Pouvoir politique et guidances religieuses en Algérie » Paix et Amour entre les peuples

 Pouvoir politique et guidances religieuses en Algérie

8/10/2009

Pouvoir politique et guidances religieuses en Algérie

Des Ouled Sidi Cheikh à Aïn Madhi

 

La question du rapport et de la relation du religieux au politique (ou l'inverse) se pose toujours et encore avec d'autant plus d'acuité que la réponse ou les réponses apportées à ce jour ne sont à considérer que comme des urgences dictées par l'impérieuse nécessité du rétablissement de la paix et de la sécurité dans notre pays.

Ces réponses ne sont pas à considérer comme le fruit d’une réflexion ayant pris en ligne de compte et le passé historique d’un pays comme le nôtre, et l’entendement que s’en font les citoyens non affectés par la déferlante idéologique wahhabiste et salafiste dont, au risque de surprendre, nous affirmerons que malgré le différend majeur qui l’oppose à Ryadh, Al Qaïda, et notamment son démembrement appelé Al Qaïda au Maghreb islamique, est l’un des propagateurs les plus dangereux et les plus prolixes. En nous basant sur les travaux réalisés par un anthropologue comme Ahmed Benaoum, concernant la zaouia d’el Abyad Sidi Cheikh dans ses rapports avec les représentants du pouvoir ottoman au 17ème  et 18ème  siècles, essentiellement le   bey d’Oran, mais aussi celui de Mascara, et appuyé par les propres travaux du chercheur, nous allons tenter de «débroussailler» ce qui, à l’origine, ne fut qu’une communication scientifique faite lors de la deuxième édition du colloque international consacré au soufisme et tenu sous l’égide du CNRPAH dans la ville de Tlemcen en 2006.

Et ce, aux fins non seulement de vulgarisation mais de profit à tirer du travail de scientifiques qui, instruits d’abord par les question relatives à la méthode, à l’explication, l’argumentation et la vérification, ne cherchent pas à apporter de réponses idéologiques à leurs questionnements mais uniquement à faire œuvre d’éclairage nouveau, en tout cas par des voies différentes de celles habituellement occupées par les politiques proprement dites, pour tenter d’apporter des éléments de réponse aux grands questionnements qui préoccupent notre pays.

D’emblée, Benaoum prévient : «La cosmogonie générale, la théogonie, le rapport au temps et à l’espace, le rapport à l’altérité, ni même les dogmes et la liturgie de l’islam maghrébin, sahélo-saharien ou  turc, ne sont comparables aux épures idéelles et caricaturales du djihadisme et du salafisme. Ce qui se joue depuis presque deux décennies dans la moitié nord du continent africain principalement et, par effet de diffusion, en Europe, est le produit d’une vaste crise du monde musulman. La modernité dite occidentale, adoptée dès les indépendances des pays anciennement colonisés, comme l’acculturation de sociétés entières et les inégalités sociales, en péjorant et en refoulant l’islam cosmique, élaboré par les sociétés musulmanes pendant plus de  quatorze siècles… ont provoqué des crises aiguës, mettant à mal l’image séculaire que ces sociétés avaient d’elles-mêmes.» Qu’est-ce à dire ? Sunnite et malékite,au niveau de l’Occident musulman et  dans tout le Maghreb, l’islam n’a jamais rien pu faire d’autre pour s’ancrer et s’approfondir que de se nourrir des traditions locales ou «les a côtoyées en les investissant et les adaptant, sinon en les adoptant» et ce, d’autant lorsqu’elles n’étaient pas en contradiction avec ses dogmes centraux. Très vite, et parce que inscrites dans les structures sociales les plus profondes de la société, les voies soufies sont apparues comme fondatrices, porteuses et émulatives d’un sens qui, pour sacré qu’il fût et donc contribuant très fortement à la constitution et au renforcement de l’imaginaire collectif de ces sociétés, n’en délaissa pas la question centrale de son rapport au pouvoir local et/ou central (ici le pouvoir ottoman), en ce qu’il constituait l’ossature sur laquelle baser l’équilibre économique et social de la communauté concernée, ainsi que le rapport entre d’une part, les propres structures «zaouyesques» et, au sein de l’odjaq, «les ulémas légistes positivistes.» Double préoccupation donc de la part des «porteurs de sens» respectés et vénérés au sein de leurs sociétés, d’une part ce souci d’un équilibre obligé avec le pouvoir politique du dey qui plus est, possède aussi celui militaire, et d’autre part, avec ce véritable «appareil idéologique d’Etat que constituent les ulémas affidés.

