Le 25 août 1958 : Une date tombée dans l’oubli » Paix et Amour entre les peuples

 Le 25 août 1958 : Une date tombée dans l’oubli

25/8/2008

Le 25 août 1958 : Une date tombée dans l’oubli

L’émigration algérienne en France a constamment, et depuis les années 30 avec l’Etoile nord-africaine, joué un rôle remarquable dans le mouvement national. Aussi, le FLN n’a pas manqué de la mobiliser au cours de la guerre d’indépendance. Certaines dates 1er Novembre 1954, 20 Août 1956, 11 Décembre 1960, 17 Octobre 1961 qui jalonnent cette période sont fréquemment rappelées. Il en est certaines que l’histoire semble avoir occultés.

Le 25 août 1958, qui marque une étape importante du combat de l’émigration, mérite de sortir de l’oubli où il se trouve injustement confiné.(*) Lorsque le Comité de coordination et d’exécution (CCE), organe suprême du FLN, désigne en mai 1957 Omar Boudaoud responsable de la Fédération de France, il l’investit de certaines missions, en particulier celle de créer, dès que les circonstances le permettraient, un climat d’insécurité en France. L’objectif était de contraindre le gouvernement à y maintenir le maximum de troupes, ce qui allégerait d’autant le dispositif de guerre pesant sur l’ALN en Algérie. Il convenait donc de forger l’outil capable de mener en territoire hostile ce combat d’un genre nouveau. Dès la formation des premières cellules FLN, il s’avéra nécessaire de créer des groupes de " choc ", particulièrement chargés de l’autodéfense, sous la responsabilité d’Ahmed Doum puis d’Abdelkrim Souici. Mais à cette époque, l’audience restreinte du Front au sein de l’émigration et ses maigres effectifs limitaient leur action et les contraignaient à un rôle purement défensif. Avec l’évolution de la lutte, il parut nécessaire de réunir les groupes décidés et aguerris sous une seule autorité afin de donner à cette structure nouvelle plus de liberté de manœuvre, de rapidité dans l’action et d’efficacité offensive.

C’est ainsi qu’en ce mois de juillet 1958, dans un village de la banlieue de Cologne, sur la rive droite du Rhin, l’auberge des " Falken "(1) abritait une réunion du comité fédéral et des chefs des quatre Wilayas du FLN en France. Le comité élargi estime que le FLN est arrivé à installer sur le territoire français une organisation politico-administrative et paramilitaire telle qu’il peut envisager le passage à une forme supérieure du combat. A cet effet, Boudaoud rappelle qu’il est investi d’une mission précise qui inclut, parmi les directives données par Abbane Ramdane, celle d’ouvrir en France et au moment opportun un second front. Le but : élargir le champ du combat, contraignant ainsi le gouvernement français à accroître ses dépenses militaires et son budget de répression, pour rendre sa politique impopulaire, et disperser ses forces, ce qui soulagerait d’autant les maquis. Les participants se donnent alors un mois de délai pour préparer, chacun dans son domaine, l’action envisagée. Levant la séance le 25 juillet, ils fixent le déclenchement au 25 août 1958 à 0 h(2). Et chacun prend le chemin du retour vers sa circonscription.

L’action est déclenchée

Le 22 août se tient à Sceaux, dans la banlieue sud de Paris, la réunion ordinaire mensuelle pour l’examen des rapports organiques et financiers. Elle réunit sept participants : Bouaziz, Haroun et Ladlani membres du comité fédéral, Kebaïli, Haddad, Ghezali et Souami, chefs des quatre Wilayas. Mais cette fois-ci, l’ordre du jour de la réunion compte en outre l’ultime vérification du dispositif avant l’heure H. Tout est au point. Aucun imprévu n’a perturbé le planning établi à Cologne. On confirme : 25 août, 0 heure, et on se sépare. Le compte à rebours peut commencer.

Coups de tonnerre dans un ciel serein...

Le peuple français dans sa grande masse découvre par la presse, le 26 au matin, que la guerre vient de franchir la Méditerranée, au moment même où il commençait à s’en accommoder. Commissariats, postes de police et casernes attaqués, dépôts de carburant incendiés, voies ferrées sabotées, objectifs économiques atteints, policiers et militaires visés, raffineries en flammes et quartiers entiers évacués… tout cela en une seule nuit.

Quel en est le bilan exact ?

