Le Coran, une méditation continuelle » Paix et Amour entre les peuples

 Le Coran, une méditation continuelle

2/9/2009

CORAN

Le Coran, une méditation continuelle

En Islam, écrire, comme tout autre acte, exige un plein engagement et une totale responsabilité. Dans cette exigence, le rapport du Prophète à la Révélation a été résumé par Aïcha : son caractère était le Coran. Une foi absolue et une sincérité sans faille dans ce qu’il a lui-même transmis à l’humanité.

Ecrire donc sur le Coran nous met dans une prise de conscience d’avoir probablement failli à ses préceptes, à ses commandements et à sa compréhension. Car écrire n’est transmissible en Islam que si celui qui écrit ou parle est exigeant d’abord avec lui-même. C’est cet effort constant qui permet aux intellectuels musulmans d’atténuer les « maints exemples d’incohérences intellectuelles » relevées ironiquement par Aldous Huxley chez les grands penseurs (Aristote, Hegel, etc.).

La crise moderniste

La crise moderniste qui éclata en Europe au début du XXe siècle souleva entre autres les questions de l’authenticité et des variations des écrits de la Bible, sur l’origine et la composition des Evangiles. Le père Lagrange, pionnier de l’exégèse historico-critique écrit : « La critique estime que l’Evangile canonique de saint Matthieu a été écrite en grec ; la tradition ancienne rapporte que l’apôtre Matthieu écrivit son évangile en araméen, ce n’est donc point le même ouvrage. On ne peut recourir à l’échappatoire d’une traduction, mais la critique admet volontiers un original sémitique, source partielle des Evangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Elle ne saura jamais très exactement en quoi consistait cet évangile, elle ne prouvera jamais que son auteur n’ait pu être l’apôtre Matthieu. Il n’est donc pas impossible d’imaginer un accord entre la critique et la tradition et il serait bien plus sage de s’écarter ici de l’autorité de l’église ancienne. Après saint Matthieu, on attaque surtout saint Jean. Mais ici, les auteurs catholiques sont loin de se rendre. » Plus loin, le père Lagrange ajoute : « Puisque Jésus n’a pas lui-même fixé son enseignement par écrit, il était impossible que les termes en fussent toujours conservés d’une façon mathématique. Ceux des évangélistes sont en partie empruntés à l’Eglise ; elle les fournit et les accepte ; l’auteur y a mis de sa pensée, mais l’Eglise y reconnaît la sienne qu’elle sait être de Jésus. Et c’est pour cela aussi que saint Augustin ne croyait à l’Evangile que d’après l’autorité de l’Eglise » Ce qui a fait dire : « Il devient, pouvons-nous dire, de plus en plus difficile de croire en la Bible sans croire à l’Eglise. » Sur la pluralité des sources écrites, le père Lagrange ne dressera pas la liste, mais parlera bien du double récit, des chiffres concernant les tribus, l’armée, etc. Un autre chrétien, Alfred Loisy, par la publication de son ouvrage L’Evangile et l’Eglise sera considéré comme le déclencheur de la crise moderniste, il écrit : « Les conceptions que l’Eglise présente comme des dogmes révélés, ne sont pas des vérités tombées du ciel et gardées par la tradition dans la forme précise où elles ont apparu d’abord. L’historien y voit l’interprétation des faits religieux, acquise par un laborieux effort de la pensée théologique. » On lui reproche entre autres d’avoir dans cet ouvrage abordé avec légèreté la théorie des deux sources. Le Saint-Office l’excommunia pour avoir voulu « ruiner l’Eglise catholique ». Mgr Mignot, une autre figure de la crise moderniste écrit : « Comment nier les faits s’ils sont réellement prouvés ? Le Pentateuque n’est pas de Moïse, Daniel date les Macchabées, Isaïe est de plusieurs auteurs, les Rois sont une compilation, il n’y a pas de chronologie biblique, le déluge universel n’est pas historique, les premiers chapitres de la Genèse ne sont pas historiques mais mythiques. » Cette critique sur l’origine, la valeur historique et la composition des Ecritures, à ne pas en douter, fit réagir le pape Pie X lui-même dans son encyclique Pascendi Dominici Gregis où il dénonça « les erreurs des modernistes ». Sur un autre registre et toujours dans le même ordre d’idées, le commentaire du Livre des Nombres de P. de Hummelauer nous renseigne que le texte biblique pouvait subir des ajouts ou des retouches. Pour lui, les chiffres sont exagérés ; il concluait qu’un copiste sottement pieux (scriba aliquis inepte pius) avait multiplié (sic) tous les chiffres par 100. On se serait trompé de quelques centaines de mille, selon la remarque du père Lagrange, mais on aurait conservé fidèlement les unités. Le jésuite Henri Sonier de Lubac, dans son ouvrage Surnaturel. Etudes historiques, sera interdit d’enseignement et ses livres confisqués, il posera le problème du surnaturel dans le christianisme ; de même que Renan lorsqu’il écrit : « La négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé (...) Entre la christianisme et la science, la lutte est donc inévitable ; l’un des deux adversaires doit succomber. » Un autre problème lié au mode de composition des Synoptiques et leur valeur historique se pose en ces termes : « Sont-ils des récits de témoins oculaires et auriculaires qui se bornent à rapporter exactement ce qu’ils ont vu et entendu ? Ou bien ont-ils été écrits par des historiens qui ont puisé à des sources et utilisé d’autres documents ? Autrement dit, sont-ils œuvres de première main ou œuvres de seconde main ? Et s’ils sont œuvres de seconde main, quelle est la valeur de leurs sources ? Ceux de qui ils tiennent leurs renseignements sont-ils dignes de foi ? Cette question, nous sommes d’autant plus amenés à la poser que les trois premiers Evangiles présentent entre eux des ressemblances frappantes tandis qu’ils diffèrent entièrement du quatrième. » Ces événements et cette lecture des passages puisés dans les ouvrages nous renseignent sur le souci et la préoccupation de certains penseurs chrétiens, et non des moindres, d’atteindre par la critique l’authenticité du texte sacré et de poser les problèmes liés à l’origine des Ecritures. On voit bien aussi que la Bible est une proie facile pour la critique quant à l’histoire de son écriture.

