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 economie

23/7/2008

L’Algérie et son pétrole

24 février 1971-24 février 2006 : 35 années se sont déjà écouléesdepuis la nationalisation du pétrole et du gaz en Algérie !1956-2006 : cela fait aussi 50 ans depuis que les premiers barils depétrole sont sortis des entrailles de la terre à Edjeleh !

C’est généralement à l’occasion de ces dates anniversaires mythiques, qui seterminent par des zéros ou des cinq, que l’on établit des bilans. Est-ce le bonmoment pour faire celui de l’industrie pétrolière algérienne ? La réponseest oui. Il aurait été certainement bon que toute personne ayant eu desresponsabilités éminentes dans le secteur, durant cette période, apportât sacontribution à l’établissement d’un tel bilan. Pour ce qui me concerne, c’estune autre question qui me turlupine et à laquelle je voudrais tenter derépondre dans les lignes qui suivent. Au Moyen-Orient, on a coutume de sedemander si le pétrole est un bienfait (ni’âma) ou un malheur (niqma) pour lespays qui en possèdent. Comment ce dilemme shakespearien s’applique-t-il àl’Algérie ? Plus exactement, comment les différentes équipes qui se sontsuccédé au pouvoir ont-elles géré cette manne céleste ? En ont-elles faitprofiter le peuple ou l’ont-elles utilisée à des fins de pouvoir ? Suivantle cas, le pétrole est un bienfait ou un malheur.