Dans la région parisienne, les commandos, sous les ordres directs de Mohand Ouramdan Saâdaoui et Mohammed Mezrara, dit Hamada, passent à l’attaque. A 2 h 05, l’annexe de la préfecture de police, 66 boulevard de l’Hôpital à Paris est mitraillée, sur les quatre policiers de garde, trois sont tués, le quatrième grièvement atteint. Les hommes pénètrent dans les lieux, allument des bidons d’essence. L’incendie fait diversion et l’épais nuage de fumée qui s’en dégage va protéger leur fuite. Menée par Diafi et Messerli, l’action aura permis la prise d’un pistolet-mitrailleur 38 et d’un pistolet automatique de 9 mm. Le commissariat du XIIIe arrondissement est arrosé de rafales de mitraillettes. Quai de la Gare, un dépôt d’essence touché. La cartoucherie de Vincennes est visée. On se propose de la faire sauter. L’attaque, dirigée par Larbi Hamidi, dit Amar, a lieu à 3 h du matin. Mais des policiers alertés quelque temps auparavant patrouillent. Elle se solde par une intense fusillade : un policier tué, plusieurs blessés et du côté FLN, deux tués et huit blessés. Des dépôts de pétrole à Gennevilliers et à Vitry sont incendiés. Toujours aussi visés, mais sans succès, un hangar à l’aéroport du Bourget ainsi qu’une usine à Villejuif.

La Normandie

Dans le découpage géographique de l’OS, la Normandie constitue une région militaire confiée à Omar Tazbint, dit Abdou, chef de région avec Arab Aïnouz comme adjoint et Abderrahmane Skali comme artificier. Ces trois hommes, avec leurs éléments – une trentaine au maximum – vont mener les opérations du 25 août et des jours suivants jusqu’à leur arrestation, intervenue le 29 septembre. A Port-Jérôme près du Havre, la raffinerie Esso-Standard est sabotée. Muni d’un bâton de nitroglycérine, un fidai détruit la cuve, son compagnon Abdelmadjid Nikem, chargé d’en faire sauter deux autres, est déchiqueté par l’explosion. La centrale de gaz de Rouen est attaquée avec succès et l’affaire ne sera jugée que les 6, 7 et 8 février 1961, les auteurs du sabotage ayant dû comparaître pour de nombreuses autres affaires(3).

Une tentative d’attaque contre le commissariat central de Rouen est stoppée par la police qui intercepte la voiture du commando et saisit la bombe destinée au bâtiment. Lors du désamorçage, l’engin explose, tuant et blessant plusieurs policiers. Le commando compte un mort : Omar Djillali. A. Elbeuf, un brigadier-chef, sera grièvement blessé. Plusieurs attaques seront menées à Evreux pour lesquelles les fidaynes Mohamed Tirouche et Ali Seddiki, condamnés à mort, seront exécutés en 1960. Au Petit-Quevilly, près de Rouen, le dépôt pétrolier est saboté. Malgré la présence de la police qui, faisant usage de ses armes, tue un militant et en blesse un autre, le commando parvient à incendier quatre cuves de carburant d’une contenance de 4000 m3.

Le Midi

Compte tenu des nombreux objectifs économiques et militaires recensés par l’OS dans le Midi de la France, cette zone est subdivisée en plusieurs circonscriptions ou " régions militaires ". Le chef en est Ouahmed Aïssaoui, aidé par l’artificier Ouznani. Dans le rapport de Aïssaoui on peut lire : " Les onze objectifs visés furent tous attaqués. Malheureusement, plusieurs charges n’ont pas fonctionné. Cela provenait de la défectuosité des détonateurs et des explosifs récupérés dans les carrières de la région, qui avaient été enterrés durant de longs mois. Nos responsables nous avaient promis trois tonnes de plastic. S’ils avaient tenu parole, cela aurait été la catastrophe pour la France… "

Il poursuit en style télégraphique : " Première région : Mourepiane, Cap Pinède, Les Aygalades. Moyens utilisés : pour le premier objectif, une bombe à retardement, munie d’un mécanisme d’horlogerie. Pour le deuxième, deux petites bombes étanches à retardement. Et pour le troisième, deux charges télécommandées. Opération réussie sur les deux premiers objectifs ; pour le dernier, les charges n’avaient pas fonctionné. Deuxième et troisième régions : raffinerie de Berre, Lavéra, La Mède, Sète. Aucune charge télécommandée n’avait fonctionné. L’attaque elle-même, du point de vue organisation, avait pleinement réussi puisque nos éléments, conduits par leurs chefs de groupe, avaient pénétré dans les lieux, placé les charges sur les vannes, déroulé les fils et en étaient ressortis sans avoir été remarqués. Quatrième région : Port-la-Nouvelle, La Rochelle. Les charges télécommandées ont fonctionné sur le premier objectif qui a brûlé "(4).

