IBN –SINA » Paix et Amour entre les peuples

 IBN –SINA

26/2/2010

IBN –SINA

 Ibn Sina - l'Avicenne des Latins - est une figure majeure de l'intellectualité de l'islam. Son nom rejoint, à l'époque classique médiévale, la constellation musulmane compo­sée de théologiens, grammairiens, logiciens, juristes, théo­sophes, mystiques, savants, poètes et philosophes engagés dans une formidable quête de sens. Si Ibn Sina est un philosophe, il ne l'est pas selon n'importe quelle perspective. C'est peut-être Pierre Hadot, grand connaisseur de la tradition néoplatonicienne et traducteur de Plotin, qui, aujourd'hui, explicite le mieux la signi­fication de la philosophie dans l'Antiquité et au Moyen Age - no­tamment dans « Qu'est-ce que la philosophie antique ? » (« Folio Essais »/Gallimard, 2003) : avant d'être un maniement de concepts, une logique et une démonstration, la philosophie est une pratique spirituelle. Dans cette optique, Ibn Sina est un philosophe de pre­mier plan; il est un homme de la falsafa (« philosophie »), initiée par Al-Kindi et par Al-Farabi.

Sans sombrer dans un anachronisme, il n'est pas illégitime d'uti­liser le concept de transdisciplinarité pour désigner à la fois l'esprit et la méthode d'Ibn Sina. Lorsque le physicien Basarab Nicolescu nous dit, à propos de la transdisciplinarité, qu'elle est une rencontre entre « sciences dures, sciences humaines, art et tradition », nous sommes au cœur du paradigme avicennien. Géomètre, physicien, médecin prodige - à l'âge de 17 ans, il aurait guéri le

prince samanide Nuh Ibn Mansur d'une mélancolie déli­rante -, auteur d'un             « Canon de la médecine » qui devien­dra rapidement l'ouvrage de référence de la médecine, en Occident comme en Orient. Ibn Sina est également l'un des plus grands métaphysiciens du Moyen Age. En par­ticulier, sa fréquentation assidue de l'œuvre d'Aristote fait de lui un héritier hors pair de l'Antiquité philosophique et un commentateur de génie. D'Avicenne, on dispose, notamment, du « Kitab al-shifa » (« le Livre de la guérison »), du « Qanun » (son « Canon de la médecine »), du « Kitab al-isharat wa al-tanbihat » (« le Livre des directives et des remarques »), du « Récit de Hayy j Ibn Yaqzan » - un grand texte mystique qui expose un itinéraire initiatique sous la conduite de l'Ange.

 

Dans son œuvre  proprement philosophique et métaphysique. « Al-Ilahiyyat », Ibn Sina propose une cosmologie-cosmogonie qui n'est pas sans rappeler celle de Proclus. En effet, si la structure de son cosmos est nettement de type aristotélicien, sa dynamisa­tion se fait néoplatonicienne et, comme pour Proclus, on est en présence d'une puissante articulation entre pluralité de niveaux de réalité (Intellects, Anges, Cieux, Mondes) et émanation. Cette der­nière notion permet à Ibn Sina de signifier l'existence d'un conti­nuum entre le divin, le cosmique et l'humain, sans pour autant que l'essence divine puisse devenir l'objet d'une réification. « Panen­théisme » (tout est en Dieu) est le terme qui conviendrait le mieux à la pensée avicennienne : dépassement du dualisme ontologique qui sépare Dieu de sa création et d'un panthéisme qui, au final, ver­serait dans une indistinction. Le monde est en Dieu, mais l'essence de Dieu demeure inobjectivable. Si l'incontestable musulman Ibn Sina est philosophiquement grec, il l'est à travers une théologie apo­phatique qui résonne avec l'énoncé coranique du tawhid (l'unité divine) et du tanzih (la transcendance divine). Bien que les registres ne soient pas les mêmes et les sémantiques différentes, Ibn Sina se rapproche, dans cette double perspective, d'une part, de l'Unité de Dieu et du Monde et, d'autre part, de l'irréductibilité de l'essence divine à toute saisie d'Ibn Arabi, le Cheikh al-Akbar (« grand maître ») de la tradition théologico-mystique soufie.

 

Il faut ici redire qu'au Moyen Age un texte circule sous Ie nom de « Théologie d'Aristote » et qu'Ibn Sina va en faire l'un de ses livres de chevet et une très féconde et constante source d'inspi­ration. La problématique au cœur  de la « Théologie d'Aristote » pourrait déconcerter un esprit moderne puisqu'il s'agit rien de moins que de montrer la convergence entre Platon et Aristote. Si la chose est possible, c'est parce que cette « Théologie d'Aristote » est en fait une œuvre  néoplatonicienne - il s'agit d'une paraphrase de quelques « Ennéades » de Plotin.

Ibn Sina est-il actuel ? Incontestablement, ce qui est à l'ordre du jour dans l'intellectualité islamique contemporaine, c'est l'éclo­sion d'une modernité qui ne soit ni la reprise mécanique, c'est-à­-dire non critique, de la tradition, ni non plus la traduction de la modernité occidentale - dont Max Weber (disait qu'elle est capitaliste ! Cette modernité endogène, fruit de l'humus histo­rien-culturel des peuples musulmans (nation arabe, Iran, Turquie, Afrique noire, Malaisie, etc.), suppose, notam­ment, que les praticiens de l'Intellect - qui ne sont ni des néoscientistes ni des néopositivistes-revisitent le patri­moine, la mémoire, afin d’activer, on leur donnant des for­mes nouvelles, inédites, les structures anthropologiques de l'imaginaire musulman. Dans notre contexte de crise écologique planétaire - qui est d'abord le produit d'une crise spirituelle, au sens husserlien, de la civilisation marchande occidentale -, il est peut-être nécessaire de retrouver le sens d'un cosmos vivant, le chemin d'un réenchantement du monde. L’angélologie avicennienne ici, peut fournir des clés: le Monde est une odyssée de l'Intellect, il possède une Ame, et l'homme, pour peu que sa conscience s'illumine des lueurs de cet Intellect divin, du Logos, peut devenir Miroir, Médiateur entre le Ciel et la Terre, les Forces cosmique et les Energies telluriques , entre transcendance et immanence. Malgré la tourmente politico-militaire dans laquelle Ibn Sina a vécu au tournant du XIe siècle -il a même connu la prison - son œuvre  est universelle et montre que l'islam est gros d'humanisme cosmique et vivifiant.

 

Mohammed Taleb ( philosophe et historien) .

 

Mohammed Taleb préside l'Université transdisciplinaire arabe, réseau de chercheurs engagés dans l'élaboration d'une modernité arabe et d'une critique de la globalisation néolibérale .

 

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