Migration : Un mensonge politique
10/8/2008
Migration: Un mensonge politique
par Notre Correspondant A Bruxelles : M'hammedi Bouzina Med
Je puis tout pardonner aux hommes, excepté l'injustice, l'ingratitude et l'inhumanité »
(Diderot 1713 - 1784)
Les Migrations». Voilà un nom qui renvoyait, globalement et jusqu'à récemment, dans le langage des humains, à l'observation et l'étude des déplacements du monde animal, devenu dans le contexte de la mondialisation en ce début de troisième millénaire, un argument politique dans la compétition pour le pouvoir en Occident, un cauchemar pour les gestionnaires des pays pauvres, un enjeu majeur de la coopération internationale et, surtout, un des principaux défits des objectifs du millénaire des Nations unies. L'Organisation internationale pour les migrations (O.I.M) avance le chiffre de près de 200 millions d'émigrés dans le monde. La majorité provient des pays du Sud. L'Union européenne qui compte 8,6 % de sa population d'origine immigrée a, depuis le 1er janvier 2005, inclu sa politique migratoire dans l'agenda communautaire. C'est-à -dire que les Etats membres n'ont plus la liberté de traiter, chacun de son côté et selon ses besoins, souverainement de la question des migrants provenant de pays tiers. Etudes, livres blancs, mémorandums... ont été proposés à débats aux Conseil européen, Parlement européen... dans le but de mettre une politique d'accueil commune. La tendance européenne va dans le sens d'une immigration sélective, choisie. Plus même, puisque par l'intermédiaire d'organisations civiles, de centres de recherches, d'universités, voire de structures étatiques professionnelles... l'UE lance (incite) des appels vers les pays du Sud à de la main-d'oeuvre qualifiée et hautement spécialisée. Cette politique européenne de l'UE cadre mal avec son discours d'aide au développement au sud et de sa théorie d'une coopération partagée et mutuellement bénéfique aux partenaires. Déjà exsangue de leurs élites, les pays du Sud ont-ils quelques moyens de lutter contre cette fuite des cerveaux ? Ce qui choque dans la gestion européenne de l'immigration est à la fois sa double conception et double attitude : une politique incitative pour les élites de pointe et la main-d'oeuvre qualifiée d'une part, et une politique essentiellement répressive et discriminatoire pour le reste des candidats à la migration. Ainsi, les pays du Sud sont enfermés dans le dilemme contraire à celui de l'Europe : comment retenir leurs élites et hautes compétences face aux appels européens et offrir aux jeunes les raisons d'espérer ? Vous aurez constaté que la question des migrations est traitée par l'ensemble des médias européens sous le seul aspect de l'immigration clandestine. Culpabiliser le Sud en fait. Petit à petit, l'immigration est devenue dans l'inconscient collectif européen synonyme d'insécurité, de violence, de menace de l'ordre social, voire d'affrontement des civilisations ! Pour satisfaire ses opinions publiques, l'Europe multiplie la «construction de murs de protection». L'Agence Frontex en 2005 pour intercepter en haute mer, dans l'océan atlantique, les candidats à une aventure européenne venus des pays subsahariens. 5 millions d'euros au Maroc pour construire un « centre de rétention administratif » sur son propre territoire, la Libye qui adopte la même logique... mais par-dessus tout, l'Europe a fini par élever dans l'imaginaire du Sud une muraille de protection. Son mur à elle. En revanche, l'eldorado européen n'explique pas à lui seul les flux migratoires du sud vers le nord. La responsabilité des Etats du Sud est entière dans cette « fuite » de leurs élites et leurs jeunesses vers les cieux européens. Si les élites sont tentées par des situations professionnelles, salariales et de carrières plus conséquentes, les jeunes, eux, ont certainement d'autres motivations. Et elles doivent être vitales pour que certains vont jusqu'à risquer leur vie sur « les gouffres amers » comme disait le poète. De la misère sociale à l'absence de perspectives, à l'injustice et jusqu'à l'étouffement des libertés, un véritable argumentaire qui vous enlève tout moyen de défense pour les convaincre du contraire. Bien sûr l'Europe érige de plus en plus de barrières à cette catégorie de migrants ! Bien sûr l'Europe pense d'abord à ses peuples et leurs opinions ! Bien sûr l'Europe tient d'abord compte de ses propres intérêts ! Mais comment expliquer la médiocrité des politiques envers la jeunesse des Etats du Sud ? Soyons francs, comment expliquer le phénomène des harraga chez nous autrement que par l'échec des gouvernants à offrir aux jeunes de l'avenir, de l'espérance ? L'une des réponses au phénomène harraga a été de pondre une loi pour criminaliser toute tentative d'embarquer sur une chaloupe. Rien que ça. Peut-on sincèrement punir un jeune en mal de vie qui crie son désespoir ? Parce que traitée d'une façon «spectaculaire» par les médias, comme un fait divers, la question migratoire est extirpée de son contexte, celui de la mondialisation et ses répercussions désastreuses sur les pays pauvres, que les Etats du Nord comme ceux du Sud ne la voient plus que sous l'angle sécuritaire. Son traitement s'éloigne de plus en plus des engagements que les Etats du monde ont pris, solennellement, dans l'enceinte de l'Onu en 1999 et réaffirmé en septembre 2006, pour en faire l'un des objectifs principaux de ce troisième millénaire. « La migration permettra qu'aucune région du monde ne reste exclue de la richesse du monde », déclarait le DG de l'O.I.M en mars 2006 à Bruxelles, lors d'une conférence internationale sur le sujet. Quelle fumisterie !
source : http://www.lequotidien-oran.com
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EMIGRATION
Les harraga : délinquance ou quête du bonheur ?
3/8/2008
Les
harraga : délinquance ou quête du bonheur ?
De nombreux Algériens sont déterminés Ã
quitter le pays. Les cadres sont aspirés par l’Amérique du Nord et les
étudiants partent pour des post-graduations en Europe pour ne plus revenir. Ces
continents les accueillent avec empressement parce quÂ’ils veulent se repeupler,
et tant qu’à faire, autant que ce soit avec des jeunes gens diplômés.
Les sujets sans qualification, grandes
victimes de la mal-vie et « laissés-pour-compte », tournent leur
regard vers un Occident mythique qui ne veut pas d’eux, et rêvent. Leur rêve et
leur vie sont ailleurs. Un ailleurs inconnu mais imaginé, fantasmé. C’est
pourquoi ils veulent quitter le pays, se « casser d’ici », même au
péril de leur vie. Pour où n’a aucune importance. Le sésame (le visa) est, pour
ces personnes, impossible à obtenir. 60% des harraga ont demandé, au moins une
fois, un visa quÂ’ils nÂ’ont pas obtenu. Alors, ils tentent lÂ’inimaginable. La
« harga ». Voici un passage à l’acte qui survient au bout de la
désespérance. Quelle signification donner à ce comportement, la harga ?
Quelle lecture faut-il en faire ? D’aucuns pensent, les médias en ont
maintes fois fait allusion, quÂ’il peut sÂ’agir dÂ’une conduite suicidaire.
D’autres évoquent un comportement qui s’inscrit dans le registre de la
délinquance. Nous pensons en particulier aux pouvoirs publics qui argumentent
cette hypothèse - assertion (?) en mettant en avant ce que dit le code
maritime. D’autres enfin imaginent dans la signification de ce passage à l’acte
extrême, la volonté et le désir de vivre, une quête de bonheur. Ce
comportement, la harga, ira en prenant de lÂ’ampleur parce que de plus en plus
de jeunes, et de moins jeunes d’ailleurs, émargent chaque matin au désespoir et
à l’humiliation. La pauvreté et la misère sociale sont bien sûr les principales
motivations invoquées par les candidats à l’émigration clandestine, pour
justifier cette démarche. Les jeunes Algériens, il est vrai, sont
particulièrement exposés et de façon « chronique » aux problèmes de
la vie. Nombreux sont ceux qui font très tôt l’expérience de la galère.