Le Coran

Nous verrons que ces problèmes n’existent pas en Islam, parce que l’histoire de l’écriture du Coran est totalement différente de celle de la Bible. Sa définition simple, pourrions-nous dire, fait toute la force de son argumentation. Tout tient à l’origine, à l’histoire du texte, qui est la source fondamentale de la critique comme l’écrit justement Vaganay : « L’établissement du texte est fonction de l’histoire du texte ». Mohammed Hamidullah écrit que le Coran est « la parole de Dieu, révélée par fragments à Muhammed, pendant 23 ans de sa mission de messager de Dieu. » Quant à l’histoire de son écriture : « Toutes les fois qu’il recevait une révélation, un fragment du Qur’an, il appelait un de ses scribes, et lui dictait ce qui lui avait été révélé. Muhammad précisait, en outre, où il fallait placer la nouvelle révélation dans la collection des fragments antérieurs (...) Il ordonnait non seulement de transcrire ces passages du Qur’an — et d’en multiplier les copies pour les membres de la communauté — mais aussi de les apprendre par cœur. » « La copie officielle, préparée moins d’un an après la mort du prophète, resta d’abord chez le calife Abü Bakr, puis, à sa mort, chez son successeur le calife Omar. » « C’est ce texte, écrit Hamidullah, du temps d’Abû Bakr, officiellement diffusé par Uthman, que nous possédons maintenant. Et c’est le même texte dans le monde entier. » A ces deux méthodes rigoureuses, pour la conservation du texte coranique, vient s’ajouter une autre infaillible : celle de Dieu : « Nous avons fait descendre le Rappel. Nous en sommes les gardiens » (CoranXV, 9)

Pourquoi cette intervention divine ?

