La vérité sur le passé est indispensable
24/7/2008
« La vérité sur le passé est
indispensable »
Claude Liauzu (Professeur
à l’Univertsité de Paris VII et spécialiste de la colonisation)
70 auteurs français et étrangers ont
contribué à la rédaction du Dictionnaire de la colonisation française, un
ouvrage de référence, sous la direction de Claude Liauzu, spécialiste de la
colonisation, professeur émérite à l’université de Paris VII et d’un conseil
scientifique composé d’Hélène d’Almeida-Topor, Pierre Brocheux, Myriam Cottias
et Jean-Marc Regnault. Le dictionnaire compte 700 notices qui permettent de
rechercher directement une information, de passer d’un thème à un autre, en
fonction de la multiplicité des facettes du fait colonial. Des dossiers
synthétiques sur des questions générales font le point des connaissances et des
débats. Une journée de débats se tiendra le 4 avril à l’Ecole des hautes études
en sciences sociales de Paris, Ã la faveur de la sortie du Dictionnaire de la
colonisation autour de Claude Liauzu et des membres du comité scientifique de
lÂ’ouvrage avec la participation de quelques-uns des auteurs du dictionnaire
Sous votre direction un Dictionnaire de lÂ’histoire de la colonisation
vient d’être publié par les éditions Larousse. Pourquoi un tel ouvrage ?
Le temps est venu de faire un
point sur les grands débats de l’histoire de la colonisation qui s’étendent sur
un demi-siècle, de présenter les acquis, d’insister sur les nouvelles
orientations.
Cet ouvrage répond-il aux débats controversés qui ont traversé la
société française classe politique, intellectuels, société civile pendant des
moissuite au vote de la loi du 23 février 2005 ?
Pour moi et pour beaucoup
d’auteurs, ce dictionnaire est une suite à notre lutte contre la loi du 23 février
2005, qui voulait imposer l’enseignement du rôle « positif » de la
colonisation. Il reste de cette loi d’ailleurs un article très inquiétant pour
la recherche, puisqu’il prévoit la création d’une fondation pour la mémoire de
la guerre d’Algérie. Fondation inquiétante, d’autant plus que depuis un an un
rapport sur sa mise en application a été rédigé pour le ministère des Anciens
combattants, mais n’a pas été rendu public. Nous avons tout lieu de craindre le
parti pris dÂ’un ministre qui traite les historiens critiquant sa loi de
« pseudo-historiens » et celui d’un lobby des nostalgiques de
l’Algérie française. A n’en pas douter, si la droite l’emporte aux
présidentielles, cette fondation sera mise en place. Si l’on ajoute que c’est
la mairie de Marseille qui a le contrôle du Mémorial de la France d’outre-mer,
deux lieux de mémoire importants mettront en cause la liberté de la recherche.
C’est aussi nos relations avec les chercheurs d’Algérie et des pays
anciennement colonisés qui seraient mises en question par l’application de la
loi.
A qui sÂ’adresse le Dictionnaire de lÂ’histoire de la colonisation ?
Une des réponses à ces dangers
est l’élaboration d’un ouvrage respectant toutes les règles scientifiques et
déontologiques des études historiques, ouvrage destiné à un large public. Le
livre concerne bien sûr les enseignants auxquels il fournira des moyens pour
préparer leurs cours, mais aussi à un public de militants associatifs
préoccupés par le passé colonial et son héritage. Nous avons aussi tenu Ã
associer des chercheurs étrangers, africains et asiatiques ainsi que des
Dom-Tom (comme on dit), car le livre devrait aussi concerner les pays
indépendants qui éprouvent un grand besoin d’histoire. De manière plus
générale, tous ceux qui cherchent à comprendre certains aspects du monde actuel
pourront trouver des repères.
Avec plusieurs historiens vous vous êtes élevés contre la proposition de
Nicolas Sarkozy de créer un ministère de « l’Identité nationale et de
l’Immigration (appel publié par Libération le 13 mars). Qu’est-ce qui vous
choque dans cette proposition ? Que comporte-t-elle de nouveau ?
Ce qui est inacceptable, cÂ’est le
lien fait entre une crise de l’identité nationale et l’immigration présentée
comme une menace. Cette attitude revient de manière classique lors de chaque
grande crise de la société française où « l’étrange étranger » (juif,
Italien ou Polonais, Arabe ou musulman...) devient le bouc émissaire, cause de
tous nos malheurs. On en arrive aujourd’hui à voir à la télévision des chasses
au faciès au sortir des écoles maternelles pour arrêter des clandestins. Cela
nous rappelle les pires moments du passé colonial ou de Vichy. La pétition sur
ce point est une réponse importante. Elle a un grand succès et il faut la faire
connaître à l’étranger. Elle continue à circuler et à recueillir des signatures
et les intellectuels étrangers sont les bienvenus dans cette campagne. Ce qui
est nouveau (et grotesque mais inquiétant) est de lier dans un même ministère
les problèmes de l’identité nationale et une réalité qui a constitué la France
depuis un siècle, l’entrée des étrangers qui représentent aujourd’hui un bon
tiers de la population française. Le concept d’identité nationale fait débat.