Un départ réussi

A Evian, les Algériens avaient obtenu l’essentiel : l’indépendanceavait été arrachée et l’intégrité du territoire garantie. Dans d’autresdomaines, dont celui du pétrole et du gaz, ils avaient dû concéder pas mal dechoses. Le texte des accords prévoyait, entre autres, que « ... l’Algérieconfirme l’intégralité des droits attachés aux titres miniers et de transportaccordés par la République française, en application du Code pétrolier saharien... »Un peu plus loin, il y était dit qu’elle s’engageait également « ... àrespecter le droit pour le détenteur de titres miniers et ses associés detransporter ou faire transporter sa production d’hydrocarbures liquides ougazeux... et le droit du concessionnaire et de ses associés de vendre et dedisposer librement de sa production ». En clair, le nouvel Etat algériens’engageait, avant même sa naissance, à ne rien modifier à l’édifice juridiquepréétabli du Code pétrolier saharien, lequel accordait des droits et privilègesabsolument exorbitants aux compagnies pétrolières au détriment del’administration. Dans un domaine aussi vital, l’Etat français pouvait sepermettre d’accorder une vaste délégation de pouvoirs au bénéfice descompagnies pétrolières, à partir du moment où celles-ci étaient, dans leur trèsgrande majorité, des sociétés françaises. Afin de garantir l’indépendanceénergétique de l’Hexagone, le gouvernement français avait adopté, dès ladécouverte du pétrole au Sahara, une politique très protectionniste dans cesecteur, au point qu’en 1962 seules trois petites compagnies étrangères - uneallemande et deux américaines - étaient présentes en Algérie et y avaient desintérêts minoritaires sur des champs pétroliers au potentiel extrêmement limité.Afin de verrouiller totalement le dispositif mis au point à Evian, la partiefrançaise avait imposé la création d’un organisme mixte algéro-français degestion et de contrôle de l’industrie pétrolière algérienne, dénommé Organismesaharien et au sein duquel les deux pays étaient représentés par un nombre égald’administrateurs. C’est donc à une structure administrative échappantcomplètement à la souveraineté nationale qu’était dévolue la tutelle du secteurpétrolier. La seconde grosse difficulté, à laquelle allait se trouver confrontéle jeune Etat, était celle du mode de représentation paritaire retenue, quiimposait l’accord des deux parties pour l’adoption de toute décision. Légouvernement avait donc les mains bel et bien liées pour ce qui est de l’exploitationdes richesses pétrolières du pays, alors même que les caisses du Trésor publicétaient vides et, qu’une fois les lampions de la fête de l’indépendanceéteints, il fallait trouver les ressources nécessaires pour donner à manger auxneuf millions d’Algériens de l’époque. Rajoutons à cela que les compagniespétrolières n’étaient tenues de payer qu’un impôt calculé sur la base d’un prixofficiel affiché, dit prix posté, inférieur au prix réel du baril de pétrolesur le marché et que cet impôt était grevé d’énormes investissementsd’exploration encore loin d’être amortis. Où trouver l’argent pour fairedémarrer la machine Algérie, si ce n’est en tirant profit au maximum del’exploitation du pétrole et du gaz ? Pour cela, il fallait d’abord briserle carcan du Code pétrolier saharien, il fallait remettre en question lesaccords d’Evian, dont l’encre n’avait pas encore séché. Le gouvernement del’époque, sous la houlette du président Ahmed Ben Bella, allait s’engouffrerdans la brèche créée par l’affaire de la Trapal et déclencher une renégociationdu chapitre hydrocarbures de ces accords. De quoi s’agit-il ? Dès la miseen exploitation du champ de Hassi Messaoud, les entreprises concessionnairesavaient construit le premier pipeline algérien destiné à transporter le pétroleextrait jusqu’au port de Belata. Mais très vite, cet oléoduc avait été saturé,d’autant que de nouveaux gisements avaient été découverts et devaient être misen production. Les compagnies pétrolières concernées avaient alors créé unenouvelle entité dénommée la Trapal, à laquelle elles ont confié la tâche deconstruire un nouveau pipeline dont le terminal serait Arzew. Pour réaliserleur projet, l’accord du gouvernement algérien leur était nécessaire. Or, nevoilà-t-il pas que ce dernier avait rejeté leur demande. Qui plus est, malgréla jeunesse et l’inexpérience des responsables politiques et des cadres del’époque, malgré le manque cruel de spécialistes en matière pétrolière, AhmedBen Bella et son équipe décidaient de se lancer dans l’aventure industrielle etde prendre en charge la construction de l’ouvrage. Le prestige de l’Algériedans le monde était tel que le financement n’a posé aucun problème. L’Etat duKoweït avait fourni les fonds nécessaires et une entreprise britannique, probablementravie de faire la nique au coq gaulois, était chargée de la réalisation.Faisant jouer les dispositions des accords d’Evian, la Trapal faisait porterl’affaire devant un tribunal international ; c’était l’occasion rêvée,celle que le pouvoir algérien attendait, pour tout remettre à plat. Aprèsmaintes tergiversations, de nouvelles négociations algéro-françaises étaientengagées et aboutissaient aux « Accords d’Alger », signés dans lacapitale algérienne le 29 juillet 1965. Petit détail d’histoire à signaler,cette signature aurait pu intervenir plus tôt, n’eût été le coup d’Etat du 19juin de cette même année. Les relations entre les deux pays dans le domaine dupétrole et du gaz étaient revues de fond en comble. La France et l’Algérieavaient innové et lancé une initiative, unique et très avant-gardiste pourl’époque, de coopération en matière pétrolière. Elles décidaient de créer uneassociation dite « Association coopérative » à laquelle étaitattribuée une énorme superficie à travers le Sahara, sur laquelle lescompagnies pétrolières nationales des deux pays, Sonatrach d’un côté et l’ERAPde l’autre (l’ancêtre de Total Elf Fina), se lançaient avec des pourcentageségaux de 50/50 dans l’exploration et la production. La grande innovation du systèmemis en place est que les deux entreprises se répartissaient, à parts égalesaussi, le rôle d’opérateur pour les opérations de recherche et pourl’exploitation des champs découverts. C’était la première fois qu’une compagniepétrolière du Tiers Monde se lançait dans des opérations sur le terrain, nonseulement pour elle-même, mais aussi pour le compte d’une grande sociétéinternationale. C’est ainsi que Sonatrach allait subir, quelques années plustard, son baptême du feu en mettant en exploitation le champ d’EI Borma, à lafrontière algéro-tunisienne. Dans le domaine du gaz, les accords d’Alger enattribuaient le monopole du transport, de la distribution et de lacommercialisation à l’Algérie. A partir de cette date, toute compagnie quivenait à découvrir du gaz était tenue de le céder à la seule Sonatrach qui sechargeait de le transporter et de le commercialiser, aussi bien sur le marchéintérieur que sur le marché international. Ceci était valable aussi pour lesgisements déjà existants, notamment celui de Hassi R’mel. Le prix de cession dumètre cube était lui-même figé dans une formule de calcul annexée aux accords.Toujours dans le domaine du gaz, Sonatrach se lançait dans l’aventureindustrielle, au travers d’une compagnie mixte algéro-française créée pourl’occasion, chargée de la réalisation et de l’exploitation de l’usiné deliquéfaction de Skikda. Pour ce qui est du transport des hydrocarbures,l’affaire Trapal était complètement oubliée. L’Algérie avait eu gain de cause,Sonatrach avait terminé la construction de l’oléoduc d’Arzew et avait pris enmain son exploitation. Elle se lançait même dans la réalisation d’un nouveaugazoduc reliant Hassi R’mel à Skikda. Enfin, s’agissant de la pétrochimie, lapartie française s’était engagée à assister les Algériens dans la création d’unnouveau pôle d’activités, autre innovation de l’époque, grâce à la réalisationd’une usine de production d’ammoniac à Arzew. Pour mener à bien toutes cestâches, le gouvernement algérien avait décidé la création de sa proprecompagnie pétrolière nationale, qui allait voir le jour, sur le papier tout aumoins, le 31 décembre 1963. Cette compagnie, prévue à l’origine pour faire faceà l’urgence du moment, à savoir la réalisation et l’exploitation du pipelined’Arzew, allait prendre le nom de Sonatrach pour Société nationale de transportet de commercialisation des hydrocarbures. Pour juger de la masse des actesaccomplis en un laps de temps aussi bref il faut se replacer dans la situationet l’ambiance du moment. L’Algérie était un pays qui venait de renaître après132 années de sommeil colonial, un pays qui comptait au total à peine quelque800 cadres diplômés d’université, dont moins d’une dizaine d’ingénieurspétroliers, un pays dont l’âgé moyen de ses leaders politiques était de l’ordrede la trentaine, un pays dont l’armée constituée de moudjahidine, tout justedescendus des maquis et dotés de moyens rudimentaires, un pays en bonne partiedétruit par la guerre dont les populations rurales avaient été chassées deleurs terres et de leurs gourbis, bref un pays fier de son nouveau drapeau,mais sans infrastructures, aux moyens matériels et humains parcimonieux, lesrares cadres étant cependant animés d’une foi inébranlable en l’avenir, une foiqui pouvait transporter des montagnes. Il fallait avoir un sacré courage, uneréelle volonté politique, une profonde confiance en soi et des convictionsinébranlables pour oser remettre en question une disposition fondamentale d’unaccord international, telle que celle de refuser à une entreprise pétrolière ledroit de « transporter par canalisations sa productiond’hydrocarbures » comme cela avait été prévu à Evian. Il ne faut surtoutpas voir une flagornerie quelconque dans ce propos, car il ne se rapporte pas àune personne déterminée ; il s’agit simplement de reconnaître combien tousceux qui ont participé de près ou de loin à cet épisode de l’histoirecontemporaine de l’Algérie étaient sincères dans leurs accomplissements etanimés d’un grand amour pour leur pays. La nouvelle loi sur les hydrocarbures,adoptée au début de l’année écoulée, contient des dispositions similaires àcelles des accords d’Evian. Quel est ce pouvoir algérien, l’actuel ou à venir,qui aurait demain le courage de s’opposer au droit au transport de saproduction de l’une de ces grandes compagnies pétrolières américaines quiviendront, nous dit-on, remplir les caisses de l’Etat et rendre l’Algérie pluscompétitive au plan international ? Certains parmi ceux qui ont participé,voire présidé à la création de l’industrie pétrolière algérienne nous disentaujourd’hui qu’il n’y a pas de tabou en économie, que la loi sur leshydrocarbures n’est pas le Coran et que l’on peut faire marche arrière si l’onse rend compte que l’on a fait fausse route. Ces gens-là sont encore sur leursnuages des années soixante. Ils oublient que les évènements, auxquels ils ontparticipé à cette époque, se sont déroulés à un moment où les Tito, Nasser ouNehru dominaient de leurs statures de géants la scène internationale, à unmoment où les voix des damnés de la terre portaient loin et faisaient tremblerla planète. Pensent-ils pouvoir remettre en question un engagement queprendrait l’Algérie vis-à-vis d’Exxon Mobil par exemple, à un moment où l’OMCgouverne le monde, où le FMI gère les finances du pays, où la Banque mondialerédige la loi sur les hydrocarbures et où le président des Etats-Unis se sentinvesti d’un pouvoir divin qui l’autorise à dire qui fait partie de l’axe duBien et balance des bombes sur la tête de quiconque ne lui plaît pas ? Fadaisesque tout cela ! Alors, le pétrole sous Ben Bella, bienfait oumalheur ?