A cet égard, il nous semble intéressant de relater l’expérience réalisée au Congrès de psychologie de Gôttingen : « Non loin de la salle des séances, il y avait une fête publique avec un bal masqué. Tout à coup, la porte de la salle s’ouvre, un clown se précipite comme un fou, poursuivi par un nègre, revolver au poing. Ils s’arrêtent au milieu de la salle. Le tout avait à peine duré vingt secondes. Le président pria les membres présents d’écrire aussitôt un rapport, parce que sans doute il y aurait enquête judiciaire. Quarante rapports furent finalement remis. Un seul avait moins de 20% d’erreurs relatives aux actes caractéristiques ; 14 eurent de 20 à 40% d’erreurs, 12 de 40 à 50 et 13 plus de 50%. De plus, dans 24 rapports, 10% des détails étaient purement inventés, et cette proportion de l’invention fut plus grande encore dans dix rapports (...). Bref, un quart des rapports dut être regardé comme faux. Il va sans dire que la scène avait été convenue et photographiée d’avance » Les témoins étaient « tous psychologues, juristes et médecins plus maîtres de leur pensée et de leur plumes qu’un public ordinaire. » (voir A Van Gennep, La Formation des légendes, Flammarion, 1920). « Il y a lieu de faire la remarque suivante par rapport au temps : le témoignage s’est fait tout de suite après la scène, ce qui devrait mettre les témoins à l’abri de l’oubli. Mais la conclusion de l’expérience est là pour nous montrer et nous rappeler que le témoignage humain le plus sérieux n’est jamais sans altérations. Le texte coranique, par cette intervention divine, est à tout égard inattaquable. A notre connaissance, aucune œuvre, aucun texte, n’a laissé à la postérité ce défi avec une telle assurance : « Ne méditent-ils pas sur le Coran ? Si celui-ci venait d’un autre Dieu, ils trouveraient de nombreuses contradictions ». Le Coran ne pose pas de problème d’authenticité.

Le tafsir

Après la mort du Prophète et les siècles qui suivirent, il s’est installé dans le paysage intellectuel musulman une discipline que l’on appellera le tafsir (l’exégèse). L’histoire du tafsir n’étant pas l’objet de cette étude, nous retiendrons seulement que le Coran a fait l’objet d’une compréhension intimement liée à une époque historique des exégètes (Ibn Messaoud, Tabari, Ibn Khatir, etc.) Il demeure d’ailleurs un travail précieux fruit de louables efforts. Au XIXe siècle, d’autres savants musulmans ont essayé de faire de l’ijtihad (effort) en lisant le Coran avec des yeux neufs mais aussi pour répondre à des exigences intellectuelles d’un temps qui, fatalement, n’était pas celui de Tabari ou Ibn Khatir. Nous pouvons citer cheikh Mohammed Abdou et son disciple Rachid Reda avec Tafsir al manar, Tahar Ben Achour Tafsir At Tahrir wat- Tanwir, ou Mahmoud Cheltout Tafsir al Qur’an. Mais l’effort de ces ulémas n’a pas pu « modifier essentiellement l’exégèse classique » et comme l’écrit Bennabi : « Le problème de l’exégèse demeure important : d’une part, par rapport à la conviction de l’individu formé à l’école cartésienne, et d’autre part, par rapport à l’ensemble des idées courantes constituant le fond de la culture populaire. » Pour essayer d’approcher la première catégorie, nous essayerons de méditer le Coran sur deux sujets qui nous semblent révélateurs : il s’agit du problème de l’écriture de l’histoire et du phénomène de la naissance de l’amour.