Le responsable de l’OS pour la zone sud paraît d’une modestie qui ne traduit sans doute pas les résultats réels de la " nuit rouge " ni l’impact certain qu’elle obtint sur les médias. Si la presse souligne les attentats manqués contre les dépôts des sociétés Shell et British Petroleum à Saint-Louis-les-Aygalades près de Marseille, à la raffinerie de Lavéra, elle informe sans le vouloir que le FLN dispose désormais de techniciens capables d’utiliser des engins sophistiqués et des bombes télécommandées. Elle ne peut davantage passer sous silence que, simultanément à ces actions manquées, le dépôt de la Mobil Oil près de Toulouse brûle encore. Deux réservoirs ont sauté, provoquant un incendie dont les flammes atteignent plus de cent mètres de hauteur et les colonnes de fumée sont visibles à vingt kilomètres alentour. Mobil Oil perdait ce jour-là 8000 m3 de carburant. Mais c’est l’affaire de Mourepiane qui, tant par ses conséquences immédiates que par les péripéties judiciaires qui s’ensuivent, caractérisera dans les mémoires ce " second front " ouvert la nuit du 25 août 1958.

Quatorze ans plus tard(5), Albert Paul Lentin décrit ainsi l’" action " : " L’opération capitale est cependant celle qui est dirigée contre le plus grand dépôt de stockage de carburant du sud-est de la France, celui de Mourepiane, dans la banlieue nord de Marseille, non loin du port. Là, l’attaque est précédée par une manœuvre de diversion. Des Algériens allument, à 21 h, plusieurs foyers d’incendie dans les forêts de l’Estérel de manière à ce que plusieurs équipes de pompiers chargées de combattre le sinistre s’éloignent de Marseille. A 3h15, l’explosion fait sauter les deux réservoirs et secoue tout le quartier de l’Estaque. Un incendie qui éclaire tout le ciel de Marseille, ravage sept des quatorze bacs. Nouvelle explosion à 8h45 après que l’on eut fait évacuer en toute hâte les habitants des quartiers en danger, puis le soir, à 20h20, une formidable explosion qui détruit toutes les installations qui avaient jusque-là échappé aux destructions ". Un pompier, Jean Péri, est tué. Il y a dix-neuf blessés, parmi lesquels le maire de Marseille, Gaston Defferre, qui s’était rendu sur les lieux et qui a été touché à un pied. Le feu brûle encore à Mourepiane pendant dix jours…16 000 m3 de carburant ont été détruits. Rappelant les faits en 1972, Aïssaoui estimait prudemment que cette nuit du 25 août aurait pu être une catastrophe pour la France. Au moment même, le Provençal titrait : " C’est une catastrophe nationale ".

La répression

Comme il fallait s’y attendre, la répression se durcit. Un couvre-feu pour les Nord-Africains est instauré dès le 27 août dans le département de la Seine, le 3 septembre dans le Rhône et le 4 en Seine-et-Oise. Les " chasses au faciès " se multiplient à Paris, Marseille, Lyon, Belfort et les " transferts " en Algérie redoublent. Tout " basané " devient suspect. Les Algériens emplissent les hôpitaux désaffectés, comme Beaujon, ou les casernes spécialement aménagées pour eux. Des milliers sont " triés " au vélodrome d’Hiver, avant d’être internés dans les camps d’Algérie. " Retour aux sources ", écriront les rares journalistes encore courageux, rappelant que naguère, au même Vél’ d’Hiv, les Juifs étaient, avec la complicité d’une partie de la police française, raflés puis parqués, avant d’être envoyés dans des wagons plombés vers les camps de la mort. Ni les contrôles renforcés ni les arrestations préventives n’empêchent l’action déclenchée le 25 de se poursuivre, avec moins d’éclat peut-être mais non sans efficacité. A Paris, accrochage, dans la nuit du 27 au 28 août, d’une cellule de l’OS avec un groupe de policiers. Trois d’entre eux, Chauvin, Alfred Dufrie et Louis Rougerie, sont sérieusement blessés place Denfert-Rochereau, et l’adjudant-chef André Durau est atteint à la station de métro Bonne-Nouvelle. Le 31 août, attaque réussie de dépôts d’essence à Arles et de l’usine à gaz d’Alès, qui explose.