L’épanouissement

Puis vint Boumediene. Les accords du 29 juillet 1965 avaient permis àl’Algérie de cesser d’être un simple percepteur d’impôts, de remettre en causele système de concessions et de se lancer dans l’aventure industrielle enprenant directement en main, sur le terrain, les opérations d’exploration et deproduction. Cette dernière mesure était de loin la plus importante puisquec’est grâce à ce rôle d’opérateur que le pays finira par exercer unesouveraineté totale sur les richesses de son sous-sol. Les buts assignés àSonatrach, en tant qu’outil de l’Etat dans le domaine des hydrocarbures, aulendemain de l’entrée en vigueur des accords d’Alger, étaient extrêmementambitieux. Il s’agissait « d’assurer la présence effective de Sonatrach àtous les stades de l’industrie pétrolière, de mettre en place le schémaorganique de fonctionnement de la société, d’augmenter le potentiel nationaldes réserves de pétrole et de gaz, en maintenant un rythme soutenu de travauxd’exploitation et de développement des gisements découverts, de développer lesexportations de pétrole et de gaz, dans les conditions les plus favorables aupays, tout en assurant en priorité les besoins du marché intérieur ». Ilfallait aussi « opérer le transfert de technologie nécessaire et partant,la formation des cadres algériens, grâce à la création de sociétés mixtescontrôlées par Sonatrach, assurer la fourniture des services demandés par l’industriepétrolière par l’intermédiaire de ces mêmes filiales, contribuer audéveloppement de l’économie nationale au travers des effets induits parl’activité pétrolière, développer au maximum l’industrie du gaz, qui étaitjusque-là le parent pauvre, alors que l’Algérie est avant tout un pays gazier,et au plan international, intégrer l’Organisation des pays exportateurs depétrole (OPEP) et l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole(OPAEP), afin de faire entendre la voix de l’Algérie au travers de ces deuxforums ». Six mois à peine après avoir revêtu les habits d’opérateur,Sonatrach effectuait sa première découverte. C’était le tout début de l’année1966 quand elle obtenait, en test, un débit de 20 mètres cubes/heure de pétrolesur le premier forage d’exploration, réalisé de A à Z par es moyens humains etmatériels nationaux, sur le champ de Oued Noumer dans la région de Ghardaïa. Laguerre du Moyen-Orient de juin 1967 fournissait au régime du président HouariBoumediene l’occasion de créer la première brèche dans le front des compagniesconcessionnaires, en vue de la reprise en mains des réserves pétrolières. Parsolidarité avec les pays arabes engagés dans le conflit, le gouvernementdécidait de mettre sous contrôle de l’Etat les compagnies pétrolièresaméricaines présentes dans le pays. La levée de la mesure, quelques mois plustard, aboutissait à la cession par Getty Oil à Sonatrach de 51% de ses intérêtssur le champ de Rhourde El Baguel. Le résultat financier était très modestepuisque ces intérêts ne représentaient que 5% de la production du champ, déjàfaible en elle-même. Il était par contre extrêmement important au plan desrelations entre pays producteurs et compagnies exploitantes. Pour la toutepremière fois, une compagnie pétrolière internationale cédait à une entreprisenationale la majorité des avoirs et donc le contrôle des opérations àl’intérieur de la joint venture créée à l’occasion par les deux parties. Cepremier pas allait constituer un précédent dans les relations futures avec d’autrespartenaires et sera pris comme modèle par d’autres pays pétroliers du TiersMonde. La seconde conséquence, également très importante, de la mise souscontrôle de l’Etat des sociétés américaines a été la cession par El PasoNatural Gas à Sonatrach de petits intérêts qu’elle détenait sur le champ deRhourde Nouss et surtout la signature d’un contrat de gaz fabuleux, par lequelcette compagnie texane s’engageait à acheter 20 milliards de mètres cubes degaz algérien pendant 25 ans. Il s’agissait, en fait, d’une opération énormedans laquelle se lançait la jeune entreprise nationale. Elle s’y associait avecEl Paso Natural Gas, Distrigas et d’autres dans une chaîne qui devait démarrersur le champ de Hassi R’mel, englober un gazoduc jusqu’à Arzew, une usine deliquéfaction située dans cette même ville, se poursuivre par la création d’uneflotte de méthaniers, gérée par une entreprise mixte algéro-américaine, avantd’aboutir à une usine de regazéification au terminal de Cove Point auxEtats-Unis. La signature de ce contrat était d’autant plus importante qu’elleintervenait après une série de fins de non-recevoir signifiées par d’autresclients potentiels à Sonatrach. Ses représentants avaient fait le tour del’Europe, de l’Italie à l’Allemagne et de l’Espagne à l’Autriche, et essayé deplacer des ventes de gaz, mais sans succès. La réponse était la mêmepartout : « Le gaz que vous voulez nous vendre appartient à descompagnies françaises auxquelles nous nous adresserons, si nous décidons denous approvisionner en gaz en provenance de votre pays. » Les responsablesalgériens de l’époque en avaient tiré la conclusion que derrière cette réponsese cachait en réalité une opposition formulée par les compagnies françaisesconcessionnaires de gisements de gaz en Algérie, voire par l’Etat françaislui-même. Les Américains, de leur côté, voyaient dans cette affaire uneopération commerciale juteuse, mais aussi une action politique d’envergure quileur permettrait de prendre pied de manière sérieuse en Algérie et d’essayer,par là même, de damer le pion aux intérêts français dans la région. C’étaitpour eux une occasion de prendre une revanche face à la politiqued’indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis, menée jusque-là par legénéral de Gaulle. L’histoire étant un éternel recommencement, on assitsteaujourd’hui à un scénario à peu près identique, avec cependant une différencede taille ; lé régime algérien actuel a complètement cédé aux demandesaméricaines, il a même devancé leurs désirs, en adoptant une législationinspirée et écrite par des organismes US, qui permettra, à l’avenir, aux majorsaméricains de contrôler l’énorme majorité de la production et des réservespétrolières et gazières de l’Algérie. Une autre chaîne de livraison de gazavait aussi été