Chakib Arslan ou la décadence musulmane » Paix et Amour entre les peuples

 Chakib Arslan ou la décadence musulmane

9/12/2009

Chakib Arslan ou la décadence musulmane

 

Chakib Arslane, traitant des causes de la décadence musulmane, dans son ouvrage, estime que c’est l’éloignement des musulmans de leur religion qui en est le facteur principal. Il cite, à l’appui de son opinion – très répandue, faut-il le dire ? – de nombreux exemples, parmi lesquels l’absence de solidarité entre musulmans d’une même oumma (le cas de la Palestine) et, parfois, d’un même pays (Syrie et Maroc, où des musulmans prêtent main-forte aux ennemis contre leurs propres correlegionnaires dans l’espoir de quelque bénéfice). Quoique sous forme plus élaborée, Malek Bennabi ne dit pas plus. Son concept de colonisabilité renvoie à cet état d’esprit, contradictoire avec les valeurs de l’islam, qui favorise le reniement, la faiblesse et interdit le progrès.

Du coup, l’argumentaire développé par de nombreux penseurs islamiques, dans cette même optique, suppose que les avancées prodigieuses de l’Occident chrétien, ou du Japon, s’est accompli sous l’ombre d’une observance scrupuleuse de leurs religions. Ce qui ne manque pas de surprendre quiconque est au fait de l’existence de la laïcité dans la majorité des pays d’Europe. Il y a, en effet, un grand doute sur cette affirmation de l’attachement occidental à sa chrétienté (ou à son boudhisme, s’agissant du Japon), lorsqu’on sait le rôle joué dans l’épanouissement des nations européennes, sur le plan scientifique et culturel, par la renaissance italienne ou la révolution française de 1789. Ces deux événements majeurs dans l’histoire de l’Europe ne visaient-ils pas, avant tout, à se libérer du joug exercé par l’Eglise ?

Certes la mosquée n’est pas l’église, et chacune a son rôle et son statut qui sont différents. Mais pour autant, peut-on affirmer que l’islam n’exerce aucune emprise, aucune contrainte, aucune forme de pression sur les sociétés dans lesquelles il est implanté ? Dire que dans ces sociétés, pour expliquer leur immense retard, l’islam est peu considéré par le pouvoir ou par une grande partie de musulmans, c’est désigner des coupables, fabriquer des boucs émissaires, appeler à la division. L’attachement des musulmans à leur religion, qu’il soit sincère ou obtenu sous l’effet de la pesanteur sociale, à l’aggravation de laquelle participent la majorité des élites islamiques, est beaucoup plus important que dans les sociétés occidentales. Pourquoi n’en est-il pas résulté du progrès ?

Cette explication qui consiste à lier deux phénomènes entre eux – l’attachement à la religion et le progrès – est fausse bien entendu. Elle s’appuie sur un postulat discutable, celui de poser que la grande civilisation islamique était due à la solidité et à la sincérité de la foi des musulmans. Pourquoi discutable ? Parce qu’il émane de son spécialistes de l’histoire. Ceux qui dissertent à longueur d’ouvrages sur les siècles passés n’ont, en général, aucune formation universitaire dans les sciences historiques. Leurs seules connaissances, ils les tirent d’une vaste production hagiographique qui n’a de respect pour l’exactitude et la vérité qu’en apparence. C’est tout le problème de la posture du musulman, lettré ou pas, face à l’Histoire, et partant face à la Science, qui est mis en cause.

Nous pouvons affirmer, sans volonté de choquer qui que ce soit, que nous baignons dans l’ignorance complète, nous musulmans, depuis que nous avons adopté pour principe que pour préserver notre religion, il nous fallait combattre tout ce qui était susceptible, à nos yeux, de l’écorcher ou de mettre en doute son prestige. Fut-ce au prix du mensonge idéologique le plus méprisable. Ainsi, nous nous sommes épuisés dans une lutte vaine contre nous-mêmes et, en définitive, contre l’enseignement le plus juste que nous a légué le Coran.

Revenons à Chakib Arslane et, à travers lui, à tout ce dont la Nahda a tenté de nous convaincre. S’il est vrai que le musulman a failli dans sa capacité de se défendre contre l’ennemi occidental européen, ce n’est sans doute pas parce qu’il a manqué de foi en dieu. Peut-être même au contraire : il y avait un trop plein de foi, là où d’autres qualités étaient requises. La maîtrise de l’art militaire, ou le bon maniement d’une arme moderne, n’étaient-ils pas de meilleur effet que les vertus religieuses d’un imam parfaitement inutile au combat ? Les exemples sont tout aussi nombreux que ceux choisis par Arslan pour dire exactement le contraire de ce qu’il dit. Il le reconnaît lui-même, lorsqu’il s’étonne que parmi les «traîtres» marocains, pendant la guerre du Rif, il y en avait dont la foi et la pratique ne souffraient d’aucun doute auprès de la population. Il le reconnaît, mais pour dire aussitôt que cette foi et cette pratique étaient fausses puisqu’elles aboutissaient à la complicité avec l’ennemi contre ses coreligionnaires. Pourquoi seraient-elles vraies ici et fausses là ?