Le 1er septembre, les commandos essuient un échec devant le siège de l’Office algérien d’action économique (OFALAC), avenue de l’Opéra, à Paris. Le 2, explosion d’une bombe près de Rouen. Le 3, sabotage de la voie ferrée Paris-Le Havre. Les commandos s’attaquent, le 4 septembre, à l’aérodrome de Melun et le lendemain un autre sabotage entraînant le déraillement d’un train de marchandises à Cagnes-sur-Mer, dans le Midi. Ainsi, les éléments de la " spéciale " aussi bien que les " groupes de choc " de l’organisation – car de nombreuses actions contre les policiers et les gradés leur échoient – continuent à se manifester sur l’ensemble du territoire français, surtout contre certains commissariats dans lesquels les Algériens sont soumis aux interrogatoires " musclés ". Le 7 septembre, une action mineure est menée contre l’aérodrome de Villacoublay. A Lyon, le poste de police de la place Jean-Macé est attaqué : le brigadier Armand Sudon est tué. Espérant rééditer leurs prouesses du 25 août contre les installations pétrolières, les fidayine du Midi visent les dépôts des banlieues de Marseille et de Bordeaux à Bègles, ce même 7 septembre. Le résultat est mince. Le lendemain, c’est au tour de la centrale électrique de la Boisse, dans l’Ain.

Vaines actions sur les navires

En rade de Toulon, les hommes de l’OS tentent vainement de fixer des charges explosives sur les coques du cuirassé Jean Bart, de l’escorteur Bouvet et du sous-marin Dauphin. Cependant, le sabotage du paquebot Président de Cazalet, qui assure la liaison Marseille-Algérie et sert à l’occasion pour le transport des troupes, fait quelque bruit. Le 5 septembre 1958, le navire quitte Marseille vers 11h à destination de Bône.(6) A 12h, alors qu’il se trouve à une vingtaine de miles au large, il signale une explosion dans le compartiment des ventilateurs de chauffe, immobilisant les machines, causant d’important dégâts et soufflant les cloisons. Un début d’incendie vite enrayé suit la déflagration. Le navire en difficulté est pris en remorque par le Djebel Dira qui se trouve dans les parages. Treize personnes sont blessées et un chauffeur, André Barreda, qui souffre de graves brûlures, succombe deux jours plus tard. L’enquête établit qu’une bombe placée dans le compartiment des ventilateurs en était la cause. Lors de l’arrestation du groupe de Mourepiane, la police découvre qu’il s’agit des mêmes éléments. En tout, quatorze personnes, dont deux femmes.

L’impact

Le piétinement du combat, l’arrivée de De Gaulle au pouvoir proclamant l’intégration des " Français à part entière " dans le giron de la mère-partie…, tout cela n’était pas pour faire monter la cote du CCE auprès des " frères et alliés " arabes. Apprenant la nouvelle du 25 août, rapportée par les radios internationales(7) et amplifiée par la presse du Moyen-Orient, la direction l’a reçue au 32, rue Abdelkhalek Sarwat, " comme un véritable ballon d’oxygène ", siège central du FLN au Caire. Alors que les dirigeants égyptiens, doutant d’une issue conforme aux aspirations algériennes, manifestent depuis plusieurs mois une attention moins soutenue à l’égard du Front, ils demandent à rencontrer, dès le 26, les membres du CCE présents dans la capitale. Les Egyptiens paraissent réconfortés de n’avoir pas joué une carte perdante en soutenant la lutte du FLN. Dès l’annonce de la nouvelle, Fethi Dib du groupe des " officiers libres ", compagnon et homme de confiance de Nasser et aussi chef des services de renseignements égyptiens, souhaite rencontrer Krim et Bentobbal pour leur exprimer sa satisfaction de constater " que la révolution n’a pas perdu son souffle ".

En Tunisie, les deux hommes en compagnie de Mahmoud Cherif, autre membre du CCE, sont également sollicités par Ahmed T’lili et Tayeb Mehiri, membres du gouvernement. Ils les assurent que le combat continuera " quel que soit l’homme au pouvoir en France et jusqu’à l’indépendance ". Des Wilayas d’Algérie, les messages arrivent qui traduisent la satisfaction des djounoud particulièrement conscients que l’action du 25 août immobilise en France 800 000 soldats. La Wilaya II (Constantinois), quant à elle, accueillait avec une évidente satisfaction " l’élargissement du front constituant un encouragement pour l’ALN ". " Le moral des combattants algériens, rapporte un témoin, s’est élevé du fait que tous les nationaux s’avèrent alors mobilisés à l’intérieur des frontières, comme à l’extérieur, pour atteindre le même but : l’indépendance du pays. Le fardeau est partagé par tous et devient donc moins lourd. "

