Siège de Tlemcen : Une résistance de plus de huit ans
13/11/2007
Tlemcen
- Histoire du long siège de la cité au XVIe siècle
Une
résistance de plus de huit ans
La ville de Sidi Boumediène est assiégée
et enserrée par une seconde muraille, attaquée quotidiennement par des engins
lourds, des catapultes. La durée et l’intensité de ce siège est un cas unique
dans l’histoire de l’humanité. Et les Mérinides finissent par se rendre à cette
évidence ; Tlemcen ne capitulera pas en dépit des indicibles souffrances
endurées.
Nous sommes à une époque où toute
la force économique et commerciale du monde méditerranéen repose sur l’axe
caravanier Transsaharien qui ravitaille en or les opulentes cités du Maghreb et
de l’Espagne. Dans cette dynamique d’échanges, Tlemcen se pose comme une place
forte. Cet axe routier vital ne perdra de sa vigueur stratégique que deux
siècles plus tard, à partir du XVIe siècle avec l’ouverture des voies maritimes
sur le nouveau monde quand l’or des Amériques supplantera celui de l’Afrique.
Dans ces débuts du XIVe siècle, les cités maghrébines de Fez à Tunis aussi
riches qu’elles soient, présentent toutes la même vulnérabilité. Elles fondent
leur stabilité du moment sur des coalitions incertaines des tribus soumises de
gré ou de force, toujours aux aguets de nouvelles alliances avec une force
adverse et en fonction des intérêts du moment. L’ambitieux Youssef Ibn Yacoub,
héritier de la dynastie Mérinide, projetait l’écrasement de Tlemcen, seule
issue pour reculer les bornes de son empire et sÂ’emparer du monopole sur la
route de l’or. Les prétextes à l’affrontement final se cumulaient depuis la
chute de Sidjilmassa, reconquise par les Mérinides en septembre 1274. Lors du
saccage de la ville, plusieurs membres de la famille de Yaghmoracen ont été
tués. Le point culminant du conflit sera marqué par le siège de Tlemcen entre
avril 1299 et juillet 1307. Les manœuvres du sultan mérinide ont été simples
mais efficaces. En 1295, il isole Tlemcen de toutes ses villes satellites. Il
livre au pillage Oujda et fait plier à sa cause des tribus, en particulier les
Toudjin, les Ouled Slama et les Beni Iltem. L’année suivante, il fait une
tentative contre Tlemcen et s’aperçoit, au bout de trois mois, que la prise de
la ville n’est pas une entreprise facile. Alors, il décide de relever Oujda de
ses ruines pour en faire une place forte, laissant la direction des travaux Ã
lÂ’un de ses frères. A la suite dÂ’une trahison de gouverneur, comme de coutume Ã
cette époque, la ville de Nédroma tombe entre les mains des Mérinides.
L’événement survient pendant qu’Othmane Yaghmoracen tentait de reprendre ses
anciennes concessions investies par les Mérinides. Les contingents laissés dans
Tlemcen n’étaient pas de taille à assurer la défense d’une ville isolée du gros
de son armée. Les remparts qui survivent encore de nos jours malgré le saccage
des investisseurs immobiliers constituent un excellent bouclier. Et cÂ’est le
moment que choisit Youssef Ibn Yacoub pour foncer sur la citadelle. Yaghmoracen
apprend la nouvelle à temps. A marche forcée, il arrive sous les murs de la
ville à quelques heures devant les premiers détachements mérinides. Sur les
remparts, les défenseurs évaluent du regard l’intensité des combats à venir.
Nous sommes au deuxième jour du mois de Chaâbane 698 (6 mai 1299). A partir de
cette date, Tlemcen passera neuf Ramadhan sous le blocus, sans le moindre
secours et sans nouvelle du monde extérieur. Tandis que la ville est coupée du
monde, l’armée mérinide occupe tout l’espace du Maghreb central. L’étendard de
Youssef Ibn Yacoub flotte désormais sur les principales villes d’Algérie :
Oran, Mazouna, Tiaret, Miliana, Cherchell, Ténès, Médéa et toutes les places
fortes du Titteri.
Une muraille autour de la
ville
Jamais aucune cité au monde
n’aura connu une aussi longue solitude. Le sultan mérinide fit construire
autour de la ville une ceinture de maçonnerie avec les ouvertures pour laisser
passer ses attaquants. Un peu plus loin, il fit bâtir la nouvelle ville d’El
Mansourah où il établit ses quartiers. LÂ’historien Ibn Khaldoun qui consacre Ã
cette partie un long chapitre de sa volumineuse Histoire des Berbères nous dit
que tout au long de ces huit années de siège, il ne laissera pas passer une
seule journée sans ordonner une attaque contre Tlemcen. L’historien a eu accès
à des témoins directs. Du ciel tombaient les projectiles lancés par les engins
de bombardement incessants. Jamais une population nÂ’a connu une souffrance
aussi longue et jamais aucune cité n’aura porté une résistance aussi opiniâtre
et le courage physique à un tel niveau de détermination. A la cinquième année
du siège, (1304), Othmane Yaghmoracen meurt. L’événement donne à la tragédie de
la ville une dimension de gravité exceptionnelle, car l’homme incarnait toute
la détermination face à un ennemi résolu à en découdre. Ibn Khaldoun raconte le
témoignage de Brahim Abdelli, l’homme qu’il considère comme son professeur.
« Othmane, fils de Yaghmoracen, mourut au bain. Il venait d’en éprouver
l’influence affaiblissante et, voulant se désaltérer, il se fit apporter une
tasse de lait aigre. Il s’endormit et rendit son dernier soupir ». Les
gens de la maison ont pensé à un suicide pour éviter le spectacle du blasphème
que réservent les Mérinides à sa ville, à la population et à sa famille. La
reine qui est la fille du sultan de Tunis fit venir ses deux enfants et ferma
toutes les portes du Mechouar. Les Cheikhs réunis en urgence désignent Ibn
Ziane, le fils aîné, successeur au trône. Pour marquer l’avènement du nouveau
sultan, les Beni Abd El Wad firent une sortie meurtrière contre un ennemi
perplexe devant tant de courage et de sens du sacrifice. Cernée depuis cinq
ans, Tlemcen prend lÂ’initiative des attaques et les Mérinides commencent Ã
douter de leurs capacités à réduire cette forteresse où les youyous fusent de
toutes les maisons ! Mais dans la ville, les souffrances dues notamment
aux carences alimentaires se faisaient gravement sentir. Ibn Khaldoun relate
des épisodes macabres d’anthropophagie. Il donne les détails précis des prix
des denrées alimentaires qui comprennent désormais les animaux de compagnie et
les moineaux et les bêtes morts de maladie. On arrache les toitures des maisons
pour le bois de chauffe. CÂ’est vraisemblablement au cours de cette funeste
période que disparaîtra à jamais un des quatre exemplaires du Coran rédigé par
Othman Ibn Affane, troisième Khalife. Ce livre était conservé à Tlemcen depuis
juin 1248. Il est passé des mains du khalife Omeyyade de Cordoue à Fez pour
finir à Tlemcen. Tandis que la mort plane sur la cité de Sidi Boumediène et la
désolation envahit les cœurs, le sultan mérinide Youssof Ibn Yacoub parvient au
sommet de sa gloire. La nouvelle ville de Mansourah devient le nouveau siège
des Mérinides. Des ambassadeurs et des négociants de tout le monde musulman y
viennent, attirés par la prospérité qui y règne cherchant aussi l’amitié de ce
fougueux sultan aux ambitions sans mesure. Il reçoit des délégations de Bougie
et de Tunis. Même les souverains d’Egypte et de Syrie reconnaissent sa
puissance montante lui envoient de riches présents. En huit ans, la nouvelle ville
a pris un essor considérable.
Les dames implorent la
mort
Voyant venir la fin proche, la
garnison des Abd El Wad décide une ultime sortie sur les champs de bataille
pour mourir les armes à la main. Ibn Ziane Yaghmoracen conduit personnellement
la prière de l’istich’had. En ce mercredi matin de juillet 1307, le sultan
appela le gardien des magasins de blé pour évaluer le stock alimentaire. Pas
plus de deux jours. Le sultan demanda alors de ne pas divulguer cette nouvelle.
Seul Abou Hammou, le frère du sultan en est informé. Pendant les entretiens,
une dame du palais se présente à Yaghmoracen avec un message d’une teneur
dramatique intense. Les femmes vous disent quÂ’elles souhaitent la mort pour ne
pas tomber dans la honte de la captivité. Abou Hammou ému se tourne vers son
frère et lui dit qu’ils n’y avaient pas d’alternative. Il faut les exécuter. Le
sultan réfléchit un moment et dit : attendons encore trois jours.