Exclus de l’école, sans métier, ils se
retrouvent dans la rue. 500 000 élèves quittent chaque année l’école. 15% de
ceux qui sont inscrits dans les centres de formation professionnelle abandonnent
et nombreux sont les étudiants qui laissent tomber leurs études universitaires.
Sur 100 élèves inscrits en première année primaire, seuls 5 arrivent à terminer
leurs études universitaires. Tous ceux qui sont rejetés par le système scolaire
viennent grossir le contingent des personnes qui sont déjà dans la rue et/ou
les files d’attente sur le marché du travail. Il n’y a pas de travail. Le jeune
Algérien sait qu’il n’en aura peut être jamais. Autour de lui, ses frères et
sœurs, ses voisins, ses amis, tous sont dans la même situation.
L’avenir lui apparaît bouché. Avoir un
logement, une voiture, des loisirs, pouvoir voyager... tout cela est
impossible. La misère le guette, il en a la certitude. Les frustrations sont
quotidiennes et les conduites toxicomaniaques constituent souvent les seuls
moments d’évasion. Haschich, alcool, psychotropes ... sont les moyens utilisés
pour oublier et/ou pour trouver le bien-être et le bonheur, aussi fugaces
soient-ils. Partir au plus vite de ce pays constitue alors « la solution »
et la seule perspective d’avenir. Toutefois, la misère sociale et le chômage ne
sont pas les seuls responsables de la détermination des sujets à « se
jeter à la mer ». Nous pensons que ces raisons sont les moins importantes.
Les jeunes Algériens ont soif de vivre. Ils sont au chômage, ils sont pauvres.
Mais ils mènent aussi une vie de privation de toutes choses. Il n’y a pas de
cinéma, le cinéma fait rêver. Il n’y pas de possibilités de faire du sport, le
sport crée des liens et les renforce, le sport est source de détente,
d’apaisement et d’épanouissement. Il n’y a pas d’espaces culturels, le théâtre
et la mise en scène permettent au génie populaire de s’exprimer, de réduire les
tensions intérieures et les tensions entre les’ individus. Le théâtre donne
l’illusion de la liberté.
La musique adoucit les mœurs. C’est là une
vérité qui ne trouve pas de prolongement dans le quotidien des jeunes de notre
pays. La misère culturelle, fait encore plus de dégâts que la misère sociale.
Que font les ministères de la Jeunesse et des Sports et celui de la Culture. Le
premier est un ministère du « football ». Les ministres successifs
qui ont occupé ce portefeuille n’ont eu que le souci de cette discipline
sportive. Même de ce côté-là , il faut le dire, les résultats sont lamentables.
Les stades sont devenus des arènes et les compétitions de foot sont, pour les
jeunes, une occasion pour crier leur désespoir et exprimer dans la violence la
haine qu’ils éprouvent pour les pouvoirs publics et la société. Les dernières émeutes
d’Oran sont venues nous le rappeler. Depuis qu’elle est à ce poste, la ministre
de la Culture a investi son énergie dans une entreprise de prestige qui est
loin des préoccupations quotidiennes de la jeunesse algérienne, « Alger
capitale de la culture arabe ». Elle continue à tourner le dos à la vie
culturelle nationale et s’apprête à organiser le Festival panafricain, un
gouffre qui va engloutir, selon ce que dit la presse nationale, 5 milliards de
dinars ... Le terrorisme crée un climat d’insécurité.
Il a une part de responsabilité dans
l’exode des Algériens. La vie s’est arrêtée dans de nombreuses régions du pays,
notamment dans les campagnes et les petites villes qui en ont été les victimes.
