LE PATRIMOINE CULTUREL MENACÉ - Comment retrouver la civilisation ? » Paix et Amour entre les peuples

 LE PATRIMOINE CULTUREL MENACÉ - Comment retrouver la civilisation ?

10/10/2009

LE PATRIMOINE CULTUREL MENACÉ
Comment retrouver la civilisation?


Nous avons besoin, d’une mémoire vivante, de la vision des hommes comme l’Émir Abdelkader, dans un monde dominé par l’inculture.

Sommes-nous assez conscients des risques qu’encourent actuellement les peuples musulmans? Ils sont submergés par deux tsunamis qui prennent de l’ampleur et produisent pour l’un, de l’inculture et pour l’autre, de la sous-culture. Le premier est celui de l’obscurantisme, fondé sur une compréhension rétrograde et erronée de la religion. Le second est celui de la dépersonnalisation, aliénation à la conception du libéralisme sauvage occidental qui déshumanise. Les peuples sont pris en tenaille. La dégradation des conditions de vie, notamment au Sud, pose des problèmes de fond. La crise mondiale est d’abord morale. L’époque s’éprouve en impasses. C’est une occasion de rappeler ce qu’est la voie culturelle musulmane, comme art de vivre équilibré, qui a participé à la formation de la civilisation humaine.
D’Ibn Khaldoun à Malek Bennabi, de Abderrahmane Thaâlibi d’Alger, à Sidi Boumediene de Tlemcen, d’Ahmed Benyoussef de Miliana, à l’Emir Abdelkader, l’Algérie est riche de ces hommes pieux et savants, qui ont inspiré le peuple algérien, «insurgés et fondateurs du Maghreb», selon l’expression de Jacques Berque. L’Emir Abdelkader, rénovateur de la culture et de l’Etat algériens, est une figure de ce patrimoine. La crise multiforme que traversent le monde et les sociétés musulmanes, sans passéisme, exige de faire revivre ce patrimoine fier de ses racines et ouvert sur l’universel. Nous avons besoin, d’une mémoire vivante, de la vision des hommes comme l’Émir Abdelkader, dans un monde dominé par l’inculture.
L’Emir Abdelkader était un maître spirituel, un résistant et un chef d’Etat. Sa dimension spirituelle et humaniste est inépuisable. Il aimait le coeur de l’Islam: l’ihsan, le soufisme. Le tasawwuf est méconnu, pourtant c’est grâce à ce mouvement spirituel et patriote que l’Islam fut adopté comme religion et mode de vie dans nombre de régions du monde, de l’Afrique à l’Asie durant des siècles et en Europe. Même si parfois des excès et des maladresses sont enregistrés aujourd’hui chez certains adeptes du tasawwuf, les courants rigoristes le critiquent abusivement, tout comme ils excluent la philosophie, la liberté et ce qui échappe à leur contrôle.
Fait significatif, des figures de la civilisation islamique, comme cheikh El Akbar Ibn Arabi, le maître spirituel de l’Emir Abdelkader, par-delà les siècles qui les séparent, et le grand commentateur Ibn Rochd, le philosophe arabe, sont interdits dans les pays islamiques du rigorisme. Ce qui est significatif de la dérive des courants sectaires et extrémistes, qui ont sclérosé la tradition musulmane, sous prétexte de la protéger des innovations blâmables. Dans son ouvrage intitulé Evoquer le sage et alerter le distrait, (traduit par «Lettre aux Français»), l’Émir Abdelkader souligne la nécessité de l’examen de conscience et de l’autocritique car dit-il: «Le préjudice que nous avons subi du fait de lois d’inspiration religieuse prises à l’initiative de ceux dont la volonté était d’élever la religion par des moyens inappropriés a été, hélas, plus dommageable que celui causé par ceux qui la combattaient.» Malgré la censure, l’Islam qui est un, celui de la communauté du juste milieu qui élève, de l’Ihsan, éclaire la vie de croyants du monde entier, comme art de vivre. Ce sont des musulmans qui, faute de savoir et de créativité culturelle, ne sont pas à la hauteur des défis.