Peut-être qu’après tant de malheur, Dieu nous viendra à l’aide. Ce terme passé,
dit-il à son frère, tu mettras à exécution cette décision. Abou Hammou voulait,
au contraire, en finir sur-le-champ. Mais il respectera la décision de son
frère aîné. Dans trois jours, toutes les femmes de noble extraction passeront
au fil de l’épée et tout homme valide mourra les armes à la main dans un ultime
affrontement. Et après, le sort de Tlemcen sera entre les mains de Dieu. Dans
la même journée de mercredi, Mansourah se réveille dans la même ambiance de
sérénité. Youssef Ibn Yacoub, couché sur le dos, attendait que sa barbe
rougisse par la teinture de henné. Un eunuque nommé Saâda entre dans sa chambre
armé d’un poignard. Il se jeta sur le monarque et lui porta plusieurs coups
dans l’abdomen. Youssef Ibn Yacoub meurt vidé de son sang. L’attentat aura des
répercussions historiques et la fin du calvaire des Tlemceniens.
Une délivrance
miraculeuse
Au même moment à Tlemcen, Othmane
s’était isolé dans une des chambres du Mechouar. Il est avec Ibn El Hadjaff,
l’administrateur des stocks alimentaires. Celui-ci raconte : « Le
factionnaire qui était à la porte me fait signe en disant ; Annoncez qu’un
messager, venu du camp Mérinide, se tient au seuil du palais. Je ne pus lui
répondre que par un geste. Mais le bruit de ce mouvement suffit à faire sursauter
le sultan. Je lui dis la nouvelle et fis enter le messager. L’homme s’arrêta
devant le prince et lui adressa ces paroles ; Youssof Ibn Yacoub vient de
mourir à l’instant même et je vous apporte une communication de la part de son
petit-fils, Abou Thabet. Le sultan fit convoquer son frère et les chefs Abdel
Oued pour leur faire du message. C’était une de ces faveurs extraordinaires que
Dieu accorde quelques fois aux mortels. » La mort soudaine du souverain
mérinide le 13 mai 1307 est accueillie comme un miracle. L’événement allait
ouvrir la voie à une lutte de succession qui profitera en particulier à la
capitale zianide, « perle du Maghreb ». Pour marquer cette mémorable
date, la monnaie du royaume portera cette significative mention souvenir ;
« Combien est proche le secours de Dieu » (ma akraba fardj Allah). En
avril 1308, Bouziane Yaghmoracen obtient des officiers Mérinide la capitulation
de toutes les places fortes tombées sous leur contrôle. Toutes les tribus
passées à l’ennemi devront fuir vers les zones arides ou accepter le châtiment
imposé aux vaincus. Mansourah élevée à la gloire des Mérinides sera rayée de la
carte. Seules les ruines du minaret de la mosquée demeurent jusqu’à nos jours
comme les témoins d’une ville fantôme qui a vécu le temps d’un épisode de tourmente.
Cette guerre a coûté la vie à 120 000 personnes à Tlemcen selon l’historien de
la ville Yahya Ibn Khaldoun, frère de l’auteur de L’Histoire des Berbères.
Rachid Lourdjane
Catégorie : HISTOIRE D'ALGERIE
De Gaulle et la double face de son droit régalien
4/11/2007
De Gaulle et la double face de son droit
régalien
« Il faut
craindre chaque jour les heures de l’aube... » Madeleine Riffaut
(L’Humanité, lundi 1er août 1960)
La première semaine de juillet
1960, l’ensemble des titres à la une des quotidiens et hebdomadaires français
commentaient ou déploraient l’échec des pourparlers de Melun.
Le monde entier et les Français
partisans d’une paix immédiate avec l’Algérie découvrent, consternés, les
incohérences de la démarche gaullienne qui consiste à faire semblant de tendre
la main vers la paix en avançant d’un pas, pour reculer de deux. Alors et
surtout qu’il n’a pas l’alibi de ses prédécesseurs d’être à la tête d’un
gouvernement faible. Le gouvernement provisoire de la République algérienne s’apprête
à en tirer les conséquences, après débat interne entre les différents courants
en présence, alors que sur la scène internationale, des chefs d’Etat, de plus
en plus nombreux, prenant acte de la duplicité de la partie française,
déclarent expressément leur soutien à la légitimité des revendications des
Algériens. L’analyse du déroulement des faits et du contexte entraîne,
inévitablement, la correction, textes législatifs et documents à l’appui, des
falsifications ayant pour but de dresser, par des occultations et à l’aide de
références parcellaires, un portrait flatteur de de Gaulle. Seul l’accès sans
restrictions aux archives publiques, ayant trait à cette période, mettrait un
terme à leur exploitation spéculative. La délégation algérienne devait être reçue
comme vaincue, venant gagner une paix honorable, à défaut d’avoir gagné la
guerre, selon le scénario préparé par les négociateurs français. Les services
d’action psychologique de l’armée, les fameux 5es bureaux, inondèrent
simultanément la population de tracts l’invitant à se rendre, elle aussi,
puisque ses représentants capitulaient à Melun : énième incohérence,
puisque la population était réputée acquise à la France, d’après les rapports
de ces mêmes 5es bureaux. Pour prendre un avantage avant la rencontre fixée
pour juin, du 23 février au 5 avril, cinq têtes sont tombées au Fort Montluc Ã
Lyon, dont deux fois en double exécution. Une trêve est observée ensuite.
Ulcéré de n’avoir pu rapporter la preuve de sa prétendue victoire sur le
terrain par la reddition des leaders algériens, de Gaulle va entretenir
lÂ’illusion en rappelant envers et contre tous quÂ’il lui reste le sinistre droit
régalien, hérité du second Empire, le maniement de la guillotine. Le 8 juillet,
Mokrani Mohamed passe sous le couperet à Dijon ; suivi par Taper
Boukhemis, le lendemain à Lyon et par Guelma Mohamed le 27 juillet à La Santé,
à Paris. Le 28 juillet, la presse reproduit une pétition contre les exécutions
d’Algériens signée par cent avocats des barreaux de Paris, Lyon, Marseille. Le
25 juillet, après un simulacre d’entrevue avec un avocat commis d’office, il
refuse le recours en grâce du jeune Lakhlifi Abderrahmane, 19 ans tout juste
révolus, condamné à mort le 12 janvier de la même année par le TPFA de Lyon,
dans des conditions honteuses pour la justice française, selon les témoignages
et comptes rendus d’audience des journalistes présents : les inculpés
privés de leurs défenseurs sont expulsés du box et la sentence est rendue en
lÂ’absence de plaidoiries. Une mobilisation, demandant de surseoir Ã
l’exécution, démarre à l’initiative de ténors de la vie politique,
intellectuelle, artistique : Aragon, Jean-Paul Sartre, François Mauriac,
Pablo Picasso, Marcel Carné, Simone de Beauvoir, Georges Arnaud, Me. Henri
Torrès, Jean et Pierre Prévert, Joseph Kessel, Pierre Laroche, André Stil, Elsa
Triolet, Claude Roy. Ils sont rejoints par des acteurs de renom : Serge
Reggiani, Danièle Delorme, Yves Robert, Raymond Bussières, Annette Poivre, René
Pigaut. Ils en appellent à l’intervention du pape, de Hammarskjöld, Eisenhower,
Khrouchtchev, Elisabeth II, Nehru, Bourguiba, Mohammad V, Sékou Touré, du BIT,
du CICR. Une deuxième vague de protestataires lui adresse directement un appel
signé d’enseignants universitaires, d’officiers de la Légion d’honneur, des
avocats de Lyon appuyés par leur bâtonnier, des responsables syndicalistes, des
présidents du Mouvement pour la Paix, du Secours populaire, des associations de
prisonniers de guerre et de résistants, demandant que tous les Algériens soient
graciés. Les quotidiens datés de dimanche-lundi 31 juillet-1er août annoncent,
à la une, l’exécution de Abderrahmane Lakhlifi, le samedi 30 à l’aube. Dans un
bref communiqué en guise de réponse aux multiples interventions, de Gaulle
prétend qu’il a été fait application de la loi et rappelle que cette affaire
est de la compétence exclusive de la justice française. Si Le monde s’en tient
à un article des plus conventionnels, l’hebdomadaire L’Express du 4 août va
répliquer à cette affirmation inexacte en détaillant et dénonçant les
conditions d’arrestation, d’interrogatoire, de condamnations et d’exécution du
jeune martyr. Cela lui vaudra d’être saisi à Alger. Dans le réquisitoire, ce
patriote était accusé de « participation à une organisation formée dans le
but de préparer ou de commettre des crimes contre les personnes et les
propriétés et de soustraire à l’autorité de la France une partie des
territoires sur lesquels cette activité s’exerce ». Ce qui se traduit en
langage décodé par membre du Front de libération nationale. Dans un rapport
très prudent, le médecin légiste officiel constate « 45 jours après, sur
son corps des lésions qui ressemblent à des cicatrices de brûlures et qui
peuvent parfaitement avoir été provoquées par le passage de courant électrique ».