Les citoyens de ces régions ont côtoyé la mort au quotidien. Ces situations ont
engendré, en particulier chez les plus jeunes, l’extinction de l’étincelle de
la vie. La rallumer est illusoire dans le même espace physique, surtout quand
ce dernier (cet espace physique) est empli de deuils impossibles à faire. Les plus
chanceux (entre guillemets) trouvent encore quelque ressort et essaient de la
raviver (l’étincelle) dans un ailleurs lointain. De l’autre côté de la mer. Il
n’est pas inutile de rappeler que ce sont ces régions victimes de la violence
terroriste qui subissent également celle (la violence) de la pauvreté, de la
misère sociale et culturelle. Ce n’est pas un hasard que les harraga mais aussi
les terroristes, il faut le dire, soient pour la plupart issus de ces zones
rurales. L’Algérie est classée, en matière de paix (GPI : Global Peace
Indice), selon le Centre d’études pour la paix et les conflits (CPCS) à la 107e
position, loin derrière notre voisin de l’est, la Tunisie, qui est en 39e
position. Les critères de classement sont, entre autres, le niveau de démocratie,
le bien-être matériel, la violence interne ou externe, le niveau de
l’éducation, l’absence de peur, la tolérance, la pauvreté, etc. Le constat
concernant l’Algérie est éloquent. Il fait meilleur vivre en Tunisie. Quant aux
pays occidentaux, destination préférée de nos harraga, c’est sans commentaires.
L’absence de paix sociale est donc à l’origine de la fuite de nombreux
Algériens. Le constat est unanime, il ne fait pas bon vivre dans notre pays.
C’est pourquoi, le désir d’abandonner a traversé au moins une fois l’esprit de
chacun de nous. Nous sommes tous des harraga potentiels. Si le départ n’est pas
toujours clandestin au sens de la loi, il est une fuite, déchirante, non
assumée et. coupable. Additionnées, ces violences créent un concentré de désespoir,
de ressentiment et de haine de la société et du pays.
Voici fabriqué le terreau où se recrutent
tous les comportements extrêmes. La harga en est un. Sans doute, le moins
dangereux de tous pour la société. Le citoyen algérien, en particulier le jeune,
parce que plus vulnérable, est dans une impasse. Il a le sentiment que ses
compétences sont inutiles et que ses initiatives sont impossibles. ll souffre
parce qu’il n’a pas la possibilité de faire des choix et d’exercer son libre
arbitre. Il est malheureux parce qu’il a forgé la certitude qu’il n’aura jamais
l’initiative sur son destin et qu’il ne pourra pas se réaliser dans son pays.
Il est désespéré parce qu’il a conscience que son bien-être n’est pas la
préoccupation des pouvoirs publics et que ces derniers n’ont pas de projet pour
lui. Pris au piège, le sujet tente de s’en sortir. L’un se réfugie dans la
drogue pour oublier, l’autre se jette à l’eau pour s’en aller, le plus
désespéré met fin à ses jours. Toxicomanie, suicide, harga mais aussi émeutes
récurrentes et recrutement terroriste, sont des comportements extrêmes et des
signaux sociaux qui alertent, de toute évidence en vain, les décideurs de ce
pays. Les jeunes qui ont choisi de partir ont le désir de vivre. Ils sont les
plus déterminés et les plus aptes à réussir même si d’aucuns considèrent qu’il
sÂ’agit là dÂ’une entreprise suicidaire. Certains journalistes nÂ’ont pas hésité Ã
qualifier ce comportement de suicide collectif. Ils pourraient être dans le
vrai. Pourquoi ? Parce que le risque pris par ce projet migratoire est
trop grand et que l’idée de rencontrer la mort durant le voyage semble une
donnée intégrée et acceptée. « L’espoir est ailleurs, seule la mort nous
en dissuadera » ou encore « Je préfère finir dans le ventre d’une
houta plutôt que dans celui d’une douda ». Dans les deux cas la mort est
au rendez-vous. Ces propos tenus par des récidivistes de l’émigration
clandestine sont significatifs de l’état d’esprit dans lequel se trouvent les
jeunes Algériens, ils témoignent de leur détermination à prendre le risque.
