certainement à terme, ceux des USA. Cette tendance est également valable pour d´autres pays émergents qui, devenus très performants et très attractifs, ont non seulement réussi à juguler l´exode mortel de leurs élites, mais ils ont aussi inversé cette tendance en récupérant une bonne partie de leurs universitaires expatriés, tout en attirant désormais des chercheurs étrangers. Dans le monde musulman, 1,3 milliard de personnes réparties sur 57 pays et 3 continents, les dépenses de recherche représentent globalement 0,34% du PIB, bien en deçà de la moyenne mondiale qui est de 2,36% Quant à l´Algérie, elle aurait investi 0,225% de son PIB durant la période 1996-2003, loin derrière l´Egypte (1,54%) et même le Maroc (0,469%) et la Tunisie (0,344%), De plus, à l´échelle mondiale, notre pays avec 400 chercheurs par million d´habitants, se situe, à la fois, en dessous de la moyenne des pays musulmans et loin derrière la moyenne de 5000/million d´habitants des pays développés. En amont, dans la formation supérieure, l´université de Shanghai établit régulièrement un classement, largement reconnu, des 500 meilleures universités du monde dont certaines dépensent jusqu´à 800.000 USD/étudiant et par an, soit environ 4 millions de nos centimes par étudiant et par jour ouvrable". (1)
Ce chiffre est à comparer avec les 125.000 Da par an (l´équivalent de trois jours!). Sachant que le budget de l´enseignement supérieur pour l´année 2008 est de 120 milliards de Da, soit 1, 5 milliard de dollars, ce que gagne le pays en "rente" en une semaine! C´est peu cher payé pour l´avenir du pays. On s´aperçoit, en définitive, que l´enseignement supérieur pour la formation d´un million de Jeunes, leur nourriture et leur hébergement, leur transport et leur bourse, ainsi que la dynamisation de la recherche, reçoit moins d´argent que le ministère des Moudjahidine. Comprenons-nous bien: mon propos n´est pas de pointer du doigt les valeureux moudjahidine et surtout les chouhada qui ont donné leur vie pour que l´Algérie fête aujourd´hui son Indépendance. Le moment est venu pour faire émerger d´autres légitimités à côté des légitimités révolutionnaires des moudjahidine et des chouhada et non pas de leurs descendants qui doivent eux aussi donner le meilleur d´eux-mêmes comme l´ont fait leur parents.
S´agissant de la Jeunesse, cela devrait être aussi la préoccupation de tout le monde! Avec les axes de recherche induits par la marche du monde: l´énergie, le climat, l´eau, l´agriculture, il est possible de lancer des recherches porteuses qui peuvent, à terme, donner au pays une certaine indépendance à la fois sur le plan énergétique par sa diversification, sur le plan alimentaire, et qui lui permettraient de forger les outils de son Indépendance. Les départements ministériels devraient être coordonnés et être concernés. A titre d´exemple, que faisons-nous pour conjurer, voire atténuer les changements climatiques?
Rien! Non par panne de l´intelligence mais par manque de cap de vision d´ensemble. Certes, comme nous l´avons constaté, il y a des initiatives sectorielles mais qui ne débouchent pas là aussi, sur une cohérence d´ensemble comme dans les pays développés. Nous produisons d´une façon débridée, et nous sommes payés avec une monnaie de singe. Il eut été plus sage de produire en fonction des stricts besoins du développement, disons plutôt de notre consommation rentière. La production de richesse se fait attendre.
L´Université algérienne, qu´on se le dise, se construira avec les enseignantes et les enseignants en Algérie. Pour ce qui est des salaires?! vu la détérioration du pouvoir d´achat et surtout le retard dû à un mauvais positionnement sur l´échelle des valeurs...Ce qui est anormal, c´est le refus de mettre tout à plat pour évaluer à sa juste valeur l´apport de chacun. En Algérie quand quelqu´un est titulaire, c´est en général, l´impunité. Dans l´enseignement supérieur, cette immunité est dangereuse car il s´agit de former l´élite et on comprend sans peine qu´avec des enseignants qui ont d´autres centres d´intérêt (administration, politique, chasse aux heures supplémentaires, économie informelle), il ne reste pas grand-chose pour la pédagogie. L´administratif responsable - un paléo-enseignant- fait tout pour qu´il n´y ait pas de vagues pour durer et se faire bien voir de sa hiérarchie, au besoin, en terrorisant son monde au nom d´une impunité réelle ou supposée qui lui permet souvent, voire tout le temps de s´ingérer dans le pédagogique pour rendre présentable les notes, voire imposer des jurys. Enfin, ailleurs, on favorise l´autonomie de l´Université en réduisant au maximum les postes non productifs et l´administratif au profit du pédagogique et de la recherche; chez nous, on semble prendre le train à l´envers. Les postes administratifs sont autrement surpayés. Honnêtement, il faut se demander combien, parmi ces intronisés, continuent à réellement enseigner. Je ne parle pas de ceux qui sous-traitent leurs enseignements et recherche. Sur la centaine d´établissements universitaires, il sera difficile d´en dénombrer une dizaine! C´est d´ailleurs dans ce cadre, qu´en tant qu´enseignant je suis interpellé par le sort fait au professeur Rouadjia de l´université de M´sila, que j´ai le privilège d´avoir vu naître. Si j´ai un message à lui transmettre, c´est de tenir bon. Son indignation pour une éthique et une pédagogie de qualité dans un environnement apaisé et convivial, est digne d´être soutenue. Comment la détérioration des valeurs de l´éthique est venue? C´est d´abord une lassitude des enseignants qui, harassés de se plaindre contre leur mal vie, ont choisi d´investir, pour les plus vulnérables, le chemin de la facilité, les compromis menant comme on le sait aux compromissions. Cher professeur Rouadjia, continuez à donner le meilleur de vous-même malgré les mille pertes de charge au quotidien. Votre combat pour une université éclairée, tolérante, libre de réfléchir mais aussi responsable devant l´Histoire et le peuple, est notre combat. Le "djihad" contre l´ignorance est un "djihad" toujours recommencé; c´est, d´une certaine façon, le "Grand djihad" sans médaille, sans m´as-tu-vu, sans attestation communale, sans bousculade pour des postes "honorifiques" qui s´installent dans la durée, faisant de leur titulaire un non-enseignant.