L’écriture de l’histoire

Les biographies et les autobiographies sont le genre d’écrits les moins objectifs et les plus controversés. Les éléments dont il faut tenir compte pour les écrire sont aussi disparates que difficiles à établir et même si toutes les conditions inhérentes à son genre d’écrit sont satisfaites, il faut convenir qu’au « nom même de l’esprit scientifique, il faut reconnaître cette impossibilité d’expliquer ou de comprendre exhaustivement un homme car il ne pourra jamais être tenu compte de toutes les données de sa vie biologique, sociale et surtout psychologique », comme l’écrit Paul Fraisse. Dans cet esprit, Jean François Revel écrit que le moment du deuil « n’est pas celui de l’objectivité (...) Il y a un temps pour l’émotion, un autre pour la réflexion et le deuxième ne peut venir que lorsque le premier s’est éloigné ». (Cette phrase de Revel a été écrite en réponse à la déclaration de Valéry Giscard d’Estaing à la mort de Mao Tsé-toung : « Un phare de l’humanité s’est éteint. »). En fait, il conseille ainsi de laisser le temps nous faire découvrir des réalités sur le personnage que l’immédiat et les émotions peuvent occulter. L’émotion peut être aussi un obstacle à la compréhension. « Jamais la connaissance de nous-mêmes, écrit Alexis Carrel, n’atteindra l’élégance simplicité et la beauté de la physique. Il faut clairement réaliser que la science de l’être humain est, de toutes les sciences, celle qui présente le plus de difficultés. » Ainsi est donc posé, du moins sommairement, le problème de l’écriture des vies particulières. Par extension, nous pouvons aborder un autre aspect de la question liée à l’écriture de l’histoire ou le problème que pose l’histoire. « Il n’y a pas de science qui soit dans les conditions aussi défectueuses que l’histoire. Jamais d’observation directe, toujours des faits disparus et même jamais des faits complets, toujours des fragments dispersés, conservés au hasard, des détritus du passé, l’historien fait un métier de chiffonnier. Encore est-il obligé d’opérer sur ces mauvais matériaux par voie indirecte, en employant le plus mauvais des raisonnements, le raisonnement par analogie. L’histoire est au plus bas degré de l’échelle des sciences, elle est la forme la plus imparfaite de la connaissance. » Il s’agit là du problème de la connaissance historique « événementielle » posé par Charles Seignobos. L’écriture de l’histoire est donc un travail complexe, d’où les questions suivantes : le lecteur d’ouvrages historiques doit-il les lire sans esprit critique et quel crédit accorder à ces récits ? L’historien est-il influencé par des éléments subjectifs et peut-il alors nous influencer dans notre lecture ? Quelles sont mes méthodes et les règles du récit historique, puisque ce travail est qualifié par Marc Bloch de « métier d’historien » En histoire l’objectivité absolue est-elle possible dans un récit ? En fait, trois raisons principales rendent impossible la fidélité du témoignage dans l’écriture de l’histoire : des erreurs volontaires et intéressées ; des erreurs involontaires et des erreurs inhérentes à la nature humaine et qui échappent à tout contrôle. « On a beau faire croître l’effort, varier les méthodes, il n’en résulte jamais qu’une évidence qui est l’impossibilité de séparer l’observateur de la chose observée et l’histoire de l’historien. » (Paul Valéry, Variété IV). C’est cette dimension humaine qui nous intéresse tout particulièrement, elle est explicitée par ce passage de Paul Veyne qui écrit : « Même si j’étais Bismarck qui prend la décision d’expédier la dépêche d’Ems, ma propre interprétation de l’événement ne sera peut-être pas la même que celle de mes amis, de mon confesseur, de mon historien attitré et de mon psychanalyste qui pourront avoir leur propre version de ma décision et estimer mieux savoir que moi ce que je voulais. » Voilà qui est dit ; parfois, notre propre intention dans un acte et ses conséquences peuvent prendre des proportions qui échappent à notre compréhension et à notre interprétation. Qu’en est-il donc pour une tierce personne ? Penchons-nous maintenant sur le cas du Coran pour faire ressortir cette donnée fondamentale dans la science historique.