mise en place dans le courant des années 1968 et 1969. Ce sontdes quantités beaucoup plus modestes (1,5 milliard de mètres cubes par an) quidevaient être livrées à Gaz de France, toujours depuis le champ de Hassi R’mel,puis liquéfaction à Skikda et transport par méthaniers jusqu’à Fos-sur-Mer.Afin d’affirmer son indépendance vis-à-vis des puissances les plus influentesen Algérie, les Etats-Unis et la France, le régime de Houari Boumediene avaittissé des liens de coopération très denses avec l’Union soviétique également.Grâce à des études entreprises par des spécialistes de l’Académie des sciencesdé l’URSS et à leur assistance dans les négociations de Sonatrach avec sespartenaires, la production du pays était passée de 34 millions de tonnes par anen 1966, à plus de 50 millions en 1972. Afin de situer les enjeux, il fautrappeler que le prix de baril de pétrole tournait à l’époque aux alentours des2 dollars. On était bien loin des 60 dollars le baril actuels, avec cettedifférence fondamentale que les recettes engrangées, soit par les ventesdirectes de Sonatrach, soit par l’impôt perçu par l’Etat, étaient entièrementconsacrées au développement du pays. Il ne faut pas pour autant tomber dansl’angélisme et penser qu’il n’y avait pas de corruption, ni que certains baronsdu régime d’alors n’avaient pas essayé d’utiliser la manne pétrolière à desfins personnelles. Mais ces phénomènes étaient extrêmement limités et neconcernaient qu’une infime frange de personnes qui évoluaient dans les hautessphères. Si l’on devait comparer la situation de l’Algérien moyen de cetteépoque à celle qui est la sienne aujourd’hui, on peut affirmer à coup sûr qu’ilétait alors beaucoup plus heureux, malgré des recettes annuelles tirées del’exploitation des hydrocarbures 40 à 50 fois inférieures à cellesd’aujourd’hui. Le citoyen disposait de revenus certes très maigres et nepossédait pas tous les biens matériels dont il pouvait rêver ; ilacceptait cependant sa situation, car il constatait que finalement tout lemonde était logé à la même enseigne. Avec ses 60 milliards de réservesfinancières, l’Algérie d’aujourd’hui est un pays riche, mais les citoyens, eux,sont en majorité pauvres, voire miséreux. Il y a bien sûr ceux que le pétrole arendu très riches, non pas grâce à la sueur de leur front, mais de par la« dîme » qu’ils touchent sur les transactions pétrolières, qu’ils’agisse de ventes de pétrole et de gaz ou d’attributions de marchés en tousgenres. Ce n’est pas pour rien que Transparency International a classé, en 2005,l’Algérie en 97e position pour ce qui est de la corruption, avec un taux deconfiance de 2,8 sur 10. L’industrie pétrolière mondiale avait enregistré en1914 un phénomène qui était considéré depuis comme une rareté. M. CalousteGulbenkian, un Arménien originaire d’Anatolie, avait su user de son entregentpour obtenir 5% de participations dans toutes les opérations des compagniespétrolières anglo-saxonnes en Irak, ce qui lui avait valu le surnom de Mister5% qu’il a gardé jusqu’à sa mort en 1955. Monsieur Gulbenkian a légué safortune à des œuvres caritatives arméniennes qu’il a lui-même créées et à desmusées. Ce n’est certainement pas le cas des nombreux Gulbenkian algériens quiont réussi à s’introduire comme des maillons dans la longue chaîne des opérationspétrolières, en usant des portions de pouvoir qu’ils se sont mutuellementattribuées, en vue du partage du grand gâteau. Arriva le moment où il fallaitrenégocier l’accord d’Alger. Les négociations commencèrent en novembre 1969,dans l’espoir qu’elles aboutiraient à la date anniversaire de juillet 1970.Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, effectua de trèsnombreux va-et-vient entre Alger et Paris pour y rencontrer son homologue, leministre français de l’Industrie, Xavier Ortoli, en charge du dossier. Uneannée après, aucune avancée n’ayant été constatée, le président Boumedienedécida finalement, en novembre l970, de mettre fin à la tentative de règlementpar voie diplomatique, dessaisit le ministère des Affaires étrangères du dossieret donna pour instructions au secteur de l’énergie de se préparer à prendre enmain l’exploitation pétrolière du pays. La grande décision tomba, le 24 février1971, lors d’un discours mémorable prononcé devant les cadres de l’UGTA. Aprèsavoir dressé un constat d’échec des discussions algéro-françaises menéesjusque-là, il annonçait : « ... Je proclame officiellement, au nom duConseil de la révolution et du gouvernement, que les décisions suivantes sontapplicables à compter de ce jour. 1- La participation algérienne dans toutesles sociétés pétrolières françaises est portée à 51 pour cent, de façon à enassurer le contrôle effectif. 2- La nationalisation des gisements de gaznaturel. 3- La nationalisation du transport terrestre, c’est-à-dire de l’ensembledes canalisations se trouvant sur le territoire national ». Le 12 avrilsuivant, il prenait, encore une fois de manière unilatérale, une autre décisionhautement importante, à savoir que les opérations sur tout champ de pétrole oude gaz ne seraient dorénavant menées que par l’entreprise nationale Sonatrach.Il serait trop long et trop fastidieux de détailler ici toute la cascaded’évènements qui allaient suivre ces décisions, notons-en simplement lesrésultats. A partir de ce moment, l’Algérie contrôlait, à travers sa compagniepétrolière nationale, 4 milliards de tonnes de réserves pétrolières sur untotal estimé à 5, des réserves de gaz de 4000 milliards de mètres cubes, toutesles réserves de condensat, estimées à l’époque à 600 millions de tonnes, et unréseau de 8 gazoducs et oléoducs d’une longueur totale de 3500 kilomètres. Lapart de Sonatrach, qui avait été jusque-là de 30 pour cent de la production,passait à 77 pour cent. Il faut noter également que les décisions du 12 avrilavaient mis les cadres algériens devant leurs responsabilités. De quelquescentaines, sans expérience pratique réelle, qu’ils étaient à l’époque, ce sontdes milliers qui sont arrivés aux commandes durant les 35 années écoulées, dontles talents et capacités sont aujourd’hui appréciés et recherchés par les plusgrandes compagnies pétrolières au monde. C’est grâce à ces décisionscourageuses, prises dans des conditions extrêmement difficiles, que