Si la mort doit arriver, il sÂ’agit dÂ’une
formalité à accomplir, sans plus. Près de 200 cadavres de harraga ont été
repêchés depuis le début de l’année 2007. Une hécatombe qui va certainement
continuer au regard du nombre dÂ’embarcations qui quittent les bourgades
côtières de l’est et de l’ouest du pays. Les jeunes qui recourent à cet acte
ultime, la harga, n’ont pas le choix et leur volonté de quitter le pays peut se
mesurer aussi aux récidives qu’ils commettent. 7% des sujets sont, selon les
dires des services de sécurité, de nombreuses fois récidivistes. Partir est,
pour les voisins, les enfants du quartier, un acte héroïque. Des vidéos qui
vantent et louent le courage de ces jeunes harraga circulent sous le manteau ou
d’un téléphone portable à un autre. Elles montrent des jeunes qui ont atteint
les rives européennes et qui ont réussi à avoir des papiers et du travail.
Faillite du système
Des héros de la cité ... et des exemples Ã
suivre. L’irruption des harraga dans le débat social a mis à nu l’incapacité
des pouvoirs publics à redonner espoir à la jeunesse algérienne et à lui
apporter des solutions appropriées à ses problèmes. Malgré les richesses
importantes dont dispose aujourd’hui le pays, 130 milliards de réserves de
change et un baril de pétrole à près de 140 dollars. Cette émigration massive
de jeunes - un exode, des boat people, il faut le dire - assombrit lÂ’image du
pays. Elle marque la faillite du système en même temps qu’elle disqualifie tous
les discours prometteurs dont sont abreuvés depuis quelques années les
citoyens. « Un pays riche, un peuple pauvre ». Parce qu’il considère
les harraga comme des délinquants, l’Etat propose, en guise de solution au
problème, la répression. Que dit la loi à ce sujet ? L’embarquement clandestin
sur des navires marchands à destination de l’étranger est un délit. « Est
puni d’un emprisonnement de 6 mois à 5 ans et d’une amende de 10 000 à 50 000
DA toute personne qui sÂ’introduit frauduleusement sur un navire avec
l’intention de faire une traversée », art 545 modifié par l’article 42 de
la loi 98-05 du code maritime. SÂ’il est vrai que la loi doit sÂ’appliquer Ã
chaque fois que cela est nécessaire, il faut convenir que dans ce cas de
figure, la répression n’est pas la solution adaptée, même si les peines de
prisons infligées aux candidats à l’émigration clandestine sont assorties d’un
sursis. Voici des propos tenus par un harraga récidiviste à un journaliste du
Soir d’Algérie : « …avant cette tentative avortée, j’avais tenté une
première fois mais notre embarcation est tombée en panne puis j’ai vécu ma
deuxième tentative ... après ma sortie de prison j’ai tenté une troisième fois,
nous nous sommes perdus et nous avons été secourus et là j’envisage la
quatrième ... ».
Ces propos sont révélateurs de la ferme
volonté des sujets à partir et montre que la réponse, uniquement répressive,
des pouvoirs publics est inadaptée, dérisoire. Une avocate qui s’exprimait au
forum d’El Moudjahid a affirmé, en ce qui concerne les procès intentés aux
harraga, qu’il « y a un vide juridique » en la matière et que les
jugements rendus à leur encontre sont « illégaux et irrationnels »
(El Watan du 29 avril 2008). LÂ’avocate sÂ’interroge aussi sur la pertinence des
procédures judiciaires actionnées par l’Etat : « Quels crimes ont-ils
commis ? Au lieu de sanctionner, il faudrait essayer de comprendre les
sources du mal ... », elle ajoute : « ... quand on devient très
pauvre, tout est permis ... . » Punir mais aussi culpabiliser sont ainsi
les deux options que les pouvoirs publics ont choisies pour répondre à la
détresse des jeunes. Pour cela, ils n’hésitent pas à faire appel à des
associations « satellites » et à recourir aux mosquées. Le secrétaire
général de l’Association de la solidarité et de lutte contre les fléaux sociaux
a, lors d’une conférence-débat organisée au siège de la dite association,
condamné les jeunes harraga. Ils portent atteinte, selon lui, au prestige de la
nation. Il préconise plus de répression, il plaide pour des sanctions encore
plus fermes et préjuge qu’ « un jeune qui s’offre plusieurs millions pour
l’opération ne peut être pauvre et il contribue à financer les réseaux
maffieux », (Le Jeune Indépendant, 08 avril 2008). Rien que cela. Tristes
propos pour un responsable d’association qui prétend promouvoir la solidarité
et lutter contre les fléaux sociaux.