L’affaire Soustelle

De son côté, la direction du Front réaffirme le souci constant, à tous les niveaux, de ménager l’opinion publique française pour la désolidariser de ses représentants politiques du moment. Ceux-ci apparaissent aux yeux du FLN, au même titre que les chefs de l’armée, comme personnellement responsables des malheurs du peuple algérien et des morts inutiles du côté français. Certains sont donc inscrits, tel un dépôt de carburant ou une usine d’armement, comme objectifs à atteindre. Sur la liste, l’ancien gouverneur général d’Algérie Jacques Soustelle. Difficile de comprendre l’itinéraire politique du spécialiste de la civilisation aztèque qui, d’intellectuel de gauche ouvert aux idées d’égalité des hommes et du droit naturel des peuples à leur liberté, se mue par son proconsulat algérien, en champion de la domination coloniale, en défenseur d’un système fondé sur l’exploitation des pays conquis. On comprend encore moins le résistant qui fut aux côtés du général de Gaulle à Londres, renier ouvertement ses opinions sur le juste combat contre l’occupant étranger. A moins de supposer que l’acte du patriote, respectable lorsqu’il porte le chapeau européen, dégénère en crime quand il est accompli en djellaba dans le massif de l’Aurès(8).

Or, il emploie son intelligence, comme ministre de l’information du nouveau gouvernement, à convaincre l’opinion que le résistant algérien, devenu par les subtilités d’un vocabulaire volontairement dénaturé " fellagha " (étymologiquement briseur de crânes), ne mérite guère plus de considération que n’en inspire le sens originel du terme. En tout cas, quelque scrupule que l’on ait à porter la main sur un homme de science, celui qui est visé ce 15 septembre 1958, avenue de Friedland, à Paris, par Mouloud Ouraghi et Abdelhamid Cherrouk, n’a plus rien en commun avec l’éminent ethnologue. Il s’est placé de lui-même parmi les Lacoste et les Massu. A 9h30, alors que le ministre, à bord de sa DS noire, arrive à son ministère, Ouraghi lui tire plusieurs balles de colt dont l’une troue le veston à sept centimètres du cœur. L’ancien gouverneur d’Algérie se jette au plancher. Il se relève. Une rafale de mitraillette tirée par Cherrouk crépite. Il replonge. La voiture s’arrête. Soustelle en sort pratiquement indemne. Chaque homme a, dans sa vie, un jour de chance. Pour Jacques Soustelle, ce fut ce jour-là. Ouraghi est ceinturé par la foule dans les couloirs de la station du métro Etoile. Cherrouk tire pour protéger sa fuite. Blessé, il est arrêté. Après la fusillade avec les policiers, on relève un passant tué —Jean Pacaut— et trois autres blessés : Marcel Breton, Henri Martin et Jean Tardieu(9). Le jour même de l’attentat de l’avenue de Friedland, les cars de police sont systématiquement mitraillés, rue de Rivoli, dans le XVe arrondissement, à Vanves, à Issy-les-Moulineaux et à Boulogne-Billancourt. Un militaire est tué et deux autres blessés, rue Jean-Mermoz, à Joinville-le-Pont. A Metz, un capitaine de parachutistes est grièvement atteint. Le 21 septembre, le mitraillage des voitures de police se poursuit : à Villejuif, à l’Hay-les-Roses, à Aubervilliers.

Tandis que les " groupes de choc " attaquent le commissariat d’Aulnay-sous-Bois, où un inspecteur est blessé, l’OS fait sauter les usines de caoutchouc de Kléber-Colombes et sabote le relais de télévision du Havre. Ce sont également deux éléments de la " spéciale ", deux femmes, Aïcha Aliouet et Marcelle X… , qui tentent le sabotage du poste émetteur clandestin de la DST, installé au troisième étage de la tour Eiffel. Cette action va soulever un tollé général d’indignation, présentant le FLN en France comme dirigé par " une équipe de terroristes ". Les moins indignés lui dénient tout sens politique : " Voyez donc, ils ne respectent même pas le symbole universel et innocent de la ville Lumière ! " On omet simplement de mentionner l’existence du relais radio spécial de la police, au sommet du monument. De toute façon, la bombe à retardement est préparée par Chaieb avec une charge calculée pour ne détruire que le poste, sans aucun risque pour la stabilité de la tour. L’engin est découvert avant qu’il n’explose.

