Apprendre à aimer » Paix et Amour entre les peuples

 Apprendre à aimer

3/1/2010

 

Apprendre à aimer

 André Comte-Sponville

 J’étais invité, cet été, au Congrès mondial de sexologie, qui se tenait à Paris, pour une table ronde sur la passion. Les autres intervenants étaient tous médecins ou psychanalystes. Mon rôle parmi eux ? Celui du philosophe de service : prendre un peu de recul, essayer de clarifier quelques concepts, construire, si possible, une problématique, etc.

 En l’occurrence, il fallait d’abord rendre au concept de passion son amplitude, que l’on réduit trop souvent à la seule passion amoureuse. Quand Hegel écrivait que « rien de grand ne s’est fait dans le monde sans passion », il ne pensait pas d’abord à nos histoires d’amour : il pensait à l’Histoire tout court, celle de l’humanité, et d’abord à la Révolution française qui venait de secouer toute l’Europe. Sans la passion pour la liberté, pour l’égalité, pour le progrès, on ne peut rien comprendre à ce séisme, qui renversa un monde, qui en fit naître un nouveau. La passion est une force qui s’empare de nous, que nous subissons – c’est le premier sens du mot : dans « passion », il y a « passif » – et qui nous fait agir.

Une passion, c’est ce qui, en moi, est plus fort que moi. Aussi est-ce le cas, bien souvent, de l’amour. Mais ce n’est qu’une passion parmi d’autres. Alain, lors d’un cours sur la passion, rappelait à ses élèves que l'on distingue traditionnellement trois passions principales : l’amour, l’ambition, l’avarice. Puis il ajouta : « 20 ans, 40, 60… » Ce n’était qu’une boutade, mais qui dit quelque chose d’important : qu’il y a plusieurs passions différentes, qui ne nous atteignent pas de la même façon à tous les âges.

 Voilà mes sexologues bien inquiets : c’est d’amour, eux, qu’ils voulaient parler… Pourtant, je ne m’étais pas éloigné du sujet. Toute passion n’est pas amoureuse. Mais toute passion est aimante. Qu’est-ce que l’ambition, sinon l’amour du pouvoir ? Qu’est-ce que l’avarice, sinon l’amour de l’argent ? La passion est une polarisation de l’amour sur un seul objet qui éclipse tous les autres. Mais pourquoi ? Parce qu’il nous manque, ou parce que nous avons peur de le perdre. C’est ce que les Grecs appelaient « éros » : l’amour-passion, l’amour qui veut posséder et garder. C’est n’aimer l’autre que pour son bien à soi. L’amant aime l’aimé, disait Platon, comme le loup aime l’agneau.

 Il y a un autre amour : celui qui donne, qui se réjouit et partage, qui aime l’autre pour son bien à lui. C’est ce que les Grecs appelaient philia, que l’on traduit par amitié, que j’appellerais volontiers l’amour-action. Voyez la mère et l’enfant. L’enfant prend le sein ; la mère le donne. Il y a amour dans les deux cas, mais ce n’est pas le même. Or, la mère a été un enfant d’abord : elle a commencé par prendre. Puis elle a appris à donner. C’est le vrai chemin, qui est un chemin d’amour, ou l’amour comme chemin. La mère serait donc sans passion ? Non pas. Cet enfant qui est tout pour elle, elle a peur de le perdre. Mais elle renonce d’avance à le posséder. Mais elle veut son bonheur davantage que le sien. Mais elle sait bien qu’il doit partir, que c’est sa fonction de mère de l’y préparer. Mais elle préfère qu’il soit heureux avec une autre, quand l’heure sera venue, plutôt que malheureux avec elle.

 C’est la pierre de touche, qui peut nous en apprendre beaucoup sur nos couples. Cet homme que vous aimez, préféreriez-vous, s’il fallait choisir, qu’il soit heureux avec une autre ou malheureux avec vous ? Cette femme qui vous a quitté, est-ce son bonheur ou son malheur que vous souhaitez ? Souvent, nous aurons du mal à répondre, sentant bien que l’un et l’autre sont vrais. Eros et philia, l’amour-passion et l’amour-action, ne cessent, dans le couple, de se mêler, et c’est très bien ainsi. C’est ce qui en fait le prix, la rareté, la force. Nous commençons presque tous par la passion, et tant mieux si elle dure. Mais cela ne nous dispense pas d’apprendre à aimer. Nous voulons prendre, posséder, garder. Il y a de l’enfance dans toute passion, et dans toute vie. Cela ne dispense pas de grandir – d’apprendre à donner.

 Il y a l’amour que l’on subit, et c’est passion. Et puis l’amour que l’on fait, je veux dire que l’on bâtit, à quoi la passion ne saurait suffire. « Etre amoureux est un état, disait Denis de Rougemont. Aimer, un acte. » Heureux les amants qui vivent l’un et l’autre !

 
André Comte-Sponville

philosophe, a notamment publié Le Bonheur, désespérément (Pleins Feux), L’Amour, la Solitude (Albin Michel) et Petit traité des grandes vertus (Livre de Poche).

 

André Comte-Sponville

septembre 2001

 

Source : http://www.psychologies.com

 

Tags : aimer
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