On lui refusa l’assistance de l’avocat algérien qu’il avait choisi et qui
n’avait pas non plus été reçu à l’Elysée pour plaider le recours en
grâce ; un avocat commis d’office ayant été convoqué à sa place. La
nouvelle s’est répandue le matin même dans les maquis. L’ALN, dans une
embuscade, intercepte un convoi de l’armée française dans les falaises de
Djebel Chenoua, le dimanche. Le monde titre en première page du mardi 2
août : « Près de cinq mille hommes traquent les rebelles dans le
massif du Chenoua, déclaré zone interdite. » Et, le lendemain :
« La bande rebelle ne serait forte que d’une trentaine d’hommes. »
Dans les mêmes éditions, on peut lire : « Un obus piégé explose dans
le train Alger-Oran », mais aussi « L’objecteur de conscience H. C...
est condamné à deux ans de prison pour son second refus d’obéissance » ou
encore, « Un champion de ski, mobilisé, tue accidentellement un de ses
camarades. » Des tracts appelant les jeunes gens à l’insoumission sont
distribués à Paris ; l’hebdomadaire Témoignage Chrétien est poursuivi pour
provocation des militaires à la désobéissance. Parfois, un petit encart
publicitaire invite à participer à la « Tombola du soldat ». Qui
doutait encore de l’issue du conflit ? Ce qui n’empêche pas, dans les colonnes
voisines, M. P. Delouvrier, délégué général du gouvernement, de
déclarer : « Actuellement se fonde en Algérie une entreprise
industrielle tous les deux jours » et le « Bulletin d’information du
ministère des armées » de constater les progrès de la pacification et d’annoncer
une nouvelle direction de l’information avec des méthodes rénovées et des
moyens renforcés. Le samedi 6 août, Miloud Bougandoura et Abdelkader Makhlouf
sont accompagnés à l’échafaud par l’hymne national chanté par leurs compagnons
du couloir de la mort de Fort Monluc : De Gaulle, dans ce cas aussi, va
user d’un procédé inconnu du Code de procédure pénale qui consiste à convoquer
un avocat commis d’office pour présenter le recours en grâce, une fois la date
de l’exécution fixée. Lundi 29 août, L’Humanité, dans un encadré bordé de noir,
fait part de la double exécution de Mohamed Tirouche et Ali Seddiki, le samedi
27 à 5h 5, dans la cour de La Santé. Me. A. Benabdallah, avocat algérien du
barreau de Paris, empêché par de multiples stratagèmes administratifs d’assurer
la défense, alerte le Comité international de la Croix-Rouge sur le sort de
dix-sept autres condamnés à mort dans les mêmes conditions. Sans doute pour
signaler son retour de vacances, de Gaulle accroche à nouveau, à son palmarès,
la tête de Mohamed Benzouzou, le 26 septembre. Salah Dehlil suivra, en janvier
1961. Les exécutions simultanées dans les prisons d’Algérie, dont certaines
quadruples, comme à Oran, le lundi le 1er août, ne figurent pas dans cette
étude qui est consacrée aux Algériens condamnés, exécutés dans les prisons de
France : soit seize chouhada, en l’état de nos investigations à ce jour,
du 23 février 1960 au 31 janvier 1961. Difficile de ne pas parler de soif
inextinguible... ou de rage. Les calculs qui sous-tendent sa dernière
« ruse » prêteraient à rire par leur simplisme si elle ne s’appuyait
sur un recours effréné à la guillotine. De Gaulle nourrissait l’illusion de
réunir une « table ronde » avec des « commissions d’élus »
qui seraient opposées à toute forme d’Etat algérien et surtout, sans les exilés
de Rabat, Tunis, le Caire, Pékin... Selon ses proches, il introduisait, maintes
fois, ses entretiens avec ses conseillers, par « mon grand ami Bao
Daï ». Apparemment, il en cherchait un pour l’Algérie ; et puis, en
désespoir de cause, pourquoi ne pas tenter de la démanteler, en enclaves
géographiques et... ethniques, à savoir détacher le Sahara, garder un comptoir
maritime qui serait peuplé d’Européens et de Français de souche nord-africaine,
selon le vieux rêve de Georges Bidault d’une province française de l’Oranie.
J.-J. Servan-Schreiber, dans son éditorial du 4 août, qualifia cette politique
de machiavélisme de sous-préfecture. D’ailleurs, les journalistes français, qui
ne sont pas adeptes inconditionnels de la peine capitale, verront leur cas
traité par la refonte de la Loi de 1881, sur la liberté de la presse, inscrite
au programme de la rentrée parlementaire. A Tunis, le GPRA, au grand complet,
n’était pas en vacances et débat en audience publique devant un parterre d’observateurs
et de journalistes accrédités de l’adaptation de sa stratégie face à un de
Gaulle qui venait de dévoiler, à la face du monde, la manoeuvre cachée derrière
son offre de pourparlers : à défaut d’une victoire par les armes, sauver
sa vanité d’être le maître du jeu... et de la guillotine, en essayant de rouler
tout le monde, toujours selon Servan-Schreiber. L’échec des pourparlers de
Melun va induire une nouvelle redistribution de la diplomatie de l’état major
FLN/ALN dont les leaders font désormais les pages de couverture de magazines
internationaux prestigieux. Ils réactivent quelques dossiers mis en attente
pendant les préparatifs pour la rencontre. Dans la foulée, l’Algérie dépose
auprès du gouvernement de la confédération helvétique une demande officielle de
ratification des Conventions de Genève. En fait, dès le 10 décembre 1958,
nouvellement promu président du Conseil des ministres, il édicte le
« décret fixant le mode et lieu d’exécution des peines capitales
prononcées par les juridictions militaires d’Algérie ». Ce décret signé
avec P. Guillaumat, ministre des Armées et M. Debré, garde des Sceaux,
reconduit le décret n° 56-269 du 17 mars 19S6 signé par G. Mollet,
M. Bourgès-Maunoury, F. Mitterrand et R. Lacoste en y ajoutant, en son
article 4 bis, que les condamnations à la peine de mort « reçoivent effet
au lieu où le tribunal a prononcé son jugement ». Il prévoit donc dès son
arrivée par putsch militaire du 13 mai 1958, faut-il le rappeler,
l’augmentation du nombre des prisons où l’on devra guillotiner. La messe est
dite avant d’avoir été prononcée. Il ne répugnera pas, non plus, et couvrira le
recours à des procédés dits non conventionnels. En particulier, les
Détachements opérationnels de protection (DOP), composés d’officiers du SDECE,
étaient chargés des interrogatoires des prisonniers et suspects. Ils n’ont été
dissous que le 31 août 1961 et leurs personnels répartis au sein d’autres
formations, sans interdiction aucune de poursuivre leurs méthodes. Le discours
fallacieux en faveur de la paix n’est destiné, en priorité, qu’à abuser
l’opinion des Français, de plus en plus nombreux à demander le rapatriement
sans plus tarder du contingent. Il convient de rectifier et dénoncer les
versions retouchées s’appuyant sur des connaissances tronquées, au mépris de la
réalité établie par des documents banalement accessibles, comme le Journal
officiel ou les articles de presse. A titre d’exemples· de falsifications
grossières, vérifiables par tout un chacun, les déclarations de plusieurs
intervenants, publiées dans les « Actes du colloque, 29-30 novembre 2001,
Palais du Luxembourg : de Gaulle et la Justice ». On y relève page
44, sous signature J. Delarue : « J’ai dans mes archives la
photocopie de la liste, de la main du bourreau d’Alger, des exécutions auxquelles
il a procédé en un an, de 1957 au printemps 1958, 142. C’est un des cas où on
trouve des quadruples exécutions ce qui en France était exceptionnellement rare
(des triples, de nombreuses doubles). Après l’arrivée du général au pouvoir, il
n’y a plus eu que deux exécutions à Alger, c’est dire combien, il était
sensible à ce problème ». Sans commentaires. Plus bas, l’ancien ministre
de la Justice, J. Foyer, persiste et signe : « Dans cette période, le
plus grand nombre d’exécutions capitales a eu lieu alors que le quatrième
président de la République était garde des Sceaux. » Nous signalons que
les archives concernant les condamnations à mort sont répertoriées à la
Direction des affaires criminelles et des grâces à son ministère. Il est vrai
que les approximations ne nécessitent pas de vérifications. A son actif, ce
garde des Sceaux du gouvernement Pompidou, d’avril11962 à avril 1967, a raconté
dans ses mémoires, publiées en 2006, comment il a usé de subterfuges pour
éviter les condamnations à mort des chefs OAS et reclassé, avec avancement, les
commissaires du gouvernement des TPFA ayant requis et obtenu des têtes
d’Algériens, au Conseil d’Etat, à la cour de cassation et à la Chancellerie. Il
y fait, aussi, étalage des précautions prises lors de la rédaction des lois
d’amnistie afin d’éviter que les membres du FLN n’en bénéficient.