Le Nord et l’Est

Le rapport de la wilaya IV (Nord et Est), signé par " François "(10) (Mustapha Francis), donne une idée plus réelle de l’activité de l’organisation concernant sa principale mission : les forêts(11). Dans la " amala " du Nord, zone 2 qui couvre Lille, Roubaix, Douai et Valenciennes : un foyer dans chacune des forêts de Denain, Valenciennes et aux alentours de Courcelle, action qui passe totalement inaperçue, le responsable zonal l’ayant, à la suite d’une incompréhension, fixée dans la nuit du 23 au 24. Dans la zone 3 (Maubeuge, Charleville, Reims), les forêts des Ardennes sont visées à Fumay, Revain et Lousanville, de même que celles de Marmorale. Divers foyers d’incendie éclatent, contrariés, toutefois, par la pluie. En " amala " de l’Est, la zone 1 comprend le territoire de Nancy, Thionville, Metz. la directive n’y arrive que quarante-huit heures avant la date d’exécution, et les principaux responsables viennent d’être appréhendés. Toutefois, une forêt à vingt-cinq kilomètres de Nancy, une autre près de Sainte-Marie sont visées, sans succès. Pour la première, la préparation hâtive et la pluie vouent le projet à l’échec. Quant à la forêt de Saint-Marie, le groupe d’action est arrêté le samedi 23, alors qu’il se trouvait en inspection préalable sur les lieux. Tentative étouffée dans l’œuf !

La zone 2 couvre Strasbourg, Mulhouse, Belfort. Les responsables locaux vont concentrer leurs efforts sur un seul point : la forêt d’Héricourt. Deux cents litres d’essence sont stockés. Vu le manque de temps pour les préparatifs et aussi l’absence de lieu sûr, l’essence est conservée dans les réservoirs de deux voitures et des jerricans cachés dans les coffres. Plusieurs foyers sont allumés dans les forêts mais les résultats sont inconnus du rédacteur du rapport. Cependant, la réaction de la police est immédiate. Toutes les agglomérations " nord-africaines " sont aussitôt investies : " C’est ce qui empêche —explique le rapport — les auteurs de revenir sur les lieux incendiés pour établir un bilan réel des dégâts. Le jour même, vastes mesures répressives : le régional de Belfort et une vingtaine de cadres de niveau subalterne sont arrêtés… Ce qui prouve, à notre sens, que les dégâts ont été importants. Comme pour effacer son échec relatif, la " amala " du Nord décide une action d’envergure dans la nuit du 14 au 15 septembre. Quatre incendies sont allumés qui détruisent…du foin, de la paille et des récoltes. Exactement ce qu’il ne fallait pas faire, la Fédération ne tenant absolument pas à voir le paysan français se dresser contre l’émigration. Incompréhension ? Dépassement ? Transgression de directive ? On ne le saura jamais de façon précise.

La région parisienne

Karl, (Kara Ali) le DPI(12) de la Wilaya II, établit son rapport le 29 août 1958, après la tenue du conseil extraordinaire de wilaya. Il en ressort qu’un adversaire imprévu, le temps, a réduit à néant les efforts en superzone 2. Dans cette circonscription, quatre groupes de deux militants chacun localisent à l’avance des points précis dans les forêts Saint-Germain, Senlis, Chantilly et Compiègne. Ils s’y rendent à l’heure dite, allument consciencieusement les foyers et s’en vont. L’orage fait le reste. Sur l’étendue de la superzone ou " amala I ", se trouvent les forêts de Fontainebleau, Sénart et Rambouillet. Trois groupes de trois militants chacun repèrent, eux aussi, les lieux à brûler et préparent les produits nécessaires. Au moment indiqué, les foyers sont allumés. Mais… " le bois était mouillé et la nuit à l’averse ", précise le rapport. Néanmoins, l’essence répandue s’est totalement consumée. Les hommes n’eurent à déplorer aucune arrestation, mais tout de même deux blessés à la suite de la …collision de leur voiture avec un motocycliste. Heureusement, la déveine de l’équipe n’a pas été totale puisque les blessés, qui auraient pu, sous les trombes d’eau de cette fameuse nuit, contracter une sérieuse pneumonie, ont été transportés en un lieu plus clément, par une voiture de passage, celle d’un touriste allemand. Comme on le voit, les forêts de France n’ont pas eu trop à souffrir des bidons d’essence déversés par les militants du Front, bien moins que celles d’Algérie arrosées au napalm par l’armée française. Dans leur engagement enthousiaste, les groupes de " nidham " auraient aussi bien tenté de faire sauter le blockhaus avec un pétard mouillé. Mais le fait est là : la directive a été exécutée.

Paris ou la Wilaya I

Dans son rapport du 16 septembre 1958, " Marcel ", qui évidemment ne pouvait dresser le bilan de l’incendie des forêts la Wilaya I couvrant Paris intra-muros tire plutôt les conséquences politiques et psychologiques de l’offensive. Traitant de la répression qui suivit, le rapport mentionne qu’elle " est des plus féroces ". Les rafles monstres succèdent automatiquement aux attentats et des centaines de frères sont emmenés dans les centres de triage […] tels le Vélodrome d’Hiver(13), le Gymnase, la salle Japy et l’hôpital Beaujon. Parqués, ils furent invités à crier : " Vive la France " ; ils répondirent par " Vive le FLN ", " Vive la République algérienne ". De nombreux internés furent alors sauvagement battus. On parle de cinq morts des suites de sévices. La police ne s’est pas occupée seulement de ramasser tous les teints basanés(14).