Propos qui témoignent, s’il en est, du
dérisoire tissu associatif qui existe dans notre pays. Le ministère des
Affaires religieuses a, quant à lui, préparé une fetwa et ordonné à toutes les
mosquées d’Algérie d’évoquer le phénomène des harraga. Une campagne de
sensibilisation. nous-dit-on. Une contribution salutaire si elle se limite Ã
son objet, la sensibilisation et si elle ne s’abîme pas dans la culpabilisation
ou l’inquisition. L’émigration clandestine n’est pas assimilable - comme l’a
suggéré le cheikh Abou Abdeslam, président de la commission des fetwas - à une
tentative de suicide, geste qui est, selon cet honorable cheikh,
« contraire aux préceptes de l’Islam », Le cheikh Chemseddine,
probablement plus libre, tient un discours différent, plus proche de la
tragique réalité vécue par tous ces jeunes. Il dit ceci : « Ce jeune
qui a bravé les dangers de la mer n’a rien d’un suicidaire. Au contraire, il
s’agit d’une personne qui aspire à la vie. » Ces dispositifs n’ont pas
apporté les résultats attendus et n’on trompé personne.
Tous les jeunes demandeurs dÂ’emploi nÂ’y
ont pas eu accès et ceux qui ont eu cette chance (?) considèrent qu’il ne
sÂ’agit nullement dÂ’un vrai travail. Au mieux une forme dÂ’assistanat pour
certains, au pire un esclavage pour d’autres. Pour les spécialistes du travail.
il s’agit d’une fausse solution à un vrai problème de société. Les jeunes
Algériens veulent quitter leur pays parce qu’ils y sont malheureux et parce
qu’ils ne l’aiment plus. Ils s’y sentent méprisés. Les pouvoirs publics doivent
œuvrer à restaurer l’espoir perdu et à donner du bonheur aux citoyens. Avec une
paillasse de près de 130 milliards de dollars, nous le disions, cela ne doit
pas être difficile. 25 millions d’algériens ont moins de trente ans. La
vitalité de la nation et l’avenir du pays. Un chiffre qui devrait aussi
empêcher les décideurs de dormir. Les jeunes représentent 50% de la population
en âge de travailler et le chômage augmente. selon le FMI (Fonds monétaire
international), de 3,4% chaque année. Toujours selon cet organisme
international, l’Algérie est le pays qui a le plus fort taux de chômage parmi
les pays africains et du Moyen-Orient. 21 % en 2006. Presque le double de
celui (12%) avancé, pour la même année,. par M. Ould Abbès, ministre de la
Solidarité nationale. Les jeunes Algériens sont nombreux à occuper les places
publiques en attente de vendre leur main-d’œuvre au noir et à bas prix. Une
inhumaine exploitation, et pour certains, un véritable esclavage. Ceux qui
nÂ’acceptent pas cette situation, sont jetés par le chômage dans des activités Ã
la limite de la légalité, le commerce informel, le trabendo. Cette activité
occupe une très grande partie de nos chômeurs et nourrit plusieurs familles. Ainsi,
les jeunes sont au mieux abandonnés aux activités informelles et au travail au
noir, au pire. Ils sont livrés à la misère et à tout ce qu’elle charrie comme
désillusions, sentiment d’injustice et comportements extrêmes tels que les
conduites délinquantes, les émeutes, la harga, le terrorisme, etc.