Pourquoi ? Ils en avaient besoin ? A. Peyrefitte, autre garde des
Sceaux, a révélé que « la guillotine fonctionnait si souvent qu’elle
marchait mal et que les exécutions devenaient aléatoires. Le ministère de la
Justice étant pauvre, F. Mitterrand demande à son collègue Bourgès-Maunoury,
ministre de la Défense, d’en fabriquer une autre, ce qui fut fait à l’arsenal
de Toulon, et de la lui livrer gratuitement ». Il oublie de signaler que
de Gaulle s’en était servi à pleines mains. A remarquer qu’aucun des deux n’a
émis la moindre observation sur l’institution dont ils ont occupé le poste au
sommet et qui avait rendu les arrêts de mort. Le sang des Algériens, après
avoir été répandu sans modération, alimente aujourd’hui les spéculations
franco-françaises des deux partis rivaux qui se disputent en mentant quelques
bulletins de vote et un rôle présentable devant l’histoire : sauvegarder
la stature d’un de Gaulle pour les uns, réhabiliter la gauche mitterrandienne
pour les autres. Mais les deux camps restent complices in solidum sur un point,
comme jadis sur les exécutions : maintenir les archives barricadées
derrière un arsenal de lois, décrets et circulaires tous exécutifs et partis confondus,
pour continuer à soustraire la vérité à leurs concitoyens. La Circulaire du 13
avril 2001, dernier texte en date, édictée par un chef de gouvernent
socialiste, pour théoriquement faciliter l’accès aux archives publiques en
relation avec la guerre d’Algérie est un tissu de dispositions
discriminatoires, en cascade, introduisant plus de restrictions que les textes
antérieurs. En particulier, elle établit une censure préalable pour apprécier
le sérieux de la demande, en s’assurant le cas échéant des capacités et de la
motivation (ou motivations ?) de la personne dont elle émane. Pour un
aperçu sur l’exigence de capacités, il semble tout à fait pertinent de signaler
le cas d’espèce de Mme A. Freyssinier qui intervient justement à ce colloque,
sous l’intitulé « L’exercice du droit de grâce, par le général de
Gaulle » (p. 287 et ss). Après une introduction érudite, citant Sénèque
dans le texte, elle traite des condamnations à la peine capitale de 1959 Ã
1969. On cherche désespérément la moindre allusion aux arrêts rendus par les
TPFA et naturellement aux recours en grâce des Algériens. Selon cette
latiniste, néanmoins nantie d’une mémoire spongiforme, « sur cent
quarante-six condamnations prononcées par les cours d’assisses, douze ont été
exécutées, soit une proportion de peines commuées s’élevant à 91,7% ». On
relève au premier abord la confusion sur la compétence de la juridiction,
appelée en langage savant, la compétence ratione materiae, puisque les Pouvoirs
spéciaux dessaisissaient, selon la matière, les Cours d’assises au profit des
TPFA. Par contre, elle connaît l’existence du Haut tribunal militaire qui a
condamné les trois légionnaires des « commandos Delta », cités par
elle et Bastien-Thiry, l’auteur de l’attentat contre le général, passés par les
armes tous les quatre. Se pose, alors, une question : Qui sont les huit
autres exécutés ? Et, pourquoi seulement huit ? Alors que les
quotidiens français publient, en juillet-août 1960, le nombre de huit pour
Montluc, La Santé et Dijon. Il y eut cinq autres, de février à avril 1960 et
deux, en septembre 1960 et janvier 1961, soit quinze, en France, en moins dÂ’une
année (sous réserve de la liste des guillotinés dans les autres centres de
détention, telle la prison des Baumettes, à Marseille). Et, toujours sur les
mêmes quotidiens, onze guillotinés, entre août et octobre, à Oran, Tlemcen,
Orléansville, Mostaghanem, Tizi-Ouzou, Médéa, Alger ; en application, bien
sûr, du décret n° 58-1201 pris le 10 décembre 1958. Cette omission serait
anecdotique si elle n’était qu’individuelle. Or aucun intervenant sur les
vingt-cinq présents n’a évoqué l’affolement de l’instrument sanglant à l’usage
de sa diplomatie, ni mentionné l’inspiration vichyste de la création, des
tribunaux permanents des forces armées dont il avait étendu les attributions. A
savoir, la Loi du 14 août 1941, complétée par celle du 7 septembre, Ã
l’initiative de Pierre Pucheu, créa les sections spéciales, habilitées à juger
en violation des principes de non-rétroactivité des lois et de l’exception de minorité,
et sans instruction, tut comme les TPFA, instaurés une dizaine d’années
seulement après la fin de Vichy, par le décret n053-1261 du 22 décembre 1953.
Soit, un an avant le premier coup de feu du 1er Novembre 1954. Pucheu le paya
de sa vie après un procès retentissant en 1944, et ironie de lÂ’histoire, Ã
Alger. Mais il est vrai que ses victimes, envoyées à l’échafaud, étaient de
meilleur teint que les Algériens. Néanmoins, ce colloque a le mérite d’être
représentatif d’une exploitation partisane qui consiste à procéder à un tri
sélectif des données, pour les besoins d’une cause. De plus, il se tenait à la
Chambre haute du Parlement qui venait de voter la Loi de 1999, par laquelle il
confessait, enfin, avoir menti à ceux qu’il était censé représenter. Ces
arguments constituent des motifs surabondants pour justifier les revendications
d’accès libre, sans restrictions, aux archives ayant trait à la présence
française en Algérie, dans l’intérêt de la manifestation de la vérité. Seule
cette mesure salutaire mettrait un terme aux spéculations en permettant une
analyse contradictoire. Qui peut soutenir rationnellement, que des faits
révolus depuis un demi-siècle exposeraient la sûreté de l’Etat ou la défense
nationale ? LÂ’institution exorbitante, par la circulaire du 13 avril 2001,
d’un pouvoir discrétionnaire en faveur d’une personnalité qui apprécierait, en
préalable, les qualités du demandeur, sur critères occultes, sinon à la tête du
client, n’apporte nullement une garantie d’objectivité, et encore moins une garantie
de capacités, comme le prouvent les exemples rapportés ci-dessus. Il sera bien
difficile de faire plus approximatif et plus tendancieux. Chahid Abderrahmane
Lakhlifi était le benjamin du couloir de la mort du Fort Montluc. Il n’est
resté persuadé jusqu’à l’arrivée de ses bourreaux que l’absence de preuves dans
le dossier d’accusation et son jeune âge infléchiraient la sentence. Il a
laissé une lettre a son père et sa mère où il exprimait son amour pour sa
patrie qu’il rêvait de voir libérée et leur demandait de l’excuser pour la
peine qu’il leur fait. Son exécution prédéterminée avait suscite autant
d’indignation, parce que c’était emblématique des procédés coutumiers d’une
justice de la honte qui s’adonnait à la pratique du meurtre légal depuis la tombée
de la nuit coloniale sur l’Algérie. Derrière les murailles des forts, la
guillotine était un instrument, de vengeance et d’appoint entre les mains d’un
Guy Mollet et d’un de Gaulle qui n’en finissaient pas « d’écraser le FLN
par tous les moyens ». Il n’est pas question, bien sûr, d’énumérer, ici,
« tous les moyens ». Signalons, tout de même, la promulgation du
Règlement de discipline générale des armées qui proscrit la torture, en date
du... 1er octobre 1966. Dommage, qu’il ne l’ait promulgué plus tôt !
Enfin, ne pas omettre de rappeler que ces actes irrévocables ont été exécutés,
trois ans durant, sous le ministère du réputé très humaniste et pieux Garde des
sceaux, Edmond Michelet. Reconnaissons qu’il finit par démissionner... à la
veille du 17 octobre 1961. A la mémoire de tous les jeunes Abderrahmane,
enfantés par la génération d’élite du 1er Novembre 1954, qui ont écrit de leur
sang la Geste algérienne, cette contribution reconnaissante pour la libération
de la patrie, en hommage à leur courage viriliste émancipateur.
Paris, le 21 octobre 2007
Sources :
• Actualité de l’émigation
n° 106-1987 : « Couloir de la mort », par Mustapha Boudina
(CCA).
• Tract Front de libération
nationale - Fédération de France, 20 septembre 1960.
• El Moudjahid n° 71/14
octobre 1960 (Centre culturel algérien).
• EL Djeich, n° 508,
novembre 2005.
• La documentation française
(microfilm) : Le Monde /28 juil-8 août 1960 ; L’Humanité/juil- août
1960 ; L’Express/juil-août 1960.
• Jorf. (Lois et décrets) 12 dec.
1958 (p. 11173) et 19 mars 1956 (pp. 2656,2657) ; décret
n° 53-1261,23 dec.1953 (pp. 11478,11479).
• Les archives en France. Rapport
au Premier ministre. Guy Braibant (La documentation française, 1996).
• Actes Colloque-Palais du
Luxembourg /29-30 novembre 2001 : « De Gaulle et la justice (éditions
Cujas, avril 2003).
Extrait du site : http://www.elwatan.com
Catégorie : HISTOIRE D'ALGERIE
La France a-t-elle empoisonné l'émir Abdelkader
16/10/2007
La France
a-t-elle empoisonné l'Emir Abdelkader ?
par Elhadj Abdelhamid:
Médecin
L'étude
de l'hypothèse médicale du toxicologue suédois Sten Fofshufvud, émise en 1961
grâce aux méthodes d'analyse impliquant la pharmacothésaurismose sur
l'empoisonnement à l'arsenic de l'empereur Napoléon par l'Angleterre pendant sa
détention à Sainte-Hélène après sa défaite et son abdication à Waterloo,
hypothèse officiellement réfutée en raison probable de son caractère
politiquement incorrect dans le contexte de la «construction de l'Europe» et
qualifiée de romanesque, m'impose, déformation professionnelle oblige
peut-être, associée à des événements troublants relevés par la lecture de
l'histoire de la détention de l'Emir en France, d'évoquer un sort semblable
possible réservé à cet autre illustre captif de l'Histoire.