 

Les sources maintenant, deux exemples concrets

 

Le premier. Un Turc, un janissaire avait commis une faute à Mascara. Il déserte et sait qu’il peut trouver refuge auprès de la zaouiya qui ne s’est jamais départie – comment le pourrait-elle ? – de ses principes tassaouef, de commensalité par la pratique de l’hospitalité universelle, l’enseignement religieux, solidarité sociale et l’obligation d’offrir refuge, protection et gîte aux exclus, pauvres, déserteurs et «quelques fois criminels qui s’amendent et juifs de passage…» De fait, le Turc trouva refuge à la zaouiya d’El Abyadh Sidi Cheikh. L’ayant appris, le bey de Mascara envoie un message demandant qu’on lui remette le fugitif. Et d’ajouter qu’en cas de refus, le Tell serait interdit aux Ouled Sidi Cheikh avec, en conséquence, l’achat annuel des céréales. L’avertissement est d’autant plus préoccupant que «de la qualité des relations entre les nomades et l’Etat ottoman dépendait, en grande partie, l’approvisionnement en céréales des nomades eux-mêmes et des populations oasiennes du Gourara, du Touat et du Tidikelt.» Et Ahmed Benaoum de préciser : «De fait, les sociétés au Maghreb ont, depuis au moins la période ottomane,  développé des logiques de production de sacré, dont les buts, avérés ou non, étaient d’assurer dans les représentations des pouvoirs, une sorte de division du travail de gestion des contradictions et des conflits politiques et sociaux…» Le cheikh en question, refusant de transgresser les règles et codes en vigueur dans la zaouiya, emmena le fugitif avec lui et émigra à El M’niâa. Les conséquences sur non seulement la zaouiya mais aussi sur toute la population des  Ouled Sidi Cheikh auraient pu être bien plus graves si, entre temps, il ne s’était passé un autre évènement qui, chevauchant le premier, finit par ramener la paix et le respect entre eux et le bey de  Mascara. Mais toujours momentanément. L’équilibre entre le pouvoir religieux incarné par la zaouiya et celui politique représenté par, ici par le bey de Mascara, étant un continuel recommencement. Un effort permanent destiné avant tout à assurer une relative indépendance vis-à-vis du pouvoir politique, et donc militaire.

Le second. Si donc, les relations entre la zaouiya Sidi Ckeikh ne s’envenima jamais au point de justifier une intervention punitive militaire directe des ottomans, et que c’est au contraire le cheikh Mohamed El Habib, référent de la voie Tijaniya de Aïn Madhi qui fit le siège de la ville de Mascara en 1827, par contre pour ce qui est de la Tijanya, on sait qu’après  « la mort de son fondateur Sidi Ahmed Tijani en 1777, on dénombre pas moins de quatre assauts successifs de la part du beylicat de Mascara, les deux premiers en 1784 et 1786, et les deux suivants en 1820 et 1822.»  Plus puissante et déjà implantée au-delà des frontières algériennes, cette confrérie entendait parler d’égal à égal avec un pouvoir ottoman résolu à ne pas céder une seule des parcelles de son autorité. La confrérie Tijanya était aussi réputée pour être nettement moins «politique» que sa consœur des Sidi Cheikh.

Pour preuve, la dernière guerre faite à la zaouiya de Aïn Madhi fut le siège de huit mois qu’y mit l’Emir Abdelkader. Une rectification symbolique y mit fin et la zaouiya garda son autonomie par rapport à l’Etat. La confrérie refusait tout simplement de reconnaître le représentant de l’Emir à Laghouat, et ce parce qu’y était désapprouvé le traité de la Tafna. La sagesse et la hauteur de vue de l’Emir firent le reste. C’est politiquement qu’il résolut le conflit. «Dans cette longue histoire de failles qui, jusqu’à nos jours, sépare la société de l’Etat, les insurrections récurrentes contre ce dernier, dans tout le nord de l’Afrique, ont presque toutes été menées et instruites par les référents des voies et des zaouiyas.»

 

Un Islam endogène

Où l’on voit comment, puisant ses forces et son originalité dans l’humus profond et commun à chacun des peuples maghrébins, et pour ce qui nous concerne plus précisément, algérien, l’islam maghrébin s’est depuis toujours assuré d’une cosmogonie endogène seule capable de produire et d’entretenir ce vivre-ensemble de populations d’abord et avant tout rétives à l’idée de se voir dépendre presque exclusivement de pouvoirs locaux ou centraux qui, usant de l’un de leurs attributs essentiels, la force et la capacité militaires, auraient été capables à tout moment de retrouver le rapport de force en leur stricte faveur. 

Bien plus qu’une simple prise de conscience avant l’heure, ce rôle et cette responsabilité joués par les zaouiyas, ici celles des Sidi Cheikh et celle de Aïn Madhi, où l’on voit combien est prégnante et profonde cette question des relations entre le pouvoir religieux et celui politique, et surtout combien elle fait partie depuis de longs siècles de l’une des préoccupations fondamentales des algériens.  La tarika alaouiya ne faisant que tenter de reprendre un débat, à défaut d’une autonomie momentanément perdue pour les raisons historiques, mais aussi politiques, que l’on sait.

 

Par Malik-Amestan  B.

 

Source : http://www.lesdebats.com

 

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