se sontforgées une tradition et une âme de pétroliers parmi les ingénieurs et techniciensalgériens, qui permettent aujourd’hui aux responsables du secteur de l’énergiede se flatter de la présence de Sonatrach sur des opérations aussi diverses etdes terrains aussi éloignés que le Pérou, la Corée du Sud ou la Libye. Rien detout cela ne serait arrivé si l’Algérie avait gardé en place le système desconcessions, c’est-à-dire celui-là même qui est redevenu aujourd’hui la règledepuis l’adoption de la loi sur les hydrocarbures en 2005. Grandeur etdécadence ! Il faudrait enfin consigner ces deux commentaires flatteurs dujournal « Le Monde ». Dans le premier, paru dans un numéro du mois demars 1971, il y était dit : « L’Algérie est devenue le porte-drapeaudes pays pétroliers désireux de s’émanciper de la tutelle des sociétés. Partiedernière dans la course à la récupération des richesses, elle est en passed’arriver première. » Le 2 juillet de la même année, après avoir analyséles accords du 29 juillet 1965, qu’il considérait comme novateurs etextrêmement importants, le quotidien français écrivait : « Tout autrepays que l’Algérie se serait satisfait pour longtemps de ce régime novateur,demeuré encore aujourd’hui à l’état de prototype. L’équipe du colonelBoumediene n’en a pas jugé ainsi. L’impatience d’acquérir l’indépendance économique,la hâte d’arracher aux compagnies françaises des moyens supplémentaires pourfinancer un plan industriel méritoire, ont amené les Algériens à chercher àabattre ce qu’ils considéraient comme le paravent du colonialisme. » Dansle secteur pétrolier, ce plan allait englober, dans les années qui suivirent,la création des deux énormes pôles industriels à Arzew et Skikda, deux centresde développement de la pétrochimie à Chlef et Sétif, un boum dansl’exploitation des ressources gazières de Hassi R’mel et leur transport par lepremier gazoduc sous-marin jamais posé en Méditerranée jusqu’en Italie ainsiqu’un énorme développement du champ de Hassi Messaoud. La ville qui y étaitprévue devait être le Houston de l’Algérie. Il n’en fut rien et le projet capota,alors même que toutes les études pour sa réalisation n’attendaient que le feuvert des différentes autorités. La raison ? Le commandant, porte-parole dela 4e Région militaire sur ce dossier, avait exigé d’inclure une prison dans leplan d’aménagement de la ville qui devait voir le jour, ce qui avait été jugéinacceptable par les autres partenaires au projet. Depuis la mort de HouariBoumediène en décembre 1978, énormément de personnes se sont prononcées sur sagestion du pays. Des controverses en tous genres sont nées à propos, parexemple, de son traitement du secteur de l’agriculture ou de l’absence delibertés individuelles sous son « règne », pour ne citer que ces deuxdomaines. Cependant, très peu de critiques ont été entendues quant à son actiondans le secteur des hydrocarbures, ce qui en soi-même constitue une réponse àla question lancinante posée au début de ce papier. Houari Boumediene a-t-ilutilisé le pétrole au profit du peuple ou comme instrument de sonpouvoir ? Le fait que l’Algérie ait été prise par la suite comme modèlepar des régimes aussi différents que celui de l’Arabie Saoudite, ou ceux detous les autres pays arabes du Golfe qui ont fait appel à son assistancetechnique ou encore par l’Irak, l’Iran et la Libye, nous fait dire que, durantces années-là, le pétrole a été une « ni’ama » pour le pays. Le débutde la descente aux enfers Avec l’arrivée de Chadli Bendjedid au pouvoir en1979, ce sont les règlements de comptes qui ont pendant quelques années faitoffice de politique de gestion des affaires de l’Etat. Ces règlements decomptes ont démarré d’abord au plus haut niveau de la sphère du pouvoir,puisque Chadli n’a eu de cesse de harceler et de liquider tous ses ancienscompagnons du Conseil de la révolution. Pourquoi une telle attitude ?Est-ce par esprit de revanche de sa part, lui qui avait été marginalisé àl’époque de Boumediene ? Est-ce parce qu’il craignait que ces mêmescompagnons ne se liguent contre lui et ne s’en débarrassent à la premièreoccasion ? Quelle que soit la raison, le résultat en fut que toutel’équipe précédente avait été chassée du pouvoir, voire menacée de poursuitesjudiciaires pour malversations. C’est l’époque où a été créée la Cour descomptes, qui a tourné à plein régime et actionné des instructions contre tousles barons de l’ancien régime. Cet esprit de règlements de comptes n’avait pastardé à faire tache d’huile et à se propager à toutes les structures de l’Etat.On avait l’impression que les nouveaux ministres avaient été retenus sur labase d’un critère fondamental, celui précisément d’avoir été marginalisésdurant la période Boumediene. Ils étaient en majorité animés de rancœurs qu’ilsont extériorisées une fois arrivés au pouvoir. Ce fut, entre autres, le cas dunouveau ministre de l’Energie qui avait occupé, quelques années auparavant, leposte de directeur de l’énergie et des carburants, dont il avait été chassé parle ministre de l’époque. On a alors assisté, à compter de 1979, à une chasseaux sorcières menée contre tous les cadres du secteur de l’énergie, dont ceuxde Sonatrach tout particulièrement. Le président-directeur général, tous lesvice-présidents, tous les directeurs centraux et nombre de directeursopérationnels furent tour à tour dégommés sans ménagement. Le harcèlement nes’est pas limité au limogeage de la personne. Certains ont eu leurs salairescoupés, d’autres ont été mis d’office à la retraite, des fois sans même que lapension correspondante ne leur soit attribuée. La persécution s’est étendue,bien des fois, jusqu’à la vie privée des individus. Une telle attitudevindicative eut des répercussions profondes sur le fonctionnement deshydrocarbures. Toute l’expérience accumulée pendant une quinzaine d’années pardes dizaines d’ingénieurs, de financiers, de juristes et autres cadressuprieurs était brocardée, perdue définitivement, les intéressés ayant étévidés de leurs postes comme des malpropres, sans qu’il n’y ait eu passations depouvoir, encore moins transmissions de connaissances et d’expérience. Qui plusest, les nouveaux responsables désignés avaient souvent été choisis àl’extérieur, ou très bas dans l’échelle hiérarchique des