Le récit dans le Coran

Larousse définit le récit comme une « histoire réelle ou inventée » que l’on raconte par écrit ou oralement. » Mais les récits sont « innombrables », comment dès lors distinguer entre le récit factuel et le récit fictionnel. Cela a donné naissance à la narratologie qui est la science du récit. Des études approfondies et variées ont été faites dans ce sens comme celle de Gérard Genette dans son ouvrage Récit fictionnel, récit factuel, ou Dorit Cohn Le Propre de la fiction. Le récit est bien présent dans le Coran. Il existe même une sourate Le récit (El Quassas) sourate 28. Du point de vue de la narration, le récit coranique ne suscite aucune critique et son caractère distinctif apparaît dans un examen comparatif (Bennabi lui consacrera tout un chapitre dans son ouvrage Le Phénomène coranique. Mais l’exemple le plus éloquent est certainement la sourate Joseph. Dieu dit : « Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans le Coran » (Coran, XII, 3). C’est le seul endroit où le terme récit est précédé de meilleur. Pourquoi ? Les savants musulmans nous apprennent que la sourate Joseph a été révélée après que les juifs demandèrent — dans une sorte de défi — au Prophète de leur raconter l’histoire de Joseph, puisque dans la Bible, il existe une version. Ils croyaient à une sorte de propriété exclusive. Le mot « meilleur » est celui « qui l’emporte dans l’ordre de la qualité » ou « que rien ni personne ne surpasse dans son genre », selon Larousse. Il est donc que le mot récit a été précédé de meilleur par comparaison au récit biblique : il est le meilleur, le plus complet et le plus véridique. C’est le récit par excellence et la vérité absolue. Le terme meilleur prend ici toute son importance, le Coran va même souligner le caractère divin du récit en disant au Prophète tout de suite après : « Bien que tu aies été auparavant au nombre des indifférents. » (Coran, XII, 3). Du point de vue qui nous occupe ici, nous allons revenir au récit de Moïse dans la sourate Taha. Méditons cette réponse de Moïse à Dieu au sujet de l’utilité de son bâton : « Et qu’est-ce qu’il y a dans ta main droite, Ô Moïse ? Il dit : C’est mon bâton sur lequel je m’appuie et avec lequel j’abats du feuillage pour mes moutons ; il me sert encore à d’autres usages ». (Coran, XX, 17-18) La réponse est fragmentée, concise et précise. Il y a donc deux fonctions précises de son bâton : il lui sert d’appuie ; il « secoue les arbres sans casser les branches », précise moralement Ibn Khatir dans son tafsir, pour l’alimentation de ses moutons. La troisième réponse « et j’en fais d’autres usages » est d’une importance fondamentale qu’on peut faire entrer dans le « champ de l’incomplet inévitable » qui existe dans n’importe quel récit. Nous pouvons poser la question suivante à une personne : qu’a tu fais dans la journée ? Même si sa réponse est très détaillée, il ne pourra jamais nous raconter tout ce qu’il a fait, c’est évident, il y aura toujours un « champ incomplet inévitable ». Pour tenir compte de cette incomplétude, serions-nous tentés de dire, il doit ajouter cette formule « et j’ai fais autre chose ». En effet, dans son quotidien, Moïse peut utiliser son bâton pour d’autres fonctions : se débarrasser d’un objet gênant par exemple, ou donner des coups de bâton à ses moutons égarés, etc., pour-être « complet » dans sa réponse, qui est aussi une caractéristique d’honnêteté chez les prophètes. Il donnera cette troisième fonction indéterminée de son bâton ; « et j’en fais d’autres usages », grâce à quoi, il échappera à la critique d’un « récit amputé ». Les soufis ont vu dans cette troisième réponse un désir ardent de Moïse de prolonger la discussion avec Dieu. A y voir de près, ils ont donc jugé cette réponse « et j’en fais d’autres usages » comme un facteur additionnel sans importance pour le récit. C’est une conception un peu mystique. Mais fondamentalement, les détails dans le Coran ont leur importance, et ce détail a confirmé qu’en histoire, il n’y a « jamais de faits complets » comme l’a souligné, plus haut, Seignobs.

