ABU HAMID AL – GHAZALI (par Ebrahim Moosa) » Paix et Amour entre les peuples

 ABU HAMID AL – GHAZALI (par Ebrahim Moosa)

22/2/2010

ABU  HAMID  AL – GHAZALI (par Ebrahim Moosa)

 Dans la galaxie des figures d'intellectuels musulmans, un nom se distingue très nettement, celui d'Al-Gha­zali. Demandez à un paysan de l'île Sulawesi, en Indonésie, à un habitant de Bamako, au Mali, et à des musulmans d'horizons très différents... Presque tous pourront vous parler d'Al-Ghazali !

Abu Hamid al-Ghazali est né vers l'année 1058 à Tus, près de la ville moderne de Mashad (Meched), au nord-est de l'Iran. Étudiant, il se dis­tingue rapidement par un vorace appétit intellectuel pour le droit, la morale, la théologie, la philosophie, la logique et le mysticisme. Pourtant, alors qu'il a acquis une réelle renommée intellectuelle, il abandonne une prestigieuse chaire: de professeur à l'université Nizamiyya de Bagdad pour se consacrer à la vie spirituelle. Il quitte bientôt Bagdad et se met à voyager durant de nombreuses années en Syrie, en Palestine et en Arabie. De cette expérience émerge un discours musulman rajeuni, où intuitions, expériences et raison se mêlent sans effort, un récit saisissant de moralité qu'il livre avec éloquence dans son livre   « la Revivification des sciences religieuses ». C'est cette transformation personnelle qui l'inscrit dans une trajectoire extraordinaire, conférant à son héritage une longévité sans précédent depuis sa mort en 1111.

              Un des grands enseignements qu'Al-Ghazali a laissé à la postérité est le fait d'identifier l'être humain, spé­cialement l'être influencé par le discours de la reli­gion, comme étant le produit de savoirs hétérogènes, et d'affirmer qu'il ne peut véritablement franchir les étapes de sa réalisation qu'à partir du moment où il accède à différents types de connaissance. La pensée d'Al-­Ghazali se situe ainsi à l'intersection de courants intellectuels et spirituels infiniment variés. Dans « Erreur et Délivrance », il privilégie la métaphore spatiale du seuil, le dihliz, décrit comme un espace fructueux de transformation. Cette idée de seuil se révèle particulièrement attirante pour ceux qui, de nos jours, cherchent à vivre un cosmopolitisme toujours ancré dans la tradition. « Dihliz » est un mot persan qui a été arabisé et qui désigne le lieu situé entre la porte donnant sur l'extérieur et la maison elle-même. Le choix de ce terme traduit d'ailleurs bien les propres oscillations d'Al-Ghazali entre ses identités perse et arabe. Le « dihliz » se présente comme un espace liminaire, située à l'intérieur par rapport à la rue, mais à l'extérieur du point de vue de la maison, autrement dit à l'intérieur et à l'extérieur en même temps. Pour Al-Ghazali, le «dihliz» constitue une sorte d'espace thérapeutique pour nos moi complexes, où les antino­mies, les polarités et les différences apparentes peuvent se révé­ler particulièrement fécondes. C'est cette pensée en dialogue avec le monde qui permet à AI-Ghazali de mettre en valeur un nouveau type de discours islamique, centré à la fois sur l'héritage du prophète Muhammad et sur la révélation du Coran, l'un n'étant pas limité par l'autre.

Rien d'étonnant à ce qu'on ait cherché à réduire la portée de sa pensée, à dénoncer son amateurisme, à lui faire grief de se contre­dire souvent et de mener la réflexion vers des apories. Le célèbre Ibn Rushd (Averroès) - et d'autres qui lui ont emboîté le pas - l'a même accusé d'être opposé à la raison. Les idéologues arabes modernes émettent souvent des critiques similaires, rejetant de façon blessante sur Al-Ghazali la responsabilité du fait que la civilisation musulmane légitime toujours le mysticisme et les idées surnatu­relles. Il y a quelque chose d'odieux et d'indécent dans un tel rai­sonnement. Si Al-Ghazali est réellement responsable de la régres­sion de la civilisation arabo-musulmane, alors on peut s'étonner cyniquement du peu d'effort qu'il y aurait à fournir pour que cette civilisation retrouve la première place, dès lors qu'un seul homme a pu, à lui seul, causer tant de tort ! Pressés de le condamner, ses détracteurs modernes ont oublié d'envisager que l'ouverture pré­conisée par Al-Ghazali a permis aux cultures arabe et musulmane d'accomplir des progrès extraordinaires en science, littérature, phi­losophie. Sans lui, il serait impossible de concevoir l'existence d'un Ibn Arabi, dont les écrits, comme ceux du poète perse Rumi, irradient toujours d'une extraordinaire intensité.

Les penseurs contemporains, musulmans ou issus d'autres traditions confessionnelles, auraient pourtant intérêt à considé­rer l'apport spécifique d'Al-Ghazali, notamment dans le domaine de l'éthique. A la différence des juristes- théologiens de son temps, il fonde son interprétation du fïgh (science de la jurisprudence) sur l'attache­ment à une conduite morale qui se traduit par l'en­gagement constant  et entier de l'être. Il les accuse de saboter l'édifice de la religion elle-même, d'être, comme les pharisiens de l'Evangile , plus intéressés par le pouvoir et par l'argent, et de réduire l'éthique à une science juridique au lieu de chercher à l’éclairer par la grâce divine. Ainsi les vues d'Al­-Ghazali ne sont-elles pas sans trouver un écho dans les travaux du philosophe contemporain Alain Badiou analysant la question de la grâce chez saint Paul.

Al-Ghazali a agi à la manière du prophète Abraham qui, sur l'ordre de Dieu, quitte sa maison en Chaldée pour partir voyager dans les pays environnants. Réalisant le besoin d'atteindre une maturité mentale et spirituelle, il est devenu un exilé et un étranger (gharib) tourné vers la contemplation, pratique qu'il a naturel­lement puisée dans l'esprit prophétique et ascétique de l'islam. Si les puissants qui dirigent les nations modernes prenaient un peu au sérieux les avis et critiques des exilés de ce monde, eux et leurs sociétés pourraient mûrir et prospérer de mille façons !

 

par Ebrahim Moosa

(Traduit de l'anglais par Hada Tamerni.)

 
Ebrahim Moosa, Sud-Africain, est chercheur et profes­seur associé au département des religions de l'Université Duke, à. Durham (Caroline du Nord, États

Tags : Al Ghazali
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