La harga se nourrit des mêmes causes - la
misère, la pauvreté, la hogra et l’exclusion - que le suicide, la toxicomanie,
les émeutes mais aussi le terrorisme. Ces fléaux sociaux constituent des
passages à l’acte d’une extrême gravité qui concernent presque exclusivement le
jeune Algérien. Une vie pénible et humiliante peut amener l’individu à se
donner la mort, à s’adonner à la drogue. ou à risquer sa vie dans un projet
migratoire impossible. Ce passage à l’acte s’introduit dans l’esprit du sujet
quand ce dernier, en proie au mal-être, rumine une existence marquée par des
carences et/ou un mépris-hogra difficilement compatibles avec un minimum de
dignité. Car il s’agit de cela. Parce qu’une mauvaise gouvernance et un
dysfonctionnement de la société en fait des victimes. Les jeunes Algériens
nÂ’aiment pas ou plus leur pays. Ils nÂ’y sont pas heureux. Ils veulent le
quitter, chacun à sa façon, même de manière violente. Il est, dès lors, aisé de
comprendre les motivations qui amènent les Algériens à l’exil. Ils ne veulent
pas vivre « pauvres dans un pays riche », un pays qui sommeille sur
une paillasse de plusieurs dizaines de milliards de dollars. CÂ’est cela que les
décideurs devraient comprendre. Il ne sert donc à rien de multiplier les
séminaires et la création de commissions. Le désespoir des Algériens est là , il
faut en faire le point avec lucidité et avoir l’audace nécessaire pour apporter
les solutions appropriées. Il faut bien sûr la volonté politique. Force est de
constater que ce nÂ’est pas le cas aujourdÂ’hui. Rien ne freinera les tentatives
d’émigration clandestine.
La jeunesse, le grand enjeu
Ni l’opprobre, ni la répression. 25
harraga viennent d’être « repêchés » au large d’Oran et de Mostaganem
(Le Soir d’Algérie. 15 juin 2008). Les solutions à ce problème sont donc
ailleurs. Dans tous les cas, les personnes qui tentent la traversée doivent
être considérées non pas comme des délinquants ou des criminels mais comme des
victimes des inégalités sociales, d’une marginalisation et de la hogra,
« Harraga, haggara, une proximité sémantique » relevée à juste titre
par Ali Bensaïd (El Watan 16 mars 2008), mais aussi une proximité et une
relation dialectiques certaines.
« En jetant en prison les harraga,.
le pouvoir pense qu’il va décourager les jeunes alors qu’il ne fait que
confirmer son incompétence à gérer la malvie et la misère sociale ... rapine,
corruption généralisée, course à la rente banalisées par le système ... les
harraga n’aspirent qu’à aller tenter leur chance et réussir ailleurs, ce qu’on
leur refuse dans leur propre patrie. » La destination finale a été et sera
toujours l’Occident ... cela nous amène à conclure que c’est la liberté avec un
grand L de cet Occident qui les intéresse ... il n y a pas pire aveugle que
celui qui ne veut pas voir ». Cet écrit d’un jeune citoyen, paru dans la
rubrique de Bouhamidi, du Soir d’Algérie, confirme s’il en est, du dérisoire de
la solution répressive. Il confirme également la certitude du sujet.
Probablement plus à raison qu’à tort, du désintérêt manifeste des pouvoirs
publics à son égard. Que fait l’Etat pour réduire la « hogra » dont
sont victimes ces jeunes gens ? Sans doute rien. Un journaliste a, Ã juste
titre, écrit ceci : « On fait tout pour empêcher les jeunes de partir
mais on ne fait rien pour les retenir ». Les pouvoirs publics admettent
que le phénomène des harraga est un réel problème de société mais ils ne
proposent aucune solution concrète et immédiate pour le réduire. - Le ministre
de la Solidarité nationale a organisé, il y a deux années environ, - au moment
fort de la médiatisation des harraga - un séminaire national pour tenter de
comprendre pourquoi les jeunes Algériens fuient leur pays.