Un autre sujet de méditation

L’amour est un étrange sentiment qui nous envahit sans que nous puissions nous l’expliquer comment il naît ? Quel est le moyen pour le pérenniser ? « L’amour, comme tout ce qui vit, commence à dégénérer une fois conçu » disait Jean Rostand. Comment dégénère-t-il ? Passe-t-il par des intensités différentes ? Et comment expliquer cette dimension subjective dans l’appréciation d’une personne ? De toute ces questions est né un vaste domaine de pensées avec Stendhal et son phénomène de « cristallisation » ou Jacques Chardonne pour qui « c’est la même femme qui peut désespérer un homme » et « la constance, c’est ma première exigence en amour ». Henry de Montherlant dit à ce sujet : « moi, je ne sais plus garder tout mon sérieux quand on me dit qu’on m’aime », La Fontaine, avec sa magnifique fable intitulée La Jeune veuve, nous montre « combien l’amour d’un mari défunt s’efface vite de l’âme d’une femme ». Sartre, par myopie du cœur, mais néanmoins par pensée réaliste, écrit dans L’Etre et le Néant : « Aimer, c’est pouvoir être aimé... Les amants demeurent chacun pour soi, dans une subjectivité totale ». Pour Schopenhauer, « l’amour, avec toute sa poésie, est la pire des illusions. Ce n’est qu’un piège tendu par le génie de l’espèce pour assurer l’existence des générations futures. Les joies de l’amour sont un appât tendu aux êtres humains pour les contraindre à assumer, malgré eux, les responsabilités de la procréation ». Dans Zadig de Voltaire, aux chapitres Le borgne et Le nez, on voit le va-et-vient d’un homme à la recherche de l’amour, et il sera terriblement déçu par ses retournements. On sait qu’un véritable« mariage des âmes » unissait La Boétie à Montaigne. La Boétie est mort très jeune. Montaigne le pleurera plus de trente années. A la question : Pourquoi lui ? Montaigne répondit avec une beauté et une profondeur : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Il y a donc une dimension subjective dans l’appréciation d’une personne. Peut-on l’expliquer ? Bien que le sujet de l’amour soit beaucoup plus dans la sourate Joseph, nous pensons déceler la réponse à cette question dans la sourate. Le Récit : « Et quand il fut arrivé au point d’eau de Madyan, il y trouva un attroupement de gens abreuvant (leurs bêtes) et il trouva aussi deux femmes se tenant à l’écart et retenant (leurs bêtes). Il dit : Que voulez-vous ?, elles dirent : Nous n’abreuvons que quand les bergers seront partis et notre père est fort âgé. Il abreuva (les bêtes) pour elles puis retourna à l’ombre et dit : Seigneur, j’ai grand besoin du Bien que tu feras descendre sur moi. Puis l’une des deux femmes vint à lui, d’une démarche timide et lui dit : Mon père t’appelle pour te récompenser pour avoir abreuvé pour nous. Et quand il fut venu auprès de lui et qu’il lui eut raconté son histoire, il (le vieillard) dit : N’aies aucune crainte : tu as échappé aux gens injustes. L’une d’elles dit : Ô mon père, engage-le (à ton service) moyennant salaire, car le meilleur à engager c’est celui qui est fort et digne de confiance ». (Coran, XXXVIII, 23-26) Voici donc le récit coranique qui, du point de vue qui nous intéresse ici, peut être résumé ainsi : il y a le rapport de Moïse avec le vieillard, le rapport de Moïse avec les deux femmes. D’abord nous pouvons remarquer que la première et simple réaction du vieillard fut la reconnaissance. Il ne laissera pas passer ce geste de Moïse. On peut s’étonner comment ce geste, en somme banal, ne l’a pas laissé indifférent. Nous croyons qu’il y a une sorte de dénominateur commun chez les gens vertueux, et cette phrase de La Bruyère leur convient parfaitement : « Il n’y a guère au monde un plus bel excès que celui de la reconnaissance ». L’une des qualités de cette famille est donc la reconnaissance : Moïse est appelé pour être remercié. Le rapport de Moïse avec le vieillard commencera par leur rencontre : c’est un étranger qui lui raconte son histoire et lui donne les raisons de sa présence à cet endroit, le vieillard est très sensible et rassure Moïse. Il portera même un jugement de valeur « tu viens d’échapper aux injustes ». Il a une confiance en cette connaissance d’un temps relativement court. Est-ce le pouvoir de discernement, cette capacité de jugement chez ce vieillard qui a favorisé le contact entre les deux hommes ? Est-ce le comportement de Moïse qui a été un élément déterminant pour se faire accepter par cette famille aux valeurs nobles ? Ou les deux à la fois ? Quoi qu’il en soit, la relation entre les deux hommes est saine et reçoit l’empreinte de l’honnêteté, confirmée par la suite de l’histoire. Le rapport de Moïse avec les deux femmes est antérieur à leur père, une longueur d’avance qui leur laissera le temps d’apprécier cet étranger qui les a aidées. La question qu’on peut poser est la suivante : l’aide de Moïse -tant appréciée- est temporelle et limitée alors que la tâche des deux femmes est pratiquement quotidienne. On serait tenté de dire qu’elles auraient aimé qu’elle soit continuelle :« Ô ! Mon père engage-le ». Ce désir, cette intention saine répond à une situation qui est la leur. Par contre, on n’entend pas Moïse parler des deux femmes ni ne manifester aucune intention à leur égard, ce qui prouve qu’il a agi avec désintéressement. L’une des femmes s’exprimera sur Moïse avec un ton libre, spontané et sincère. Les mots sont pesés, brefs, justifiés et viennent du cœur : « il est fort et digne de confiance ». Si la force physique est perceptible, gagner la confiance de quelqu’un, avoir le sentiment de sécurité demande beaucoup de temps. Ce qui prouve que cette femme était d’une très grande sensibilité, et elle percevait chez les gens l’essence de leur action comme elle avait la puissance de discernement. C’est donc une famille noble avec une éducation et des valeurs qu’on ressent dans les paroles et le comportement de ses membres. Les deux femmes ont été élevées dans cette ambiance. Cette famille est composée du père et de ses deux filles. La caractéristique de cette famille est l’absence d’un enfant mâle. Cela se ressent dans ces propos : « Nous n’abreuvons pas nos troupeaux tant que ces bergers ne seront pas partis, car notre père est très âgé ». (Coran, XXVIII, 23). C’est en somme un travail d’homme (les bergers) et il est manifeste qu’il revient à leur père s’il n’était pas dans l’incapacité due à son âge avancé. Les deux femmes ont grandi dans cette situation. Elles cultiveront en elles, depuis l’enfance, ce désir d’avoir un frère et un soutien masculin tant il est vrai que « les premières sensations (de l’enfance) sont si fortes et dominent tout le reste de la vie ». Les deux qualificatifs donc « il est fort et digne de confiance » ne sont pas fortuits, ces qualités sont nourries depuis l’enfance, et qu’elles voient dans la personne de Moïse. La nature des sentiments qu’on porte à quelqu’un ont leur source directe dans notre enfance. C’est ce que met en lumière Ferdinand Alquié dans son ouvrage Le désir d’éternité, lorsqu’il écrit (p. 54) : « Il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs ». Ainsi, en deux mots, le Coran -et Dieu seul sait- aura énoncé une loi fondamentale dans la naissance d’un sentiment et souligné la dimension subjective dans l’appréciation d’une personne. Sur le pessimisme de Jean Anouilh et l’existentialisme athée, Jean Anouilh, cet auteur dramatique est le prototype même de l’écrivain préoccupé par la famille, l’amour, l’amitié, les idéaux de pureté, le mensonge social, il en fera des sujets de méditation dans toute son œuvre. Dans Antigone par exemple, il fait parler cette héroïne dans ce passage pour le moins pathétique : « Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte ... Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et de me contenter d’un petit morceau, si j’ai été bien sage ». Ces passages semblent être destinés au Coran, tant les reponses qu’on peut méditer dans la Révélation, sont appropriées à ces questionnements. On aurait pu construire une œuvre en méditant le Coran -c’est d’ailleurs le rôle du musulman- pour répondre à un pessimisme amer qui « poussa les écrivains à représenter de préférence les côtés pénibles ou laids de la vie humaine » selon Seignobos.