Au moment où l’Emir Abdelkader combattait de toutes ses forces la France, le sultan du Maroc, émir des Croyants, le pourchassait sans répit pour offrir son cadavre aux… Français. Et de nombreuses tribus algériennes, qui n’auraient pas souffert qu’on mette en doute leur religiosité, combattaient avec zèle le même Emir pour s’attirer les bonnes grâces de l’ennemi chrétien ou s’épargner les effets de sa redoutable colère.

Aux yeux de Arslan, nous l’avons compris, de telles attitudes sont le fruit d’une grave méconnaissance de l’islam. S’ils avaient mieux compris les préceptes enseignés par l’islam, ils n’auraient pas agi de la même manière. Mais les tribus alliées à l’émir, qui sont parfois les mêmes qui l’ont trahi, sont-ils, sur le strict plan religieux, meilleurs ? Messali Hadj qui a combattu, via le MNA, les moudjahidine du FLN est-il plus mauvais musulman que Boudiaf ? Et si cela n’avait rien à voir ?

Du temps du Prophète, des ennemis acharnés de l’islam naissant, ont tourné la veste pour des raisons politiques, sont devenus des califes, ont combattu d’autres califes (Mouawia/Ali) et ont participé brillamment à l’essor de l’islam au bout du compte. Se baser, comme le fait Arslan, sur des considérations politiques pour incriminer l’islamité de tel ou tel musulman, c’est introduire la confusion qui est à la base même de l’idéologie nahdiste. Idéologie qui prétend s’ériger en tribunal pour juger de l’histoire des musulmans et préserver ainsi de toute approche critique le rôle hégémonique des religieux.

Il s’agit en fait pour les tenants de la Nahda de ramener la malheureuse histoire des pays musulmans au seul critère qui leur permettrait de maintenir le statut quo, le critère religieux. Son apparition et son développement répondent au souci de maintenir leur mainmise sur la conscience des musulmans et ce, dans un nouveau contexte, le contexte colonial, qui la menaçait d’effritement.

Prenons le cas de l’Algérie qui, avec Ben Badis, a participé à cette «renaissance» de manière significative. Il est établi que le rôle joué par les oulémas dans l’éveil des consciences populaires est majeur dans le processus de décolonisation mené, pour l’essentiel, par des activistes nationalistes. Mais une approche historique, qui nous fait cruellement défaut, aurait su montrer en quoi cette approche se limitait-elle exactement ? Cette approche nous aurait sans doute aidé à mieux comprendre l’argumentaire des réformistes et mieux cerner la problématique posée par les islamistes par la suite. Si ce rôle majeur est reconnu, il n’en est pas moins vrai que c’est par la disqualification des religieux dans la scène politique, ou leur transformation en acteurs nationalistes, que s’est accomplie la libération de l’Algérie. Autrement dit, leur apport est considérable dans une phase donnée, pour un objectif donné, mais pas dans toutes les phases et, surtout, pas pour tous les objectifs.

Sous la contrainte exercée sur l’Algérie par un système colonial des plus féroces, les mouvements de résistances ont éclaté dans plusieurs directions, empruntant plusieurs formes. Seul le meilleur, le plus efficace, a pris le contrôle de tous les autres, réformistes compris. Les réformistes n’étaient pas en état de libérer le peuple algérien de l’asservissement où il se trouvait, aucun rôle important ne pouvant leur être reconnu à cet égard. Leur rôle capital était de préparer l’individu à être réceptif au discours nationaliste et, par suite, à l’insurrection armée dans les formes et les modalités mises en œuvre par les nationalistes. C’est dans cet heureux mariage entre les uns et les autres que s’est accompli le «miracle» de la libération.

Il faudrait aller loin dans les détails pour éviter toute confusion et s’épargner les terribles et dévastatrices falsifications historiques dont les auteurs sont des personnes préoccupés seulement d’imposer des vues afin de maintenir leurs privilèges.

Les relectures de l’histoire du mouvement national algérien, qui font la part belle aux réformistes, sont des mensonges éhontés et des trahisons impardonnables à la vérité historique. Elles s’inscrivent dans des perspectives de luttes internes dont l’enjeu demeure le pouvoir. Mais dire que les badissiens n’ont eu aucune part au mouvement national est tout aussi erroné puisqu’ils ont activement préparé les esprits au l’idée indépendantiste qui était en train d’émerger.

Nous n’avons donc encore rien dit lorsque nous reconnaissons aux uns et aux autres leurs mérites. Ce qu’il faudrait tenter de faire, c’est d’en circonscrire chacun, avec précision, en espérant que de cette façon, nous pourrions imaginer les moyens de concilier les exigences de la modernité et les nécessités de préserver la Tradition, comme ont su si bien le faire les Japonais, il y a plus d’un siècle.

Par Farid Chekrine

Source : http://www.lesdebats.com

 

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