Appliquant, lorsque nécessaire, la méthode de l’" interrogatoire poussé " qui se clôt généralement par la mort de l’interrogé, la DST finit par repérer de nombreux agents de l’OS dans le Midi. Ainsi, les treize membres du premier commando du camp de Larache sont à leur tour appréhendés. Ce coup dur et les verdicts sévères qui s’ensuivirent les treize furent condamnés à la peine capitale ne découragèrent pour autant ni les militants, nombreux à se porter volontaires pour entrer dans les rangs de la " Spéciale "(15), ni a fortiori l’état-major qui se devait d’être digne du comportement de ces hommes. A l’affût de toute rumeur selon laquelle, au sein du front, une sourde hostilité opposerait les " intransigeants jusqu’au-boutistes " de la guerre, aux " politiques ", partisans du compromis avec de Gaulle,— les " durs et les mous, comme les caramels ", ironisera plus tard Boussouf— la presse laisse entendre que la Fédération a été désapprouvée par le GPRA qui venait de se constituer le 18 septembre. Le 25, Arthur Rosenberg, journaliste au Tag de Berlin-Ouest, publie une interview de Ferhat Abbas.

A la question de l’ " offensive terroriste en métropole ", le nouveau président du gouvernement provisoire aurait répondu : " La Fédération de France réclamait depuis longtemps notre accord. Nous le lui avons donné il y a quelques semaines, en précisant que les agressions (sic) devaient être exclusivement dirigées contre les objectifs économiques et militaires. Que voulez-vous ? Dans l’acharnement du combat, les ordres sont partout transgressés ". Si Abbas n’a pas formellement démenti cette déclaration, le GPRA, pour sa part, n’a jamais fait parvenir au Comité fédéral un quelconque désaveu. Bien au contraire, Bentobbal dans sa déclaration du 31 août au Caire, s’adresse aux militants en ces termes : " Quant aux moudjahidine des commandos et à tous les patriotes de la colonie algérienne en France, le CCE salue en eux les dignes fils de l’Algérie. Leur courage force l’admiration et leur sang-froid le respect ".

Le sens réel du 25 août 1958

Evidemment, il n’était pas question et le FLN n’en a jamais eu les moyens de soumettre tous les soirs le territoire français à une nuit du 25 août. C’était simplement une bataille au cours d’une guerre de plus de sept ans. Il est certain, toutefois, que ce n’est pas ce " risque d’essoufflement " qui, " reconnu même par les membres les plus intransigeants du GPRA ", les aurait ralliés à une décision d’arrêter les opérations militaires en France. Le Comité fédéral n’a jamais reçu d’ordre daté du 27 septembre lui enjoignant de " faire cesser les agressions "(16). Après une offensive de quelques semaines, le but fixé par la fédération paraissait relativement bien atteint. Quoi qu’il en soit, retenons cette date du 27, puisque des bilans officiels ont été établis jusque-là. Entre le 21 août et le 27 septembre, ont été dénombrés 56 sabotages et 242 attaques contre 181 objectifs. Les opérations ont fait 188 blessés et 82 morts. Nombreux ont été les militants blessés et tués les armes à la main, déchiquetés par leurs engins, abattus par les forces de répression ou assassinés sous la " question ". C’est pourquoi, tout en dressant un constat positif, mais amer, pensant à toutes ces morts gratuites, fruits vénéneux du mépris de certains hommes persévérant à en maintenir d’autres sous le joug, le Comité fédéral aurait voulu espérer que cette bataille fût la dernière, abandonner les bombes inutiles au plus profond d’un étang sans poissons, et dire avec le poète : La grenade a son temps mais le temps des cerises, celui que je préfère est encore celui-là(17). Hélas, de Gaulle refuse le rameau d’olivier tendu le 28 septembre par le GPRA qui propose " une négociation sans préalable ". Comme en Algérie, en France la grenade allait encore éclater. Il n’y avait pas d’autre choix. En août 1958, les cerisiers n’avaient pas encore fleuri.

- L’essentiel de cet article est repris de notre ouvrage La 7e Wilaya. 1re édition - Le Seuil, Paris 1985 — 3e édition - Casbah, Alger 2005.

Notes de renvoi :

- 1) Les Jeunesses socialistes allemandes ; voir infra, p. 134, note 1.