Et, curieux parallèle de celle-ci, les deux grands hommes partagent également
le rapatriement de leurs cendres respectives vers le pays natal. De plus, les
affaires récentes du «polonium russe» et des dioxines du Président ukrainien
remettent au goût du jour l'histoire du politique et du poison comme moyen
d'alternance du pouvoir, si efficace depuis l'Antiquité. Il est indéniable que
l'Emir Abdelkader, libre, captif ou même mort, gêne la France. Son prestige a
conquis les quatre coins de l'univers. De l'Amérique au Caucase, il n'y a pas
aujourd'hui un lieu, une ville, une rue, un buste sur une place qui ne se
souvienne de l'illustre Algérien. Même Paris, capitale de l'Empire qui l'a
combattu, s'incline à son tour et immortalise son souvenir.
L'Emir était un savant (âlem), un poète, et «son génie organisateur ne le
cédait en rien à ses capacités diplomatiques et militaires» (Charles-André
Julien).
Ses Traités sont restés aussi célèbres que ses batailles et même sa reddition
négociée, concertée au sein de sa smala, qui ne sacrifie rien à la gloire d'un
chef algérien qui a consommé, en dix-sept années de guerre, cent vingt (120)
généraux français, quatre princes et seize (16) ministres de la Guerre, est un acte
empreint de sérénité morale et de réalisme politique épargnant à son peuple des
souffrances supplémentaires évitables, «enfumades de tribus entières» et
«terres brûlées», apanage peu glorieux mais efficace de généraux en mal de
stratégie.
Au lendemain de la signature du Traité de la Tafna, à l'Emir qui réclame le
retour de Tlemcen comme le stipulait l'accord, sinon »la paix ne sera qu'un
trêve», le général Bugeaud ne défie pas Abdelkader dans une bataille frontale
déclarée ni dans un duel chevaleresque, mais répond ainsi d'une promesse qui ne
grandit pas le militaire: «Aussi longtemps que durera la trêve, je ne détruirai
pas les moissons»! N'est-il pas navrant, pour l'art militaire, de constater que
des officiers passent des années entières à apprendre dans les grandes écoles
ce que le criquet fait naturellement: détruire les moissons ! L'Emir est noble
(sharif), descendant du Prophète mais son combat est pur de tout fanatisme
religieux et sert une grande cause, la liberté de son peuple; il est d'une grande
loyauté et d'un grand humanisme, comme le témoignent ses égards dûs aux
prisonniers de guerre et sa défense des chrétiens d'Orient durant son exil. Sa
spiritualité profonde empreinte de tolérance est d'une étonnante modernité et
initie le dialogue des religions et des civilisations. Mais la France faillit Ã
ses engagements envers l'illustre «ennemi intime» qui négocie une reddition
militaire contre un exil au Moyen-Orient, convoitise, déjà , des ambitions
impériales de la France, l'Angleterre, la Russie face à la décadence ottomane
amorcée. Au Fort Lamalgue à Toulon, l'Emir subit un «emprisonnement cruel et
déloyal «qui émeut Lamartine qui propose une «demeure salubre», le château de
Pau. L'Emir, qui avait déclaré à Bugeaud après le Traité de la Tafna: «Nous
avons une religion qui nous oblige à tenir notre parole; je n'ai jamais trahi
la mienne !», s'offusque profondément du manquement français et redoute le pire
d'un ennemi déloyal.
Abdelkader, même captif, s'avère un hôte encombrant de la France et même son
exil au Moyen-Orient, s'il venait à être exaucé, pourrait «déstabiliser la
région» au profit de la Couronne d'Angleterre qui courtise l'Emir et le verrait
bien en Sultan des Arabes, lui un descendant du Prophète et brave guerrier,
pour l'opposer aux Ottomans et devancer la France.
En Afrique du Nord, avant sa reddition, Abdelkader entraîne le roi du Maroc,
conquis par les éclatants succès de l'Algérien, vers une alliance «maghrébine»
contre la France; mais le bombardement de Tanger entame l'esprit fraternel du
souverain qui révise son engagement et pourchasse l'Emir vers la frontière Ã
portée des goumiers de Lamoricière. Abdelkader observe alors une halte, en
territoire marocain, près de la frontière, dans l'attente, dit une légende,
d'une frégate anglaise chargée de l'extirper de l'étau franco-marocain; elle ne
viendra pas, autrement, peut-être, le destin de l'Algérie aurait pris une
direction différente.
La France connaît des remous importants contemporains de la captivité de
l'Emir; la République s'installe... L'Empire, le Second, est restauré... La
malédiction de «l'oiseau d'Afrique» semble punir la trahison du Duc d'Aumale et
de Lamoricière. Mais la crainte de la France est autrement plus «stratégique»
et moins mystique; Tocqueville, en 1841, en définit la réalité: «Il est Ã
craindre qu'Abdelkader ne soit en train de fonder chez les Arabes un pouvoir
plus centralisé, plus fort, plus expérimenté, plus régulier que tous ceux qui
se sont succédé depuis des siècles dans cette partie du monde. Il faut donc
s'efforcer de ne pas le laisser achever ce redoutable travail». Des évènements
intrigants vont conforter l'idée que la France décide de se débarrasser
insidieusement d'Abdelkader pendant sa détention: une mortalité effarante de
l'entourage de l'Emir à Pau puis à Amboise, surtout relative à une population
fragile transplantée (enfants en bas âge) et des troubles de santé affectant
électivement des femmes autorisent la présomption d'un empoisonnement (Ã
l'arsenic ?) de L'Emir Abdelkader qui ne devrait son salut qu'Ã des facteurs et
des antécédents personnels: l'austérité des moeurs (hygiène de vie rigoureuse)
et sa résistance physique exceptionnelle. Le séjour relativement bref au
château de Pau, six mois, est émaillé d'événements douloureux à répétition
suspecte pour les hôtes captifs, soucis de santé graves, mort d'enfants en bas
âge...; les conditions de l'habitat (l'ensoleillement du château, les longs
travaux de restauration antérieurs à l'arrivée de l'Emir, l'alimentation en eau
potable et le réseau d'évacuation fraîchement aménagés) ne sauraient être mis
en cause !
Le 30 avril 1848: Zineb, une petite fille de deux mois est morte à quatre
heures du matin. Le 1 mai: Abdallah Abdelkader, dix-huit mois, fils de l'Emir,
meurt à trois heures du matin, plongeant le père dans un profond chagrin et une
grande «méditation». Le 12 mai 1848: la mère d'Abdelkader tombe subitement
malade; la gravité de son état oblige l'Emir à rester à son chevet et annuler
les audiences prévues. Le 20 mai: l'épouse est à son tour gravement malade; les
religieuses de la congrégation des Soeurs de la Charité, appelées à la
rescousse, car elle refuse énergiquement la visite d'un médecin, évoquent le
diagnostic d'une «affection qui pourrait provenir d'un séjour prolongé dans un
milieu où l'air
(?) est vicié (!); la présomption de l'intoxication, l'empoisonnement est
légitime, en dehors de tout symptôme, fièvre ou autre qui aurait certainement
attiré l'attention, de nature à évoquer une origine infectieuse. Le 21 juillet:
Mohamed, huit mois, est mort à dix-sept heures. Le 11 août: Rihane, six ans,
fille du frère aîné de l'Emir, décède dans un tableau de »convulsions»; dans ce
cas aussi, l'absence de la fièvre, symptôme manifeste et banal qui ne peut être
méconnu et qui n'est pas relevé, peut écarter une étiologie infectieuse
(méningite... ). Le 7 octobre: Khadidja, dix-huit mois, fille de l'Emir, décède
au château à dix-huit heures... etc.
L'Emir Abdelkader, la cible probable, n'a probablement dû son salut, comme
annoncé plus haut, qu'à l'austérité rigoureuse de ses moeurs et sa résistance
physique extraordinaire dont témoigne un contemporain, Gouvion: «l'austérité
des moeurs de l'Emir n'avait d'égale que sa bravoure», «souvent, une poignée de
blé grillé ou de figues était son unique nourriture, pendant de longues
journées, au milieu de courses sans repos et de combat sans trêve», «ce n'est
pas une seule fois qu'on l'a vu faire soixante lieues dans la nuit, ou rester
glaive à la main soixante-douze heures sans mettre pied à terre».
Source : http://www.lequotidien-oran.com
Catégorie : HISTOIRE D'ALGERIE
Le 5 juillet 1962 : l'ultime combat de l'OAS
15/10/2007
Le 5
juillet 1962 : l'ultime combat de l'OAS
par Ait Benali Boubekeur
Le
Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) a décidé de célébrer
la fin du joug colonial, dans tout le territoire algérien, le 5 juillet 1962.