structures dont ilsprenaient la charge. On avait connu par le passé des limogeages quand unministre, par exemple, était remplacé par un autre ; jamais par contre,jusqu’à cette date, on n’avait connu le phénomène au niveautechnico-économique. Le plus étonnant dans l’affaire est que cesbouleversements n’étaient pas dus à l’installation d’une nouvelle politiqueéconomique ; il n’était pas question de remplacer - tout au moins pas àcette date - une option socialisante par une autre plus libérale, non, ils’agissait simplement d’assouvir la vengeance d’une personne contre uneautre ; cela s’était répercuté sur tout un secteur économique hautementstratégique et avait touché des gens qui n’avaient rien à voir avec lesquerelles d’antan. La chasse aux sorcières menée à l’intérieur du secteurpétrolier a été une sorte de galop d’essai pour une action plus grande et plusofficielle de domestication des cadres au sein de l’appareil économique, maisaussi dans les rouages de l’Etat, intervenue quelque temps après. On sesouvient de la mise en application de cette disposition si controversée, selonlaquelle on ne pouvait occuper un poste de responsabilité que si l’on étaitmembre du FLN, parti unique et dont le résultat funeste a été que l’on a chasséénormément de compétences de leurs fonctions, mais très souvent du payslui-même. Le second « coup d’éclat » qu’avait connu le secteur deshydrocarbures durant la période 1979/1981, qui avait causé des dégâts encorebeaucoup plus importants à l’économie, a été la liquidation des fabuleuxcontrats de vente de gaz passés par Sonatrach avec des clients américains, dontcelui avec El Paso Natural Gas. Dans cette affaire aussi, ce sont de vilssentiments de vengeance qui avaient prévalu sur l’intérêt national, bien queles arguments officiellement invoqués étaient que les prédécesseurs avaientbradé le gaz et qu’il fallait, par ailleurs, garder des réserves pour les générationsfutures. De nouvelles négociations de prix furent engagées avec les dirigeantsd’EI Paso Natural Gas. Le nouveau prix exigé par les Algériens était environtrois fois supérieur à celui agréé auparavant et environ le double du prixgénéralement admis sur le marché d’alors. Le marché mondial du gaz en était àses premiers balbutiements et il n’existait pas encore de prix de référence parzone géographique ; il y avait néanmoins une logique marchande qui ne futpas respectée. Les exigences algériennes démesurées en matière de prix,auxquelles étaient venues s’ajouter des remarques pernicieuses quant au rôle del’Algérie dans le dénouement de l’affaire des otages de l’ambassade desEtats-Unis à Téhéran, allaient au final causer la rupture définitive de tousles contrats avec les acheteurs américains. Ce sont des livraisons de 45milliards de mètres cubes de gaz par an, pendant au moins 25 ans, qui avaientainsi disparu du tableau de vente de Sonatrach, sur ordre du président Reaganen personne, semble-t-il. Evidemment derrière, Mexicains, Canadiens etVénézuéliens étaient heureux de combler le vide laissé par les Algériens. Laprésidence de Chadli Bendjedid avait été également marquée par le scandale ditdes 28 milliards de dollars, révélé par le Premier ministre Abdelhamid Brahimi.Ce scandale ne représentait que le début de l’ère des détournements de fonds àgrande échelle dans laquelle s’engageait l’Algérie et celui de l’enrichissementillicite des puissants du régime, qui usant et abusant de leur pouvoir allaiententamer la mise en coupe réglée de l’économie nationale, avec une concentrationparticulière sur la rente pétrolière. L’exemple le plus frappant, rapportéd’ailleurs par tous les journaux de l’époque, est celui de cet homme d’affaireslibyen, un certain Omar, qui, associé à un Premier ministre italien et à dehautes personnalités algériennes, s’était constitué des fortunes à l’occasionde la signature de contrats de vente de gaz à l’Italie, via le gazoducsous-marin. A partir du moment où les ressources pétrolières et gazièresétaient devenues l’objet de convoitises de ce que l’on appellera plus tard lamafia politico-financière, le fossé entre les puissants et les faibles, lesriches et les pauvres, les gouvernants et les gouvernés allait commencer à secreuser. Ce phénomène a participé, comme on le sait, à l’éclosion de la révoltede la rue en 1988 et à l’avènement d’une autre forme de rejet du système, cellede la puissante affirmation du FIS sur la scène politique durant la périodel989/1991. Les conséquences autrement plus graves de cet état de fait sontconnues de tous, l’Algérie n’étant pas encore à ce jour totalement sortie de laspirale de violence dans laquelle elle s’est engouffrée au lendemain del’interruption, par l’armée, du processus électoral en cours, en janvier 1992.La seule lueur d’espoir entrevue à l’époque a été la proposition dugouvernement de Mouloud Hamrouche d’apporter un peu plus de transparence dansles comptes de l’entreprise Sonatrach. Il était prévu que ces comptes feraientl’objet d’un audit annuel par un cabinet spécialisé de renommée internationale.Toutes les compagnies pétrolières de renom, les américaines en particulier,procèdent à des audits similaires de manière à éviter les dérives, comme cellemise à jour récemment à l’intérieur du groupe Enron. L’idée n’avait pasemballée la classe politique ; d’ailleurs, de tous temps, les hautsdignitaires du régime algérien ont préféré l’opacité à la lumière, afin demettre à l’abri des regards indiscrets leurs agissements pas toujours trèsorthodoxes. L’initiative est tombée à l’eau avec le départ de Mouloud Hamroucheet son équipe. Quant aux gouvernements qui lui ont succédé, ils n’ont plusmanifesté aucune velléité pour une disposition similaire. Dommage. Revenonsmaintenant à notre question de départ : le pétrole a-t-il été une« ni’âma » ou une « niqma » sous Chadli Bendjedid ? Ilest fort probable que si la rente pétrolière n’avait pas existé, lesconvoitises de certains n’auraient pas été attisées, au point qu’obnubilés parla satisfaction de leurs seuls intérêts matériels personnels et de leursambitions de pouvoir, ils aient été aveugles devant la grande détérioration dela situation politique, économique et sociale du pays. Hélas, l’Algérie n’enétait encore qu’au début de la descente aux enfers.