Des notions, telles que le patriotisme, la patrie, lÂ’exaltation de la
Marseillaise, la cohésion nationale sont développées par les différents
candidats à l’élection présidentielle. Comment analysez-vous ce débat ? Il
y a un réel problème de l’identité nationale par la conjugaison d’un ensemble
de facteurs auxquels aucune réponse n’a pu être apportée jusqu’ici : ce
qu’on appelle la mondialisation économique, la constitution de grands réseaux
capitalistes transnationaux, les transformations du marché du travail à l’échelle
de la planète, un chômage structurel sans précédent dans certains pays, et dans
tout cela les immigrés —comme on dit— n’ont rien à voir. De manière plus
profonde, une culture mondiale dominante, imposée par la prépondérance
américaine, détruit les anciens repères identitaires. Il suffit de regarder les
programmes des chaînes de télévision pour le comprendre. Face à toutes ces
transformations, c’est une révolution culturelle qui serait nécessaire, mais
une majorité d’intellectuels médiatiques ont choisi de présenter les
migrations, le Tiers Monde comme le danger principal. Une majorité aussi de la
classe politique se situe dans la même logique.
Pourquoi la reconnaissance du passé colonial et la repentance
divisent-elles tant la classe politique et la société françaises ?
CÂ’est une question complexe Ã
laquelle le dictionnaire essaie de répondre. En quelques mots, il faut rappeler
que « la plus grande France » s’écroule sous le coup de deux défaites
contre les Vietnamiens et les Algériens, avec l’humiliation de Suez qui suit la
défaite de 1940 et la Collaboration. La France a vécu entre 1940 et 1962, 22
ans de guerre où elle a perdu son statut de grande puissance mondiale. Sur tout
cela, l’histoire officielle a menti ou gardé le silence pendant très longtemps
(sur le génocide antisémite et la complicité de Vichy, sur les crimes
coloniaux...), et les minorités impliquées ont réagi en affirmant leurs
mémoires. Les juifs ont imposé la reconnaissance de la responsabilité française
dans les persécutions et le génocide, et ce modèle a été repris par toutes les
autres populations se considérant comme victimes. C’est le cas pour les
pieds-noirs qui réclamaient repentance de la part de l’Etat français, c’est le
cas pour les enfants d’immigrés qui ont lutté pour la reconnaissance des crimes
du 17 octobre 1961, des descendants dÂ’esclaves, mais aussi du contingent. Il y
a donc des guerres de mémoires qui entraînent une spirale ascendante des
revendications. Dans un meeting à Toulon, Nicolas Sarkozy a fustigé « les
professionnels de la repentance » en déclarant : « On doit
désapprouver la colonisation et le système injuste, mais il ne faut pas
confondre le système et les hommes. » Dans Mon combat pour la France (un
des deux volumes de recueils de ses discours et déclarations publiés par les
éditions Odile Jacob), le président Chirac exclut toute « idée de
repentance » : « Cette notion, je la récuse absolument, car nul
ne peut être rendu comptable des actes commis par ses aïeux. Mais nous devons
comprendre et reconnaître les erreurs passées, pour ne pas les répéter. Le
parti socialiste y est favorable, Jack Lang l’a affirmé à Alger. » Il est
indispensable, comme l’ont déclaré 12 personnalités anticolonialistes dont des
historiens comme Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion,
Alban Liechti (qui a refusé de combattre en Algérie)... que l’Etat français
reconnaisse la réalité des crimes dus à la colonisation. A mon sens, le
meilleur texte politique concernant ce problème colonial est le préambule des
accords de Nouméa qui a débloqué la situation en Nouvelle-Calédonie.
La commémoration du 19 mars 1962, —date de la signature des accords
d’Evian et du cessez-le-feu en Algérie— est passée sous silence en France,
n’étant pas reconnue par la France officielle. On reste dans l’occultation et
lÂ’effacement de faits historiques marquants ?
En effet, la date retenue est
absolument ridicule puisqu’elle ne correspond à aucun fait réel. Certains
groupes de pression défendent le 19 mars (en particulier la FNACA, association
majoritaire du contingent), d’autres la refusent (associations de rapatriés et
de harkis) parce qu’elles considèrent qu’elles ont été victimes des suites du
19 mars. On paye toujours le gâchis politique de la guerre d’Algérie : il
a fallu attendre 1999 pour qu’une loi utilise le terme guerre d’Algérie,
auparavant « guerre sans nom ».
Instrumentalisée, l’histoire n’est-elle pas en train d’échapper aux
historiens et autres chercheurs en sciences sociales ?
Oui, c’est un danger réel, et le
dictionnaire, justement, est une des réponses, car il rappelle que la vérité
sur le passé est indispensable et possible. Il s’adresse directement aussi aux
jeunes qui sont entrés dans le monde créé par leurs pères, et qui ont le leur Ã
construire. Un de nos espoirs est que ce dictionnaire soit suivi, par exemple,
d’un manuel franco-algérien. L’idée fait son chemin.
Comment baliser le champ de la recherche des interférences
politiques ?
Il nÂ’y a pas de muraille de Chine
protégeant notre corporation. Certains historiens choisissent de s’enfermer
dans une tour d’ivoire au dessus de la société. C’est impossible, l’histoire
est une science de la société, elle est dans la société. Nous devons prendre
nos distances par rapport aux tentatives dÂ’instrumentalisation, de
simplification mais aussi apporter des réponses à des besoins. Sans les
avancées du mouvement ouvrier aux XIXe et XXe siècles et l’influence qu’elles
ont eues sur les intellectuel, sans les luttes des femmes et des immigrés qui
ont influencé les historiens, il n’y aurait pas eu autant de progrès des études
historiques. Une des raisons de combattre pour la liberté de l’histoire, c’est
l’arrivée de jeunes chercheurs d’origine métropolitaine ou descendants
d’immigrés de la colonisation : ils prendront la suite en posant leurs
questions et ils n’auront pas la même dépendance que notre génération qui a
vécu les décolonisations. Ils n’auront pas le même regard ni d’un côté ni de
l’autre de la Méditerranée.
Par Bouzeghrane Nadjia
Source : http://www.elwatan.com
Catégorie :
HISTOIRE - 2