On hésite à évoquer la mort, à méditer sur
cette chair humaine qui doit redevenir poussière. Le mot fait peur, suscite
l’incompréhension, provoque la fuite et le rejet. La frontière de la vie
demeure un sujet tabou des sociétés se déclamant toujours sans tabous.
Pourtant, il est évident que nous sommes de
simples mortels qui atteindront leur ultime destinée à un moment défini de leur
fragile existence. La finitude n’est-elle pas la seule certitude qui persiste
dans ce monde souvent en perte de repères ?
Au cours de sa vie, l’Homme est sans doute
visité par l’inquiétude de son devenir. Face à cette réalité, dure pour ceux
qui ne croient pas en la vie dernière, l’oubli demeure le remède le plus
populaire. Pour ce faire, agitation et bruit viennent empêcher les
« mauvaises pensées » de venir perturber les consciences anesthésiées
et les âmes mutilées !
Pourtant, la mort est là, se dressant tel un
défi pour l’Homme moderne malade de sa modernité, imbu de sa suffisance, fier
et satisfait de lui, le rappelant à sa condition de mortel.
Présence à Dieu et résistance dans le monde !
La question sur le sens de la vie intervient
souvent quand approche la vieillesse et que l’on est face à son passé désormais
irrécupérable.
L’islam oriente ses fidèles depuis la
jeunesse vers la vie dernière. Les questions existentielles sont résolues dès
le bas âge. Après, malgré les moments d’insouciance, le musulman demeure
attentif à son devenir. Ce rappel est tout sauf une obsession maladive, un
penchant dépressif ou une fuite de ce monde. C’est surtout oser affronter
l’angoisse de la finitude avec la sérénité que procure l’espérance en Dieu et
la certitude en la vie dernière ; c’est se rappeler son terme et méditer
la fin d’une vie éphémère, pour être plus proche de soi et sortir de l’emprise
de ses instincts égocentriques, des illusions de la vie et de l’abrutissement
que le consumérisme ambiant exerce sans relâche sur le commun des humains.
Dans cette perspective, ce rappel agit comme
un acte de résistance par excellence qui pousse l’Homme à s’engager dans le
monde pour être acteur de son histoire et artisan de son salut. S’engager dans
un combat qui commence forcément à l’intérieur de chacun, au plus profond de
l’être, et qui se parachève dans la rencontre amicale de l’autre sans y laisser
son âme ou corrompre son cœur.
Se rappeler la mort pour se préparer à une
vie éternelle en donnant sens à la vie ici-bas devient alors un moyen des plus
profitables dans le cheminement de l’Homme vers son accomplissement moral et
spirituel et dans son combat contre les servitudes de l’ego.
Se rappeler la mort pour puiser dans la
présence à Dieu, l’énergie et la force de participer activement au bien-être de
l'Homme, et aller jusqu’au bout de ses forces dans l’accomplissement du devoir.
La mort est le rappel de notre fragilité sur
terre que nous devons amplifier pour faire lâcher prise à ceux parmi nous qui
sont agrippés à l’illusoire de cette vie passagère. (1)
Dieu nous rappelle dans le Coran : « Béni
soit Celui qui détient la royauté et qui est capable de toute chose. Celui qui
a créé la mort et la vie afin de vous éprouver (et de savoir) qui parmi vous
agira le mieux. Il est Puissant et Miséricordieux. (2) »
C’est dire que « L’Homme est "jeté
dans le monde" afin que son attitude positive ou négative envers ses
devoirs de fidélité à Dieu et de bonté pour ses semblables détermine son destin
après la mort. La vie, la mort, les péripéties apparemment sans signification
de la carrière de chacun sur terre, les calamités, les malheurs, la douleur,
l’injustice, la configuration psychologiques de l’Homme et ses mauvais
penchants qui le poussent à être un loup pour les autres et à se dissiper dans
la poursuite de l’avoir et du plaisir à tout prix, sont les conditions de cette
épreuve. (3) »
Les cœurs dénaturés par les différentes
influences et dans la confrontation quotidienne à des environnements coupés de
Dieu et centrés sur le matériel, finissent en l’absence d’une vigilance bien
entretenue par perdre leur sensibilité et s’empreignent de l’ignorance de Dieu
qui conduit à la violence entre les hommes et aux égoïsmes régnant dans nos
sociétés.
Lorsque les dispositions, innées dans chaque
Homme, de quête de Dieu et de sens ne se retrouvent plus confortées par un
travail de méditation, d’éducation et de retour à Dieu, les cœurs se durcissent
et sombrent dans l’insouciance et l’oubli de ce qu’ils sont, de ce qu’est la
vie, de ce qui les attend.
Les pieux prédécesseurs …
La spiritualité musulmane, cœur du message de
l’Islam, a donné naissance à des générations d’hommes et de femmes pleins
d’amour et de sagesse. Ils ont livré un combat sans relâche pour mater leur ego
et vivre dans la sérénité du cœur, la lucidité de la raison et la résistance de
la volonté.
Ces hommes pieux aux cœurs limpides pensaient
à la mort en permanence, méditaient les mises en garde et les promesses du
Seigneur, et préparaient la grande rencontre sereinement, continuellement.
Al Hassan al-Basrî
disait : « La mort a mis à nu le bas monde, n’y laissant à l’Homme
doué d’intelligence aucune réjouissance. Chaque fois qu’un serviteur impose à
son cœur le souvenir de la mort, le bas-monde devient à ses yeux insignifiant
et il se passera de tout ce qu’il renferme. (4) »
Hâmidal-Qaysarî disait : « Nous sommes tous
certains de la mort, mais rares sont ceux parmi nous qui s’y préparent. Nous
sommes tous sûr de l’existence du Paradis mais rares sont ceux parmi nous qui
oeuvrent en ce sens. Nous sommes tous certains de l’existence de l’Enfer mais
rares sont ceux parmi nous qui le craignent. »
Un autre homme de Dieu disait : « Celui
qui place la mort devant ses yeux ne se soucie guerre de l’étroitesse ou de la
largesse du bas-monde. (5) »
Notes
1- La révolution à l’heure de l’islam AbdessalamYassine page 190
2- Coran : Al- Mulk (La royauté) Verset 1
3- La révolution à l’heure de l’islam AbdessalamYassine page 71
4- Revivification de la Spiritualité
Musulmane traduction de Mohamed Al-Fatih
éditions Iqra P 489