Au royaume des copains et des coquins

Entre le départ de Chadli et l’arrivée de Bouteflika, les priorités étaientailleurs. La lutte contre le terrorisme, les massacres et les attentats avaientpermis de détourner les regards vers d’autres sujets autrement plus vitaux pourle citoyen. Il était beaucoup plus important pour tout un chacun de préserversa vie et celle de sa famille et d’assurer le pain quotidien de ses enfants,plutôt que de penser à ce qui se passait derrière la vitrine, dans le secteurdes hydrocarbures. Pendant ce temps, les profiteurs de guerre, eux, nedormaient pas. La gangrène des pots-de-vin et de la corruption avait commencé às’étendre jusqu’à atteindre les proportions qui sont aujourd’hui de notoriété publique.On se souvient du scandale du rond à béton irradié lors de la catastrophe deTchernobyl mis sur le marché, ou des cargaisons de sucre commandées, payées,mais jamais livrées, pour ne citer que ces deux exemples plus appréhensifs pourl’Algérien moyen. Le secteur pétrolier est lui beaucoup plus opaque et lesintérêts immenses : ils se chiffrent en milliards de dollars. Pour situerles idées, citons quelques chiffres. Durant la décennie 1990, les recettestirées par l’Etat de l’exploitation du pétrole et du gaz se sont élevées bon anmal an à une quinzaine de milliards de dollars, auxquels il faut rajouter unesomme au moins équivalente pour ce qui est des bénéfices réalisés par lescompagnies pétrolières ; c’était donc une manne d’une trentaine de milliardsde dollars qui faisait l’objet de convoitises. Il n’y a bien sûr pas decorrompus sans corrupteurs. Les compagnies pétrolières sont disposées àoctroyer es largesses à quiconque leur garantira leur part du pactole ;plus cette personne est puissante, mieux c’est. Aux Etats-Unis, jusqu’à unedate récente, la pratique de verser des commissions à des dignitaires étrangersétait normalement admise, à défaut d’être officiellement permise. Une loi trèshypocrite l’interdisant, sauf cas particuliers, a été passée, il n’y a pas trèslongtemps. On peut donc imaginer que le secteur pétrolier algérien, comme celuide nombreux autres pays d’ailleurs, a été et continue d’être le royaume descopains et des coquins. Prenez le chiffre de 30 milliards de dollars, cité plushaut, et multipliez le par un pourcentage quelconque, aussi minime soit-il etvous aboutirez à un montant qui donne le tournis.

L’Algérie a-t-elle atteint le fond ?

A l’avènement de Abdelaziz Bouteflika, on avait pensé, compte tenu de sespremières déclarations publiques, que les choses allaient changer, sur ce pointtout au moins. Ce ne fut, hélas, pas le cas puisque ce n’est qu’aujourd’hui, en2006, que l’Algérie s’est dotée d’une loi anticorruption, encore qu’elle soittrès boiteuse. Pour ce qui est du pétrole et du gaz, il est fort à craindre queles choses risquent même d’empirer avec la nouvelle loi sur les hydrocarburesqui va ouvrir totalement le secteur aux entreprises étrangères. On peutimaginer que les nouveaux arrivants vont se battre au couteau pour arrachertelle ou telle part de marché qui devait aller à Sonatrach ou qui luiappartient déjà. Se battre au couteau signifie aussi acheter des soutiens enusant de tous les moyens, dont le levier de la corruption n’est pas le moindre.Il n’y a d’ailleurs pas que les nouveaux arrivants qui useront de telsprocédés, les sociétés déjà présentes ne seront certainement pas en reste.Parlons maintenant de cette loi qui ramène l’Algérie d’aujourd’hui au point oùelle se trouvait en 1962. J’ai eu personnellement l’occasion de la dénoncer àmaintes reprises. Je voudrais juste rappeler encore une fois qu’aucun payspétrolier, membre de l’OPEP ou pas, n’a osé, à ce jour, renoncer à sasouveraineté sur ses propres richesses pétrolières et les livrer aussifacilement aux intérêts étrangers. Ni les Saoudiens, que l’on avait prisl’habitude, en Algérie, d’accuser de servilité vis-à-vis des Américains, ni lecolonel Kadhafi, que l’on a su souvent brocardé et accusé de nuire aux intérêtspétroliers des autres de par sa stratégie déroutante, ni les Mexicains,frontaliers du géant américain et de ce fait particulièrement sensibles auxpressions du voisin du Nord, aucun de ces trois pays, cités à titre d’exemplesimplement, n’a osé franchir aussi allègrement le pas franchi par lesAlgériens. Examinons maintenant quelques évènements qui se sont déroulés sur lascène pétrolière mondiale depuis l’introduction de cette loi. Au début del’année 2005, l’Etat russe avait repris le contrôle de la compagnie Youkos,propriété du milliardaire emprisonné Khodorovsky. Dans la foulée et afin de seprémunir de toute surprise en provenance de l’étranger, le président Poutineavait fait adopter par la Douma une nouvelle législation qui interdisaitdorénavant toute participation majoritaire étrangère dans toute entrepriserusse du domaine de l’énergie. Au mois de mars de la même année, la compagniechinoise Cnooc faisait une offre de rachat de 18,5 milliards de dollars de lacompagnie Union Oil of California (Unocal), dépassant de loin la proposition del6,5 milliards de dollars de Texaco-Chevron. Une hystérie politique saisissaitalors le Congrès et la Maison-Blanche, tandis que la panique s’emparait dugendarme de la bourse américaine, la Security Exchange Commission (SEC). LaCnooc est certes contrôlée à 70% par l’Etat chinois, mais les 30% restants sontdétenus par des capitaux privés dont les actions sont en vente libre à HongKong et New York. Mais qu’à cela ne tienne, la Chambre des représentants aquand même adopté, le 30 juin, une résolution selon laquelle l’OPA chinoisereprésentait un danger pour la sécurité nationale et a demandé àl’Administration Bush de bloquer la cession vers laquelle on se dirigeait. LeCongrès a alors rajouté en catastrophe une disposition à la loi sur l’énergie,instaurant un moratoire de 4 mois supplémentaires pour étudier la politiqueénergétique de la Chine, ce qui a permis de bloquer temporairement l’offred’achat de la Cnooc. La saga n’a pris fin qu’en août quand l’offre deTexaco-Chevron a finalement été retenue, bien qu’elle n’était que de 17,6milliards de dollars, c’est-à-dire encore inférieure de près d’un milliard àcelle de la Cnooc. Face à cette levée de boucliers, cette dernière a préférérenoncer à cet achat.Ceci se passait donc en 2005, aux USA, pays del’ultralibéralisme, sous la présidence de George W. Bush, celui-là même qui,nous a-t-on dit, a imposé à l’Algérie la loi sur les hydrocarbures, faute dequoi il lui aurait fait subir le sort de l’Irak. Question l : lepatriotisme économique n’est-il de mise que quand il concerne les intérêtsstratégiques américains ? Question 2 : l’Algérie n’a-t-elleréellement aucun moyen de s’opposer à ce genre d’injonction ? Et pourtantd’autres pays, ne disposant de guère plus de moyens qu’elle, osent défier lesEtats-Unis dans ce même domaine des hydrocarbures. L’exemple le plus frappantest celui du président vénézuélien Hugo Chavez qui, après avoir remis en causela législation plus libérale qui existait dans son pays, est allé jusqu’àmenacer, en août 2005, d’interrompre les livraisons de pétrole brut àdestination des USA. Peu de temps auparavant, son administration avait sommétrois multinationales pétrolières de régulariser les fraudes fiscales deplusieurs centaines de millions de dollars auxquelles elles s’étaient livrées.L’autre exemple plus récent, puisqu’il ne date que de janvier de cette année,est celui du président bolivien nouvellement élu, Evo Moralès, qui a engagé unautre bras de fer avec les multinationales. La nouvelle loi bolivienne sur leshydrocarbures est à l’exact opposé de l’algérienne, puisqu’elle prévoit lanationalisation des hydrocarbures, mais aussi comme l’affirme le présidentMorales : « Nous n’allons pas confisquer les biens des compagniesétrangères, mais exercer le droit de propriété sur le sous-sol et ensurface. » On pourrait continuer à faire le tour du monde et constater quetous les pays, y compris les plus ardents partisans de la mondialisation et del’ultralibéralisme, défendent ce principe fondamental, celui du droit depropriété sur les richesses pétrolières de leur sous-sol. Droit àl’exploitation par l’entreprise étrangère, oui ; droit à la propriété desréserves, non. Quant à la notion de patriotisme économique défendue par lesAméricains, on la retrouve aussi dans la saga Arcelor-Mittal Steel qui mobilisel’Union européenne ces temps-ci. Alors, les Algériens sont-ils devenus toutd’un coup moins patriotes que tout ce monde-là ? Sont-ils devenus plusintelligents que tous les peuples de la planète, plus intelligents que tous lespays pétroliers, OPEP ou non-OPEP, plus intelligents que les Russes, lesAméricains ou les Français ? L’Algérie est-elle devenue plus puissante quetous les puissants de ce monde ou plus faible que les plus faibles ? Lamorale à tirer de ces nombreux exemples est qu’il n’y a lieu d’être ni pluspatriote ni moins patriote que d’autres, ni plus intelligent, ni moinsintelligent, mais d’être tout simplement comme tout le monde ; vouloirs’illustrer et jouer aux « précurseurs » n’est pas une marque desagesse. La plus grande marque de sagesse de l’homme est celle de savoir fairemarche arrière quand il se rend compte qu’il s’est trompé. Ce n’est pas fairepreuve de faiblesse que de revenir sur un acte quand cet acte engage l’avenird’une nation et celui de plusieurs générations. En Algérie, il est encore tempsd’éviter les conséquences néfastes de la nouvelle loi sur les hydrocarbures,avant que la machine ne s’emballe. Tant qu’elle n’est qu’une disposition sur lepapier, non encore appliquée, celui ou ceux qui l’ont faite peuvent la défaire.Mais revenons maintenant à notre question de départ. Cette loi qui a été de1999 à nos jours l’événement le plus important dans le domaine du pétrole et dugaz, en a-t-elle fait une « ni’âma » ou une « niqma » pourle peuple algérien ? Pour répondre à la question, revoyons le film de sonadoption. On se souvient que déjà en 2002, tout était prêt pour son adoption,mais que l’opposition de la majeure partie de la classe politique et celle del’UGTA qui avait observé une grève nationale de 48 heures avaient empêché quecela ne se fasse. Elle fut retirée pour être représentée en février 2005. Etlà, tout d’un coup, tous les rouages de l’Etat étaient pour, présidence de laRépublique, gouvernement, Assemblée nationale, Conseil de la nation, partis del’Plliance présidentielle ; même les travailleurs y sont devenusfavorables. Pourtant, aucun élément nouveau n’est intervenu durant la période,même le texte de loi est resté, à quelques détails près, inchangé. Au planinternational, on n’a pas eu d’exemple d’un autre pays qui ait adopté unelégislation similaire ; au plan intérieur, on a eu une électionprésidentielle. Est-ce cela l’événement cause du changement ? Comment sefait-il que ce qui n’était pas bon pour le pays en 2002, le soit devenu deuxans après ? Comment se fait-il que les travailleurs qui étaient prêts àbloquer l’économie du pays, pendant longtemps si nécessaire, aient brusquementchangé d’avis ? La seule explication fournie par l’UGTA à l’opinion publiquea été que le chef du gouvernement l’aurait rassurée en disant que la loi étaitbonne pour le pays. C’est plutôt court comme argument pour une décision aussilourde de conséquences. Au vu de tout cela, la réponse à notre question dedépart est évidente : cette loi fait du pétrole une « niqma »pour le peuple algérien.