- 2) Après le départ des membres présents à la réunion, on s’aperçoit que la Saint-Barthélémy tombe précisément le 25 août. Il est trop tard pour modifier la date. Le sort en est jeté ! Heureusement, la presse n’a pas songé à exploiter la coïncidence.

- 3) Dans une note à " Alain " (Ali Haroun), responsable des détentions, Serge Moureaux, avocat à Bruxelles, rapportait fin décembre 1960 : " L’affaire du Gaz de France " (attentat du 25 août à Rouen) avec Tazbint, Aïnouz, Skali et Bourenane, déjà condamnés à mort dans d’autres affaires, est venue les 4 et 5 décembre 1960 devant le tribunal militaire de Lille. Après deux jours de procédure (à la barre Oussedik, Zavrian, Marie-Claude Radziewski, Moureaux, Cécile Draps, Merchies), nous avons obtenu le renvoi " sine die ". Malgré leur situation critique, les quatre accusés brandissent à l’audience de février le drapeau FLN ce qui — on s’en doute — n’incitera pas des juges militaires survoltés à plus de clémence.

- 4) Dans sa lettre, Aïssaoui ajoute la cinquième Région militaire qui ne constituait pas le Midi proprement dit, puisqu’elle s’étend sur Lyon et le Centre. Il mentionne l’attaque du dépôt de carburant de la société Shell-Berre (au résultat nul par suite de l’alerte déclenchée par les chiens de garde), ainsi qu’une simple tentative sans plus de résultat contre l’Armurerie de Saint-Etienne. Il faudrait ajouter aussi, pour cette région, un projet de sabotage de l’usine de gaz de Lyon, interrompu par un incident imprévu.

- 5)Dans Historia-Magazine, n°265, 27 novembre 1972.

- 6) Aujourd’hui redevenue Annaba.

- 7) Le CCE d’accord sur le principe de l’action n’était au courant ni des modalités d’exécution ni de la date, laissées à l’initiative de la fédération.

- 8) Heureusement pour l’honneur des résistants français, la plupart d’entre eux, même s’ils n’ont pas agi positivement en faveur du FLN, ont compris la légitimité de son action. Presque tous ceux qui ont animé les réseaux de soutien, avaient en leur temps participé à la Résistance. L’éditeur Jean Subervie, qui publia clandestinement de nombreux journaux et ouvrages favorables au Front, donne plusieurs raisons à ses engagements parmi lesquelles celle-ci : " (...) en tant que résistant, je pensais que si j’étais un jeune Algérien, je serais certainement dans un maquis " (Yvonne Llavador, La poésie algérienne de langue française et la Guerre d’Algérie. Etudes romanes de Lund, Suède.

- 9) Jugés par le tribunal militaire de Paris, les deux militants ont été condamnés à mort, puis graciés par de Gaulle.

- 10) Les militants responsables portaient systématiquement des pseudonymes français.

- 11) Le cce, qui voulait attirer l’attention du peuple français sur les souffrances endurées par les Algériens lors des incendies de forêts au napalm, avait fixé cet objectif à la Fédération.

- 12) Délégué à la presse et à l’Information auprès du chef de wilaya, mais rattaché organiquement au Comité fédéral.

- 13) Le dpi de la wilaya II adressait, d’ailleurs, avec son rapport du 29 août, un compte rendu très instructif sur les conditions de détention du " Vel d’Hiv ", établi par un militant qui y séjourna onze jours consécutifs. Un plan détaillé est dressé avec la position des 1er, 2e, 3e et 4e groupes et de l’allée centrale. Sont décrits aussi : la réception à coups de crosse par les crs ; leur acharnement contre les jeunes qui passent l’interrogatoire à l’infirmerie, et contre les porteurs de blousons, considérés comme " chefs " ; le comportement de ce brave gendarme qui se propose d’acheter du tabac aux internés, collecte dans un seul groupe 75 000 francs et disparaît, ainsi que la naissance spontanée d’un service d’ordre interne du fln régulant tous les incidents entre les détenus.

- 14) De nombreux Espagnols, Portugais et Yougoslaves ont été maltraités dans la foulée et bien d’autres touristes sud-américains.

- 15) Il y eut, en effet, un deuxième commando de huit éléments, envoyé en formation au Maroc en 1958, puis un troisième et un quatrième commando de vingt-et-un hommes en 1959.

- 16) Certains journaux ont inventé l’ordre et la date du 27 par référence à la déclaration du GPRA du 28, proposant l’ouverture de négociations. - 17) Malek Haddad, Ecoute et je t’appelle.

L’auteur est ancien reponsable à la Fédération de France du FLN et ancien membre du CNRA

 

Par Ali Haroun

Source : http://www.elwatan.com

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