Du choix de la formation
Où vont, en définitive, les diplômés qui sortent de l´université? Plus de 100.000 diplômés dont plus de la moitié sont des filles, sortent chaque année. Il est probable qu´environ 10% trouvent à travailler. Les seuls emplois auxquels les jeunes filles postulent, sont globalement les filières d´enseignement et les filières médicales. Il n´est pas étonnant dans ces conditions qu’une grande partie des places de concours sont prises par elles. Il vient que la grande majorité se retrouve sans emploi. A titre d´exemple, une grande majorité des diplômés de L´Ecole polytechnique s´inscrit en doctorat principalement en France et au Canada. C´est à se demander s´il ne faut pas la fermer ou demander une subvention à ceux qui héritent de cette fine fleur sans débourser un sou. Comment faire en sorte que notre élite que nous avons toutes les peines du monde à former, reste au pays et ne sert pas de butin à l´envers à l´Europe forteresse et son concept "d´émigration choisie" popularisé par la France. On ne va pas vers des entreprises étrangères pétrolières après avoir acquis l´expérience au sein d´une compagnie nationale? C´est, à n´en point douter, un dossier à ouvrir.
Nous avons la conviction profonde que rien ne peut se faire sans l´Université. Il est de la plus haute importance que des enseignant(e)s de rang magistral des universités et non du personnel administratif du ministère ou des établissements fassent partie - intuitu personae - des conseils d´administration des entreprises et inversement que des cadres désignés des entreprises fassent partie des conseils d´université qui devraient pouvoir se réunir autant de fois qu´il est nécessaire. Il est utopique et dangereux de penser que l´Algérie continuera d´une façon paresseuse à engranger des devises pendant encore longtemps. Sinon, à Dieu ne plaise, les réveils seront douloureux; la fausse aisance actuelle n´incite pas à l´effort et à la sueur; c´est tout le danger de la situation actuelle. L´université doit être partie prenante de ces mutations. Le combat de nos aînés et leur engagement dans la Révolution est, pour les générations actuelles, un exemple à suivre. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes réellement indépendants.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Bouchama Abderrezak, Bousseboua Hacène: les défis scientifiques du XXIe siècle et leurs enjeux. Quelles ambitions pour l´Algérie?
El Watan 19 mars 2007

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

 

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