Cette date a été choisie effectivement de façon symbolique pour boucler 132 ans
de domination française. Et pourtant le vote s'est déroulé le 1er juillet 1962
où la participation a été remarquablement élevée. En effet, pour sortir
définitivement du giron colonial, les Algériens ont voté oui à 91,23% par
rapport aux inscrits et 99,72% par rapport aux votants. Le général De Gaulle a
reconnu officiellement l'indépendance de l'Algérie le 3 juillet.
Le 5 juillet, comme prévu, la fête s'est déroulée dans l'allégresse partout en
Algérie hormis la ville d'Oran. Ce qui a terni, en effet, cette journée
c'étaient les événements survenus à Oran où l'organisation de l'armée secrète
(OAS) a décidé de marquer cette journée par une ultime fusillade, sans doute de
trop. Par conséquent les Oranais ont assisté à une journée cauchemardesque
contrairement à leurs concitoyens qui ont manifesté leur exaltation pour la fin
de l'occupation dans l'hilarité, et ce, à travers les quatre coins du pays.
Pour apporter quelques éléments pouvant aider à comprendre ce qui s'est
passé ce jour-là , un bref retour en arrière est primordial. En effet, plusieurs
hypothèses ont été avancées par les historiens des deux rives de la
Méditerranée pour illustrer cette affaire. Celle qui semble correspondre au
contexte de l'époque est celle de B.Stora, car elle résume l'état d'esprit des
pieds-noirs à la veille de l'indépendance algérienne, il écrit à ce propos : «
il semble impensable à la majorité de la population européenne de quitter leur
pays natal, de concevoir une indépendance sous l'égide du FLN «. L'OAS n'a pas
lésiné sur les moyens, aidée en cela par les pieds-noirs, pour parvenir à ses
objectifs, notamment le regroupement de la population européenne dans une plate
forme territoriale. L'idée en tout cas n'était pas née ex nihilo mais lors de
la conférence de presse du général de Gaulle du 11 avril 1961 où la partition a
été évoquée. Selon Xavier Yacono : « pour la première fois, de Gaulle élevait,
de façon ferme, la menace de regroupement des populations qui resteraient
fidèle à la France «.
La majorité des pieds-noirs avait par ailleurs la détermination
inébranlable de livrer le combat jusqu'à l'ultime moment pour sauver l'Algérie
française, notamment dans les grandes métropoles telles que Alger et plus
spécifiquement Oran.
La violence des ultras avait franchi maintes fois le rubican lors des
derniers mois de la présence française a été sans doute déterminante lors de la
célébration de l'indépendance. L'historienne Michèle Villanueva n'essaye-t-elle
pas d'expliquer l'événement en disant : « le 5 juillet ne serait-il pas le
contrecoup des mois terribles que la population algérienne venait de vivre ? ».
Cependant, depuis les accords du cessez-le-feu, l'OAS n'a pas cessé de
perpétrer des attentats dans le but de rééditer le basculement de l'armée
française en sa faveur comme ce fut le cas le 13 mai 1958. A cet effet, la
ville d'Oran a été considérée, par les ultras, la plus à même de relever ce
défi. La raison invoquée était qu'Oran, par le nombre d'habitants français
majoritaires dans la ville, il était plus facile d'atteindre l'objectif
consistant à retourner le rapport de forces en leur faveur dans un délai
succinct. Le général commandant la région oranaise, Joseph Katz, estime que
l'OAS par sa politique de terre brûlée, ses assassinats, aurait pu déclencher
une riposte des Algériens, obligeant les troupes françaises à intervenir pour
protéger les Européens, et empêchant la mise en application sur le terrain du
cessez-le-feu. Bien que le général Katz soit considéré l'ennemi numéro un des
pieds-noirs, il n'en demeure pas moins qu'il était le plus dur dans le combat
qui l'opposait aux Algériens, au début de la révolution, avant qu'il soit
rappelé en France en 1958 pour ne pas avoir soutenu les événements du 13 mai.
Il a expliqué dans son livre le plan qu'il avait mis en place, en 1957, pour en
finir rapidement avec la rébellion algérienne le plus tôt possible. Il a
proposé ensuite au général Salan (chef des armées à ce moment-là ) d'étendre ce
plan anti-guérilla pour, dit-il, écraser ceux qui voulaient bouter les Français
d'Algérie. En revanche, dans ses fonctions du maintien de l'ordre à Oran face
aux éléments de l'OAS, il a toujours recommandé à ses officiers de mener leur
mission d'une façon diamétralement opposée à celle qu'ils avaient déjÃ
employées jusque-là . Il l'avoue implicitement quand il écrit : « si nous
faisions ce qui nous est imputé, l'ordre serait rétabli en 48 heures à Oran.
N'ayant pas en face de nous des ennemis, mais des Français trompés et abusés, nous
ne pouvons, nous ne voulons régler les problèmes par la force des armes ».
Cependant, à partir du cessez-le-feu, et profitant de l'étau desserré,
les quartiers européens étaient difficilement contrôlables par l'armée
française qui ne voulait pas verser le sang français. De l'autre côté, l'ALN ne
trouvait aucun mal à contrôler les siens suivant l'engagement d'arrêt des
combats qu'elle a signé. Cette situation a créé un climat de violence inouïe
des ultras. Du coup, les Algériens vivaient continûment sous l'épée de Damoclès
des exactions de ceux-là .
Le responsable de la sécurité de la ville, le général Katz, admet que les
bévues des ultras allaient crescendo du cessez-le-feu jusqu'à l'indépendance de
l'Algérie. Il affirme que : « d'innocentes victimes continuent à tomber dans la
proportion d'un Européen pour cent Arabes ; parmi les victimes nombre de femmes
et d'enfants «. Néanmoins, ce chiffre n'est apparemment pas partagé par
d'autres historiens à l'instar de B.Stora qui affirme qu'au mois de mai, Ã
Oran, « quotidiennement, de 10 à 50 Algériens sont abattus par l' OAS. Certains
musulmans quittent Oran pour rejoindre leurs familles dans les villages ou
villes n'ayant pas une forte population européenne «. Quant à ceux qui étaient
contraints de rester, la violence à laquelle ils étaient exposés n'épargnait ni
femme, ni enfant. En parlant des Algériennes qui servaient dans les familles
françaises comme Fatmas, le général Katz , confirme que celles qui osaient se
rendre dans les quartiers européens le payaient de leur vie. Ainsi, ajoute-t-il
« nombre d'entre elles n'en reviennent plus. On trouve leurs cadavres allongés
au bord des trottoirs «. Le 15 mai, le chiffre de 15 femmes abattues a été
enregistré pour la seule ville d'Oran.
Dans la dernière ligne droite pour parvenir à l'indépendance, le FLN a
essayé tant bien que mal de retenir les Algériens qui voulaient venger les
leurs. La difficulté était immense car il s'agissait de convaincre les gens de
supporter les violences quotidiennes des ultras.
En fait, à des obus de mortier qui tombaient sur les quartiers algériens,
où pour la seule journée du 26 mai, l'OAS a causé plus de 30 morts et une
centaine de blessés, le FLN a organisé, selon Jean Monneret, des rapts en
fonction d'un objectif simple : combattre l'OAS. D'ailleurs, le proverbe
français ne dit-il pas que : « tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se
brise ».
Quant à d'autres bévues commises par d'autres Algériens, à vrai dire ceux
que l'on nomme les maquisards de la vingt cinquième heure, le Général Katz
l'explique comme suit : « Depuis le cessez-le-feu 126 FSNA(français de souche
nord- africaine) ont déserté leurs unités en emportant armes et bagages. Ce qui
est plus grave, c'est qu'ils ne rejoignent pas tous l'ALN et beaucoup vont grossir
les bandes incontrôlables qui se livrent à des exactions de toutes sortes ».
Au fur et à mesure que la date du référendum approchait, et que les
chances du basculement de l'armée en faveur de l'OAS s'amenuisaient, les ultras
n'avaient qu'une chose en tête : casser l'économie algérienne. Au cours des
différentes émissions radio pirates de l'OAS, la consigne de tout détruire
était maintes fois donnée : « s'il faut quitter l'Algérie on la laissera dans
l'état où les premiers colons l'ont trouvée en 1830 ». Jusqu' à la fin du mois
de juin la destruction de toutes les infrastructures a été poursuivie avec le
plus grand acharnement. En fait, tout ce qui est nécessaire et vital pour le
pays : bâtiments et édifices publics, installations industrielles et portuaires
et réseaux de communication.
Le 22 juin, par exemple, c'était au tour du palais de justice que les
commandos OAS ont remis le feu après qu'il a résisté aux flammes la première
fois. Dans la soirée c'était l'Hôtel de ville qui a été la proie des flammes.
Même la bibliothèque n'a pas échappé au feu. La journée du 24 juin a battu tous
les records selon le général Katz : « De tous les quartiers jaillissent des
panaches de fumée et des flammes, prélude à l'explosion des réservoirs de
mazout du port qui, le lendemain, plongera la ville dans une semi-obscurité ».