Conclusion

Que dire en conclusion de tout cela ? Beaucoup de corruption, beaucoupde rapaces autour de la manne pétrolière et bientôt peut-être dépossession dupeuple de sa souveraineté sur ses richesses naturelles ; tel est l’étatdes lieux peu agréable du secteur des hydrocarbures depuis 1962. On sait aussique la rente pétrolière n’est que l’arbre qui cache la forêt de l’économienationale : 98% des recettes en devises du pays en proviennent. Souscouvert de richesse, c’est la faiblesse du pays que cette rente camoufle.Imaginons l’inimaginable. Que deviendrait l’Algérie si demain le pétrole venaità cesser de couler ? Pourrait-elle survivre, voire exister grâce aux 2% derecettes restantes ? Mais cet inimaginable finira un jour par arriver.Quelle sera ce jour la situation du pays ? Allons plus loin etdemandons-nous qu’aurait été l’Algérie si elle n’avait jamais eu depétrole ? Se serait-elle tournée vers le tourisme comme les Tunisiens, ouvers le commerce comme les Syro-Libanais ? Est-ce que les Algériens seseraient orientés vers les richesses de la mer comme les Grecs ou seraient-ilsdevenus industrieux comme les Turcs ? C’est bien sûr de la fiction, maiselle illustre le fait que d’autres peuples, sans pétrole, ne s’en portent pasplus mal ; peut-être même sont-ils plus heureux. Rajoutons à ce tableau lefait que la guerre d’indépendance, qui aurait pu se terminer au début de 1956,a duré six ans et demi de plus en raison de la découverte de pétrole, cetteannée-là précisément. Quand nous additionnons tout cela, avouez qu’il y a dequoi se demander où se trouve la réponse au dilemme shakespearien, objet de cepropos : le pétrole a-t-il fait le bonheur ou le malheur du peuple algérien ?A chaque lecteur de donner sa réponse.

 

Par Hocine Malti

source : http://www.elwatan.com

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Comments

 islamatous, le 23-07-2008 à 21:44:14 :

mon passage

Salam alikoum,

Un passage rapide avec mon vote pour t'encouragement a poursuivre ton blog qui est excellent

a bientot

 daoud, le 23-07-2008 à 21:23:26 :

mon passage

Salut,

Mon passage du jour accompagner de mon vote d'encouragement a poursuivre ton blor qui est excellent

a+


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