La « Tradition primordiale »
Au mot soufisme, tasawwuf, défini comme issu de safa, la pureté, et de la laine brute souf que portaient les premiers mystiques, je préfère un terme plus significatif celui d’Ihsan, le bel agir, le bienfaisant, qui est le degré le plus élevé de la foi et de la culture, après le degré d’islam, le témoignage libre, et d’iman, croyance par la mise en pratique des cinq piliers de la religion musulmane. Cela signifie que ce domaine, tasawwuf-ihsan, est issu du coeur de l’Islam. Il n’est pas une invention ultérieure. Cas unique, par cinq fois le Coran précise que le Créateur aime les mohssinine (les bels agissants). C’est cela que visent les «soufis» comme l’Emir: adorer comme s’ils Le voyaient, pour être aimés par Lui. En sachant comme le dit l’Emir que «le meilleur des humains est celui qui est utile à l’humanité et à sa patrie».
Les mohssinine visent l’intégrité de l’humain, pour être porteurs de ce que les initiés, comme Abu El Hamid El Ghazali, appellent la «Tradition primordiale». L’Islam est la synthèse, le rappel et le dépassement des révélations antérieures depuis Adam. Il fonde sa ligne sur la fraternité qui dépasse les frontières. Le tasawwuf-ihsan est l’expression approfondie de cette culture et de cet héritage qui lient sans les confondre les différentes dimensions de l’existence, que l’Emir a porté haut en termes d’humanisme. Avec Ibn Arabi il disait: «Quel que soit le chemin (emprunté) par ses caravanes, l’amour du prochain est ma religion et ma foi.»
L’Islam est foncièrement égalitaire, mais il ne nivelle pas par le bas. Il pratique l’ordonnancement de la hiérarchie des valeurs, en répétant sans cesse: «L’aveugle est-il semblable au lucide»; «Le savant est-il semblable à l’ignorant?»; «Le croyant est-il semblable au dénégateur» et d’autres degrés encore de différenciation. Les êtres humains sont égaux, mais les croyants monothéistes sincères ont un statut spécifique, ils seront récompensés, en fonction de leur intention et actes. Tous les musulmans sont égaux, mais ceux qui pratiquent la piété et la justice sont d’un rang élevé. Tous les pieux sont égaux, mais ceux qui recherchent constamment la Face de Dieu et sa proximité sont d’un rang encore plus élevé. Ces derniers, comme l’Emir Abdelkader, constituent des témoins privilégiés de la baraka du Prophète (Qsssl) qui se perpétue à travers eux jusqu’à la fin des temps.
Pour les croyants, l’Unique, l’Infini, l’Absolu, rien ne lui ressemble et en même temps ses signes sont dans sa création et au sein de l’être humain, Khalife sur terre sur la base de la raison. Pour l’Emir, à juste titre, l’Ihsan, à partir du Coran, guidance, et de la sunna prophétique, modèle à suivre, consiste à parfaire sa conduite, pour s’élever par le savoir et la connaissance. L’homme universel, total, el insan el kamil, le Prophète (Qsssl) est le premier guide des mohssinine et des savants. Un mohsine n’est pas un ermite, même s’il faut respecter ceux dont le destin et l’appel les ont conduits à la solitude. Le mohsine est un être complet, être religieux, naturel et raisonnable. Chacun selon son rapport au «Ghayb», à l’au-delà. L’Emir a expérimenté les trois dimensions, et a initié des disciples, fuqara, à la voie qui mène à la connaissance spirituelle, la maârifa. L’Emir Abdelkader s’est nourri de plusieurs sources, il était universel. La culture c’est l’ouvert.

Piété et culture
Il y a mille ans, il y avait plus de livres dans le monde musulman que dans tout le reste du monde. Souvent ces trésors de culture se trouvaient dans les Mosquées-écoles-tariqas. Tariqa signifie voie, chemin qui mène à Dieu. Cheminer, cela fait signe au mouvement, à l’effort et au partage. Se faire accompagner, aider par un maître spirituel pour apprendre à cheminer est une donnée naturelle. L’Ihsan qui vise la Vérité, el Haqiqa, s’appuie sur el Schaâr, la loi. Évidemment, pour l’Emir, les deux dimensions sont indissociables.
En plus de l’étude approfondie du Coran, de la sira et de la sunna, sur la loi, les oeuvres des grands penseurs universels et des maîtres spirituels fondateurs de voie, il faut apprendre à raisonner, à interpréter.
L’Emir Abdelkader a vécu son expérience spirituelle avec intensité dans la grotte «Hira» à La Mecque où le Prophète (Qsssl) avait reçu la révélation. En même temps, il encourageait la recherche scientifique. Savoir technique et connaissance spirituelle sont bénéfiques pour faire face aux défis. De ce fait, l’Emir a été l’initiateur de la Nahdha et le rénovateur au XIXe siècle de l’Ihsan, c’est-à-dire de la culture musulmane raffinée. Son attachement au principe de la communauté de juste milieu éveillée, raisonnable et équilibrée, fit de lui un modèle. Après avoir héroïquement dirigé la résistance nationale durant dix sept ans lorsque le colonisateur français occupe violemment la patrie, la voie de l’Emir était celle de la connaissance. Il a agi en «maître de l’heure» et éduquait en vue d’élever le niveau culturel, de conscience, et d’humanisme.
Comme les autres maîtres, sa baraka était visible. Il enseignait que la foi est intérieure et devait s’accompagner de vertus liées au savoir et au patriotisme.
Il ne s’est pas préoccupé de créer une école, une tariqa, mais après la résistance, exilé, il sillonnait l’Europe et le monde musulman pour appeler au droit à la différence et au dialogue des civilisations, à l’Ihsan, le bel agir. Il critiquait la volonté de domination des Occidentaux et le despotisme des régimes islamiques. Il appelait à la droiture. Il savait que l’atout est le savoir, allié à la rectitude. Il avait un sens rare de la vision politique et humaniste qui renforça sa renommée dans tout le monde, notamment lorsqu’il sauva des milliers de chrétiens de la mort à Damas en 1861. Tous les chercheurs considèrent, qu’il fut à son époque «cheikh el chouyoukh», le maître des maîtres, le précurseur de la Nahdha, du dialogue des cultures et du droit humanitaire, afin de tenter de changer les rapports de force.
L’Emir Abdelkader est une figure historique et spirituelle fondatrice de la Nation algérienne et de l’essai de renouveau civilisationnel du monde musulman. Il articulait harmonieusement piété, science et vie sociale. Face aux dérives du matérialisme et du rigorisme qui déshumanisent, sa culture, qui allie authenticité et progrès, est édifiante. Son exégèse, en relation avec la réalité du monde et l’au-delà du monde, est un art de vivre qui crée de la civilisation, par la piété, le savoir et l’esprit chevaleresque. Il faut tirer les leçons de notre patrimoine fondé sur la ligne médiane, et de celui de l’humanité pour tenter de retrouver de la civilisation. L’Algérie peut donner l’exemple.

08 Octobre 2009 

Professeur en relations internationales
www.mustapha-cherif.net

Mustapha CHERIF

 

 

 

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