Enfin, malgré le calme relatif observé les deux derniers jours du mois de
juin suite à la création d'un comité de réconciliation, personne ne croyait, en
son for intérieur, à un apaisement définitif de la situation vécue les mois
précédents. C'est ainsi que le capitaine de l'ALN, Djelloul Nemmiche dit Bakhti
a interdit, le 2 juillet, toute manifestation dans le centre ville avant le 5
juillet afin que les conditions soient réunies et que la fête se déroule sans
anicroche.
Dès les premières heures de la matinée du 5 juillet, les Algériens se
sont donnés rendez-vous pour manifester dans l'allégresse l'indépendance
durement acquise. Aux environs de midi, des coups de feu sont tirés sur des Algériens
qui voulaient hisser le drapeau algérien à la place d'armes. Cette fusillade a
été sans doute celle de trop car la riposte ne s'est pas fait attendre non
plus. Le bilan de la journée est lourd en vie humaine. En effet, pour brève
qu'ait été la riposte( environ 30 minutes d'après le général Katz) à laquelle a
participé des ATO (auxiliaires temporaires occasionnels) et même des civils
algériens, le nombre de morts était tout de même important. Il y avait 25 morts
parmi les Français (46 selon Fouad Soufi) et plus de 80 Algériens. Ainsi la
colonisation s'est achevée comme elle avait commencé en 1830, c'est-à -dire dans
le sang.
Sources:
Joseph Katz: «Honneur d'un général».
Xavier Yacono: «De Gaulle et le FLN».
Fouad Soufi: «La guerre d'Algérie dans la mémoire et l'imaginaire».
Le Nouvel Observateur: février-mars 2002.
Catégorie : HISTOIRE D'ALGERIE
Le colonialisme positif, nouveau leimotiv de la mondialisation
11/10/2007
Le Colonialisme positif,nouveau leitmotiv de la mondialisation Par Djaffar Lamani Ancien Officier De L’aln -Wilaya 3 1re Partie Les grandes puissances du monde nous ont habitués à la politique des deux poids, deux mesures, à leur démocratie à géométrie variable. Elles sont aujourd’hui en passe de se surpasser et vider de leur substance les valeurs de liberté, d’indépendance, d’autodétermination. La dernière et nouvelle trouvaille est que le Colonialisme est devenu «positif» pour les peuples et les pays qui ont souffert des affres de cette pratique impérialiste durant des siècles et qui ont tiré de ces occupations des bienfaits. Pour ce qui concerne l’Algérie, les bienfaits de cette occupation seraient alors légion, puisque colonisée durant plus de 130 années. La moisson considérable de ces bienfaits durant ce siècle et demi pour notre pays, ne devrait échapper ni au citoyen du pays «civilisateur», ni au citoyen du pays «civilisé» et ne devrait aucunement être ignorée. Il serait alors dû, en conséquence, par reconnaissance pour ce pays, par devoir de mémoire, pour l’Histoire, de rappeler quelques-uns de ces actes civilisateurs,constructeurs, humains et humanistes dont a été gratifié notre pays, durant cette période de colonisation. Bienfaits que seule l’ingratitude d’Algériens bornés chercherait à faire sortir définitivement des mémoires. A fortiori,la France au cours de ces 130 années d’occupation, n’avait procédé ni à des massacres, ni planifié d’exterminations, elle n’a pas soumis les Arabes a du racisme, elle ne les a pas transformés en esclaves. Ils étaient traités sur le même pied d’égalité que les Européens. Elle n’a pas spolié ces indigènes de leurs richesses matérielles, elle n’a aucunement entrepris et planifié leur déculturation. Alors ces ingrats, qu’ils soient de milieux scientifique, politique ou de simplescitoyens feraient alors, dans ce cas, l’apologie de la haine entre Français et Algériens car ils prétendent le contraire et évoquent de nombreux évènements ignorés ou inconnus des jeunesses des deux pays, de l’Algérie comme celle de laFrance. Hamdane Khodja a écrit en 1833, dans son livre «Le Miroir» (chap 3, intitulé: «Détails circonstanciés sur tout ce qui s’est passé lors de l’entrée du Maréchal Bourmont à Alger, détails dont une partie n’est sans doute pas connue en France» «ce n’est pas le moment d’éveiller de la haine par des petitesses et détails personnels, je préfère donc généraliser les faits et me rapprocher ainsi davantage du véritable langage d’historien», et il ajoute: «puisse la postérité profiter de quelques-uns de mes récits». Nous ne pouvons mieux trouver dans le passé, meilleure introduction à nos propos concernant justement cette Histoire de cette Colonisation . Dans quel état se trouvait l’Algérie au XVIIIe et XIXe siècles et lors de l’occupation? Les Bugeaud,St Arnaud eux-mêmes, autres officiers français, écrivains et savants, ont témoigné de la vitalité, de la force de la population ainsi que de la prospérité de l’Algérie que la France entreprit, comme tout le monde le sait,de systématiquement détruire au profit de la colonisation de peuplement. Le Maréchal Bugeaud décrivait ainsi l’Algérie: «La paysannerie était riche et vigoureuse.Les Arabes sont tous des guerriers. Il n’en est pas un seul qui ne sache parfaitement monter à cheval. Tous ont un cheval et un fusil, tous font laguerre, depuis le vieillard de quatre-vingts ans jusqu’à l’enfant de quinze ans». Et il ajoute pour justifier ses destructions: «L’existence de cette nation vigoureuse, si bien préparée pour la guerre, si supérieure, à ce point de vue, aux masses européennes que nous pourrions introduire dans le pays, nous imposel’obligation absolue d’établir devant elle, à côte d’elle, la population la plus vigoureuse possible». Ecoutons Bugeaud, Saint Arnaud et d’autres parler de leurs destructions massives du pays: «Plus de cinquante beaux villages, bâtis en pierres et couverts de tuiles ont été pillés et détruits. Nos soldats y ont fait un butin considérable. Nous ne pouvions songer, au milieu du combat à couper les arbres. L’ouvrage,d’ailleurs, serait au-dessus de nos forces. Vingt mille hommes armés de haches ne couperaient pas, en six mois, les oliviers et les figuiers qui couvrent le beau panorama que nous avons sous nos pieds». (Bugeaud. Mai 1844, Oued Ysser). De son côté,Saint Arnaud témoigne de la prospérité du pays: «Tu m’as laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés Me voici chez les Suidgads, même répétition en grand: c’est un vrai grenier d’abondance». (Saint Arnaud,Ouarsenis 1842) Bien antérieurement, vers 1790 le savant français De Paradis apporta ce témoignage:«Alger donne son nom à toute la Régence. Elle est le siège du gouvernement et le centre de forces de l’Etat. Il n’a jamais existé d’Etat plus économe des fonds publics que le gouvernement d’Alger. Le trésor de l’Etat est ménagé avec un scrupule inconcevable. Le commerce extérieur algérien était prospère. On pouvait l’évaluer à 10 millions-or. Les navires algériens sillonnaient la Méditerranée. L’Etat algérien importait les marbres taillés d’Italie, les glaces de Venise, les verreries de Bohême, les pendules d’Angleterre. Il exportait du blé, de l’orge, du bétail, des tapis». De même que le général Valaze constatait en 1834 que presque tous les Arabes savent lire etécrire. Dans chaque village il y a deux écoles. En fait en ne comptait pas moins de deux mille écoles sur l’étendue du territoire algérien. Il existait plusieurs universités: Alger, Constantine, Mazouna, Tlemcen, Oran. Ce peuple algérien vigoureux ne pouvait vivre que dans un pays riche. Enfin, il n’est pas utile de rappeler en la matière que c’est grâce à sa prospérité que l’Etat algérien devint créancier de la France. (Histoire de l’Afrique du Nord parCharles Andrée Julien). Examinons ce que les Français ont fait de cette population vigoureuse et cultivée, de ce grand grenier: une décimation systématique Hamdane Khodja qui était percepteur d’impôts a indiqué que cette population était de 10 millions d’âmes. Voilà l’évaluation faite par Bugeaud, 15 années après l’occupation, au cours d’une intervention faite devant la chambre des Pairs, le 24 janvier 1845, il déclarait: «nous n’avons pas fait de statistiques exactes,ce n’est pas aisé, ce n’est même pas aisé en France mais d’après nos aperçus nous croyons qu’il y a sous notre domination environ quatre millions d’Arabes. Il convient de faire remarquer qu’en 1845, une bonne partie de la population avait déjà été anéantie par quinze années d’une guerre particulièrement meurtrière. Un autre document, établi en 1852 par les bureaux arabes, évalue le chiffre de la population à deux millions cinq cent mille habitants: ce qui nous permet de constater qu’en moins d’une décennie la moitié de la population restante a été exterminée. Dans ce cadre, rappelons ce que dit un autre Français en matière de cette politique de peuplement: Alfred Sauvy. Celui-ci évoque le problème algérien dans l’hypothèse où le peuplement français aurait réussi à submerger le peuple algérien: En1830, écrit-il, la France entreprend une conquête conforme à l’esprit de son temps, tout en ayant perdu la vitalité démographique qui correspond à cet impérialisme de l’époque. Si elle avait gardé, comme l’Angleterre ou l’Allemagne, la natalité traditionnelle, la pression démographique aurait déversé un flot massif en Afrique du Nord, de sorte qu’il y