La morale fermée de Bergson

« La tragédie du monde moderne est liée à la persistance d’un altruisme le plus médiocre parce que l’un des plus strictement limités en extension, l’altruisme tribal » dit Sorokin. On peut imaginer l’altruisme tribal, comme une ambulance qui prend un malade pour le sauver, mais qui en cours de route -par excès de vitesse- a fait plusieurs victimes. Cet exemple, pour le moins simple, s’il n’est pas très explicite pour certains, trouve toute sa profondeur dans cette phrase de Herriot : « vivre sa vie, c’est toujours gâcher la vie des autres ». L’absurdité vient de là : on ne construit pas au détriment des autres : ce passage de Flaubert : « Comme Antipas jurait qu’il ferait tout pour l’Empereur, Vitellius ajouta : Même au détriment des autres ? » Le Prophète disait : « le meilleur d’entre vous est celui qui défend sa famille sans nuire aux autres ». Là encore la subtilité de André Comte-Sponville lui a fait dire : « La solidarité, c’est d’être égoïstes ensemble. » Ce problème (qui crée une certaine compétition dans la vie, dont personne n’est jamais sorti vainqueur), qu’on peut observer au quotidien -dans son lieu de travail, dans sa famille, etc- est un mal très ancien, puisque Lao-Tzu au Ve siècle avant J-C. écrivait déjà : « Un voleur aime sa famille et n’aime pas les autres familles : c’est pourquoi il vole les autres familles au bénéfice de la sienne. Chaque grand aime son propre clan et n’aime pas les autres clans, c’est pourquoi, il cause des ennuis aux autres clans au bénéfice du sien. Chaque seigneur féodal aime son propre Etat et n’aime pas les autres Etats, aussi attaque-t-il les autres Etats pour le bénéfice du sien. La cause de tous ces troubles ... C’est là qu’elle gît.. .C’est toujours l’absence d’un amour égal pour tous. » C’est la morale fermée dénoncée par Bergson et que le philosophe Jan Patocka, dans ses réflexions, rend responsable de la perte de notre essence humaine et de la destruction de l’environnement.