Le président de la République a
reconnu, à l’occasion de son allocution d’ouverture de la conférence
gouvernement-walis, consacrée à la jeunesse, l’échec des actions menées en
direction de cette frange de la population. Il a admis que les « politiques
menées jusque-là n’ont pas été à la hauteur des attentes des jeunes » et
la responsabilité de cette faillite incombe, selon lui. à « l’incohérence
et à l’absence de concertation qui ont caractérisé le fonctionnement des
différentes institutions chargées des problèmes de la jeunesse ».
La troisième rencontre a eu lieu
il y a quelques mois sous l’égide du ministère du Travail. Il a été question
d’allocation chômage, de création d’emplois et de mesures incitatives à la
création d’emplois, etc. Les problèmes de la jeunesse sont toujours là . Le
chômage de ces derniers est devenu un enjeu autour duquel une lutte sans merci,
entre le ministre de la Solidarité nationale et celui du Travail et des
Affaires sociales, se déroule derrière le rideau. Il faut dire que les
dispositifs de pré-emploi et des crédits d’aide à l’insertion des jeunes
brassent des sommes d’argent considérables. Une manne, une puissance
financière. Ce qui a été dévolu au ministère de l’Emploi, et c’est sa vocation,
par la loi des finances 2008 s’est retrouvé - par la magie des décrets signés
par le chef du gouvernement - gommé et attribué au ministère de la Solidarité.
Ces rivalités de sérail paralysent les actions de l’Etat et rendent invisible
le désespoir des jeunes auquel les pouvoirs publics ont résolument décidé de
tourner le dos. Ces dispositifs de pré-emploi et de micro-crédits Ã
l’investissement ont été gérés durant plusieurs années par le ministère de la
Solidarité nationale (de 1997 à 2007). Ils ont été utilisés à souhait pour
manipuler les taux de chômage en Algérie et donner l’illusion que l’Etat se
préoccupe du jeune citoyen. Les harragas ont été culpabilisés, parce qu’ils
« ne sont pas assez patriotes et qu’ils ne ressemblent pas à leurs aînés
de Novembre 1954 ». Ils ont été condamnés par les pouvoirs publics parce
qu’ils sont les témoins de leur mauvaise gouvernance. « Je n’aime pas le
mot harraga », a dit à Tiaret, Ould Abbès, ministre de la Solidarité
nationale. Il voulait certainement dire quÂ’il nÂ’aime pas les harragas. Cela est
normal. Un grain de sable, une scorie qui vient déranger le ronron paisible de
sa vie quotidienne et sa permanente satisfaction du devoir accompli. Ils ont
enfin été voués aux gémonies parce qu’ils sont la cicatrice hideuse de la
société et parce qu’ils « ternissent l’image du pays ». Mais il ne
leur a été apporté aucune solution à la mesure de leur détresse et de leur
désir de vivre, Il ne leur a été apporté aucune solution alternative à leur
volonté d’émigrer... quel que soit je prix à payer. Pour ces jeunes, partir
c’est aussi risquer de mourir. Car dans ce cas, la mort, la vraie, peut être au
bout du voyage. Toutefois, elle ne fait pas peur parce quÂ’elle est seulement probable.
Rester dans le pays est, pour ces personnes en désespérance, une mort certaine.
« Vous pouvez tirer, nous sommes déjà morts ». Un graffiti, sur les
murs de la ville de Tizi Ouzou durant les émeutes du printemps noir. Sur les
murs de nÂ’importe quelle ville. Un graffiti qui hantera longtemps les esprits.
Il a été effacé par le temps mais il peut à nouveau être réécrit, de toutes les
façons, si l’avilissante réalité quotidienne des jeunes Algériens persiste.
LÂ’auteur est psychiatre, docteur
en sciences biomédicales, député RCD
Par Dr Mahmoud Boudarène
Source : http://www.elwatan.com
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