aurait aujourd’hui en Algérie, au moins sept à huit millions de Français contre trois millions de musulmans. Cette évocation n’est pas un regret, mais une explication. Nous n’avons jamais su mettre en accord notre politique et notre démographie. Si la France avait eu une forte natalité, il est fort possible, en effet, que le grand rêve de Bugeaud et de Prévost-Paradol se fut réalisé. Le crime colonial aurait été sans doute, comme en Amérique du Nord, comme en Australie, un «crime parfait». En outre à cette date, les régions les plus peuplées d’Algérie celles que l’on appelle aujourd’hui la Grande Kabylie, la Petite Kabylie ainsi que la région du Sud algérien, n’avaient pas encore été soumises à la domination française. Elles n’entraient donc pas en compte dans l’évaluation de Bugeaud. Voyons l’avis«indigène». Hamdane Khodja, admirateur du pays des lumières rapporte la barbarie subie par les Algériens dès l’occupation, avant d’être obligé,dépossédé de tous ses biens, craignant pour sa vie, de s’exiler en 1836, ruiné,au moment où on maltraitait sa famille à Alger, à Istanbul non avant d’avoir tenté longuement auparavant, pendant six années, d’interpeller la conscience de la France et des Français sur les actes et faits révoltants de l’occupation, de la colonisation, nous laissant une description saisissante des actes d’horreur que la France ne cessera jamais d’exécuter en vue de vider le pays de ses habitants. Donnons tout de suite la parole au «Miroir» qui, il y a plus d’un siècle faisait déjà , pour nous, une introduction aux propos que nous entamons ici, aujourd’hui,concernant l’histoire de cette colonisation. Il nous donnera l’image de ce que la France n’a cessé de faire jusqu’à 130 ans après, il est dit: «...L’accomplissement de tant de faits arbitraires m’oblige à les faire connaître,afin que l’histoire en prenne acte et pour montrer à la postérité comment on entendait la civilisation au XIXè siècle. On nous opprimait à Alger et si nous osons élever la voix contre ce système d’oppression, on nous exile... Est-il donc au pouvoir des hommes de forcer au silence? Pourquoi les Français ne nous gouvernent-ils pas selon leurs institutions? Pourquoi n’usent-ils pas de modération et n’agissent-ils pas selon les lois de la justice, s’ils veulent régner en paix sur nous? Sans doute, il nous eut été plus agréable de tenir un autre langage, de parler de leurs bienfaits et leur adresser des paroles de reconnaissance, loin de là , nous sommes obligés de citer des faits qui deviennent accusateurs. Nous ne répétons, et nous ne représentons ici que les tableaux horribles de tout ce qui se passe, et encore ne sommes-nous que de faibles échos pour les reproduire» (chapitre 10, suite de l’administration du Général Clauzel, et de ses campagnes de Médéa et de Blida) Près d’un siècle plus tard, un autre indigène de surcroît francophone, nourri des valeurs et progrès de la France et officier St Cyrien de l’armée française, dut se rendre à l’évidence, après avoir attiré l’attention des plus hautes autorités de l’Etat comme celle de libéraux français, sur la misère, l’injustice,l’ignorance dans lesquelles était maintenue la population algérienne,dépossédée, exploitée, qu’aucun bienfait ne pouvait venir de ce pays colonisateur fardé de l’auréole de la révolution 1797. Il s’agit de l’Emir Khaled. Il dut s’exiler, à son tour comme Hamdane Khodja. Et malgré cela, il est poursuivi jusqu’à l’étranger par les tribunaux consulaires à Alexandrie et condamné à cinq mois de prison. Les Algériens intellectuels ou hommes politiques, bien que leurs revendications n’aient jamais, en général, dépassé le stade de la demande d’assimilation,furent persécutés, exilés, déportés. A l’inverse, cette attitude modérée qui aurait permis d’ancrer mieux la France en Algérie, n’était-elle pas un bienfait des indigènes en direction de la France Pour le colonisateur, il n’y avait que le vide, le néant qu’il s’est attelé à créer pour installer les nouveaux arrivants et les colons de tout acabit pour se maintenir dans ce pays. Son armée n’a pas été de main morte. Rovigo en écho à la déclaration du pape d’alors, lors de l’invasion de l’Algérie, en1830, par la France qui l’a qualifiée déjà d’effet civilisateur, a donné le feu vert à ses hordes sanguinaires par cet ordre: «Comme on ne les civilisera pas,il faut les refouler au loin. Comme les bêtes féroces qui abandonnent le voisinage des lieux habités, il faut qu’ils reculent jusqu’au désert devant la marche progressive de nos établissements et qu’ils soient rejetés pour toujours, dans les sables du désert (général de Rovigo) Alors les massacres, génocides et exterminations prirent le pas et se poursuivront jusqu’en 1962. Parmi ces grands faits d’armes bienfaiteurs, nous en citerons ceux décrits entre autres par les St Arnaud, Rovigo, Montagnac et d’autres soldats ou personnages français qui ont laissé leur témoignage. Le général Saint Arnaud, celui que Victor Hugo appela «Saint Arnaud, le chacal», raconte lui-même ces grands exploits: Le pillage exercé d’abord par les soldats, s’étendit ensuite aux officiers et, quand on évacua Constantine, il s’est trouvé, comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échouée à la tête de l’armée et aux officiers de l’état major. (1837). Nous resterons jusqu’à la fin de juin à nous battre dans la province d’Oran et à ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l’Emir. Partout, il trouvera l’armée française, la flamme à la main (1841). Le pays des Béni-Menacer est superbe et l’un des plus riches que j’ai vus en Afrique. Les villages et les habitations sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh! la guerre! La guerre! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère! Il n’y a pas dans l’armée plus de cinq tués et quarante blessés (1842). Deux belles armées se donnent la main fraternellement au milieu de l’Afrique: l’une partie de Mostaganem le 14, l’autre de Blida le 22, rasant, brûlant, chassant tout devant elles (1842). On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres, des combats: peu ou pas (1842). Donnons la parole, en 1841, à un autre officier, le colonel de Montagnac qui s’est illustré comme coupeur de têtes: «Vive Lamoricière!... Nous nous sommes établis au centre du pays, brûlant, tuant, saccageant tout. Quelques tribus résistent encore,mais nous les traquons de tous côtés pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux (1842). Je lui fis couper la tête et le poignet gauche et j’arrivai au camp avec la tête piquée au bout d’une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d’un fusil. On les envoya au général Baraguay d’Hilliers qui campait près de là et qui fut enchanté. Tous les bons militaires que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’emmener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre. Voilà mon brave ami comment il faut faire la guerre aux Arabes. Tuer tous les hommes jusqu’à quinze ans, prendre toutes les femmes et tous les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux Iles Marquises ou ailleurs. En un mot anéantir tout ce qui ne rampe pas à nos pieds comme des chiens. (Montagnac lettre d’un soldat. 1843). Nous commencerons par les enfumades du Dahra, une des pages «glorieuses» de la conquête de l’Algérie. Il s’agit de l’extermination des Ouled Riah, ordonnée par Bugeaud et exécutée par Pélissier, ce qui a pu donner des idées aux nazis pour les chambres à gaz et plus tard aux militaires français pour les chais à vin: «Orléansville, le 11 juin 1845, ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sebahs! Fumez-les à outrance comme des renards». C’est le texte du message de Bugeaud à son subordonné. Le 19 juin,Pélissier exécuta l’ordre reçu. Un soldat témoin de ce crime horrible commis sur un ennemi vaincu et sans défense, en fait le récit précis: «Quelle plume saurait rendre ce tableau? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants, et des animaux; le craquement des rochers calcinés s’écroulant, et les continuelles détonations des armes! Le matin quand on chercha à dégager l’entrée des cavernes un hideux spectacle frappa les yeux des assaillants J’ai visité les trois grottes, voilà ce que j’ai vu. A l’entrée gisaient des boeufs, des ânes, des moutons: leur instinct les avait conduits à l’entrée de la grotte pour respirer l’air qui manquait à l’intérieur. Parmi ces animaux et entassés sous eux, on trouvait des hommes morts. Le genou à terre,la main crispée sur la corne d’un boeuf. Devant lui était une femme tenant un enfant, son enfant, dans les bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié ainsi que la femme et l’enfant. Les grottes sont immenses, on a compté sept cent soixante cadavres». Dans la région de Ténès l’historien Gautier rapporta en ces termes le récit fait par Saint Arnaud lui-même. «Saint Arnaud a fait son possible pour qu’aucune de ses victimes n’échappât. Il mura mille cinq cents indigènes, parmi lesquelles beaucoup de femmes et d’enfants».
Catégorie : HISTOIRE D'ALGERIE
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