Dostoïevski : une pensée profonde

L’un des plus grands écrivains est incontestablement Dostoïevski ; il posera le problème du sens de la vie, l’existence du mal, la recherche de Dieu avec une intelligence et une profondeur qui dépassent tous les systèmes philosophiques existentialistes, celui de Sartre par exemple, lorsque celui-ci fait « le procès » de Dieu dans son ouvrage Le Diable et le Bon Dieu. C’est dans son ouvrage Les Frères Karamazov qu’il posera la question fondamentale de l’existence lorsqu’il écrit : « Quand bien même cette immense fabrique (l’univers) apporterait les plus extraordinaires merveilles et ne coûterait qu’une seule larme d’un seul enfant, moi, je refuse ». Dans son ouvrage Le problème du mal, un livre qui porte bien son titre, Sertillanges, interpellé sans doute par ce profond passage répond : « Il a raison, à moins que cette larme d’enfant ne soit précieuse à l’enfant lui-même, de telle sorte que sa personne soit expressément mise en compte. Mais nous pouvons être tranquilles. Si tous les cheveux de nôtre sont comptés (St Matth. X, 30), à plus forte raison les larmes du cœur ». Il est pour le moins intéressant de noter que Nietzsche, dans son ouvrage Le Gai Savoir, a utilisé ce passage de Saint Matthieu (voir l’édition de 1993, Librairie Générale Française, p. 499). Il écrira aussi sur le sujet : « N’aimez qu’un seul est barbarie, car c’est au détriment de tous les autres ». Oui, tout est compté et rien n’est vain : « Ils n’éprouveront ainsi ni soif, ni fatigue, ni faim dans le chemin de Dieu. Dieu ne laisse pas perdre la récompense de ceux qui font le bien. Ils ne feront aucune dépense, petite ou grande, ils ne franchiront aucune vallée sans que cela ne soit inscrit en leur faveur » (Coran, IX, 120-121). Berdiaeff écrira : « Tout ce qui n’est pas éternel, tout ce qui n’a pas l’éternité pour origine et pour fin, est dépourvu de toute valeur et destiné à disparaître » (Cinq méditations sur l’existence, Aubier, p.160.) Ce problème posé par Dostoïevski nous montre son extrême sensibilité pour la souffrance des innocents, puisque l’enfant représente l’innocence, la fragilité, mais aussi l’absurdité de la vie dans l’équation qu’il établit. Ce verset coranique, cette équation divine, en la méditant fait fondre avec persuasion la problématique de Dostoïevski : « Celui qui a tué un homme, qui lui-même n’a pas tué, ou qui n’a pas commis de violence sur la terre, est considéré comme s’il avait tué tous les nommes ; et celui qui sauve un seul homme, est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes ». (Coran V, 32). Ce survol de quelques grands problèmes, de ces « maux qui désolent l’humanité », ne nous permet pas d’élargir le champ de la réflexion, nous avons simplement voulu montrer que le musulman, dans sa méditation du Coran, doit inclure et connaître les sciences aussi diversifiées que la philosophie, la philosophie de l’histoire, la physique, la biologie, la psychologie, etc., et, par là même, scruter et écouter les courants de pensée pour participer aux débats qui secouent le monde en se débarrassant de sa « psychologie du solitaire » car comme l’écrit Roger Garaudy : « Quel impact peut avoir un prédicateur de l’Islam dans le monde vivant s’il n’a exercé son jugement que sur les traditions juridiques du IXe ou du Xe siècle, en ignorant comment se pose aujourd’hui le problème des multinationales et des crises, de l’arme nucléaire et de la défense, des grands courants de la culture positiviste et désespérée qui nous conduit à un suicide planétaire, les formes actuelles de l’exégèse et de la critique dans les religions actuelles, des problèmes actuels de l’éducation ? ». En outre, on peut regretter que des écrivains et penseurs musulmans abordent des sujets sur l’Islam sans que le Coran soit au centre de leur méditation. C’est ainsi que Abdallah Laroui dans son ouvrage L’Islam et l’Histoire écrit non sans raison que « tout discours sur l’Islam comporte une dimension historique et cependant l’histoire, en tant que discipline, n’a jamais eu dans l’enseignement islamique un statut officiel défini ». Il abordera dans cet ouvrage l’histoire et tradition, l’histoire et théologie, etc., mais aucune méditation puisée dans le Coran sur le sujet traité. Pourtant, la Révélation coranique reste la source la plus sûre et la référence pour le musulman. Il est de la responsabilité des musulmans envers les autres hommes de les éclairer, en méditant le Coran avec science, intelligence et sagesse, car Dieu par la Révélation du Coran a donné un « travail interminable à l’intelligence humaine ». « Ceci n’est qu’un Rappel, un Coran clair. Au moyen duquel il avertit tout homme vivant » (Coran XXXVI, 69-70)

Par Abdelkrim Semani

 

 

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